Les cahiers secrets de Michèle Cotta

Un gros pavé. Une bible politique. Voilà ce que sont les cahiers secrets de Michèle Cotta, nous dévoilant les coulisses de la vie politique de la Ve République. Il faut être à la fois obstiné et passionné pour en venir à bout. Mais le jeu en vaut la chandelle, pour peu qu’on ne prenne pas cet ouvrage pour ce qu’il n’est pas : un livre historique.Ces Cahiers secrets de la Ve République (tome 1) n’ont rien de nouveau : le livre est sorti, si je ne me trompe pas, en 2007. Toreador l’avait d’ailleurs chroniqué à l’époque. Mais que voulez-vous, on a le rythme qu’on peut. L’ouvrage est en quelque sorte un journal intime dévoilé : il reproduit les carnets que Michèle Cotta rédigeait au jour le jour pour elle, et rien que pour elle, histoire de faire le point sur ses rencontres avec les hommes et femmes politiques, les événements couverts pendant la journée, les questions politiques du moment… La célèbre journaliste politique, qui est passé de l’Express au Point en passant par Europe 1, France Inter, puis la télévision, ne se laisse pourtant pas aller : ses cahiers sont construits et rédigés avec style. Peut-être pensait-elle déjà à la postérité, au moment où elle les rédigeait?

Le tome 1 couvre la période 1965-1977. Il débute à la veille de l’élection présidentielle de 1965, au moment où déjà, le pouvoir du général De Gaulle est à son crépuscule. Avec Michèle Cotta, on vit de l’intérieur les événements de mai 68, que pas plus que les autres elle n’avait prévu, ni senti. Puis c’est le raz-de-marée gaulliste, le départ de Pompidou, son remplacement par Couve de Murville, et un an plus tard, le référendum raté de 1969 et la retraite de De Gaulle, sur lequel Cotta a des doutes et mène son enquête : Pompidou a-t-il précipité la chute du Général?

L’ouvrage parcourt le mandat écourté de Pompidou, évoque la « nouvelle société » rêvée de Chaban-Delmas, sa lutte avec les députés UDR, l’arrivée de la crise économique, et revient longuement sur les interrogations autour de la maladie du président, sur la campagne de 1973, la déclaration hâtive de Chaban, « l’appel des 43 » de Chirac en faveur de Giscard, et la victoire de ce dernier.

Avec une situation constitutionnelle inédite : un président issu d’un parti minoritaire (les républicains indépendants), en situation de cohabitation objective, et qui impose pourtant ses vues au parti majoritaire, l’UDR de Chirac, que ce dernier transformera en RPR à sa démission fracassante de Matignon, en 1976. L’ouvrage s’achève à la veille des élections législatives de 1978, alors que tout porte à croire qu’après plusieurs tentatives, cette fois, le pouvoir ne peut plus échapper à la gauche. On sait ce qu’il adviendra.

Cette véritable somme (858 pages) suit en particulier deux personnages clefs. D’abord François Mitterrand et sa stratégie obstinée d’union de la gauche, pour laquelle de 1965 jusqu’à son arrivée au pouvoir en 1981, il ne cessera de se battre, pour convaincre son propre camp et lutter contre la tentation de la division. Michèle Cotta, proche de Mitterrand depuis le départ, nous raconte tout cela de l’intérieur, et c’est passionnant. Avec elle journaliste de l’Express, on suit la première candidature de Mitterrand à l’Elysée en 1965, sa descente aux enfers de 1968, puis son lent retour en grâce, ses combats contre le conservatisme et la fourberie de Guy Mollet, jusqu’à la prise du PS au congrès d’Epinay en 1971. Puis c’est l’épisode du programme commun avec le PCF, rompu justement à la veille des élections de 1978…

Le second personnage clef, tout aussi truculent que le précédent, c’est bien sûr Jacques Chirac, et son obsession de « préserver l’unité du mouvement gaulliste ». Le mandat de VGE semble une quasi-éclipse, une anomalie de la Ve République : ce qui intéresse Cotta, c’est Chirac, qu’on suit tout jeune secrétaire d’Etat, sous de Gaulle, puis fidèle parmi les fidèles – le « bulldozer » – de Pompidou, qu’on suit tout au long de sa montée en puissance jusqu’à son pari en faveur de VGE, ses années de galère à Matignon, puis sa libération-démission, la fondation du RPR et sa victoire à la mairie de Paris.

La méthode utilisée par l’auteur est bien sûr tout à fait passionnante, puisqu’elle nous permet de toucher de près non seulement le contenu des discussions politiques tenues par des acteurs des événements de l’époque, mais aussi et surtout – en ce qui me concerne – le quotidien d’un journaliste politique de haut niveau. Je ne sais pas si les choses se passent ainsi aujourd’hui. A l’époque, il est certain que les liens étaient très proches. Et la communication, si elle existait, n’était pas une obsession.

Ce qui nous mène bien sûr aux limites de l’exercice : ce livre, tout intéressant qu’il soit, n’est qu’un recueil de réflexions quotidiennes, et ne contient donc aucune espèce de synthèse. Ce sont des impressions, des conversations mises bout à bout, parfois des raisonnements, mais rien de plus. Le lecteur a à sa disposition un matériau brut de décoffrage, et c’est à lui de le défricher. L’auteur ne prétend d’ailleurs pas faire œuvre d’historienne : il s’agit d’un témoignage, subjectif, venant d’une personne qu’on sait d’avance de gauche. Et c’est déjà beaucoup. Pour la suite, en revanche, on va un peu souffler avant de se lancer dans le tome 2…

En guise de conclusion, j’aimerais juste citer une des dernières phrases de l’ouvrage, signée Michel Debré. A l’époque, en 1977, l’ancien premier ministre de De Gaulle, rédacteur de la constitution de 1958, n’est plus qu’une référence gaulliste. Et il a ce propos qui sonne très juste, à propos de la nécessité de montrer la voie, lorsqu’on est homme d’État : « Il faut dire : voilà quel est mon avis, voilà ce que je crois qu’il faut faire. Si les Français vous suivent, tant mieux. Si les Français n’en veulent pas, alors il faut se retirer. C’est cela, la démocratie, et pas laisser le peuple choisir, et courir derrière lui! »

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5 Commentaires

Classé dans Livres, Politique

5 réponses à “Les cahiers secrets de Michèle Cotta

  1. Ca donne envie.
    Surtout la suite. C’est déjà plus ma génération.
    Et puis Mitterrand et Chirac m’ont toujours intrigués. Cette description de témoignage en « brut » me plait bien. Même s’il est subjectif. Cotta n’a jamais vraiment caché sa sensibilité, alors au lecteur de lire avec ce tamis dont il connait la couleur. Moi, je l’aime bien, Cotta… Dirait koz

  2. Lecontempteur

    On le sens bien dans le livre, qu’est ce qu’elle a rit Cotta…

  3. @lecontempteur

    Non, tu peux pas faire ça!

  4. menez

    Bravo d’être arrivé au bout! Et bonne chance pour le prochain;)

  5. Pingback: Europe N° 1 – vitesse de croisière « LES VREGENS

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