Archives de Tag: régime présidentiel

Hyperprésidentalisme, et alors?

Il est de bon ton, ces derniers jours, de railler l’impuissant François Fillon, victime de l’omniprésence et de la dynamique de pouvoir insufflée par son boss, Nicolas Sarkozy qui garde pour lui le bénéfice de toutes les annonces. Les socialistes, à vrai dire, n’ont pas beaucoup d’autre argument pour exister et pour taire leurs divisions, en ce moment. De notre côté, nous serions tentés ici d’emprunter la formule de Jack Lang, exprimée lundi dans une interview (une nouvelle fois étonnamment indulgente envers le pouvoir) accordée au Monde : « Nicolas Sarkozy pratique l’hyperprésidentialisme, et alors? »

Et alors? Ce blog ne peut être soupçonné d’adhérer au sarkozysme triomphant. N’empêche. Lorsqu’un candidat annonce que lorsqu’il sera élu, il le sera pour agir. Lorsque ce même candidat est plébiscité le 6 mai, puis les 10 et 17 juin, en dépit d’une polémique malhonnête sur la TVA sociale. Et lorsque ce dernier, enfin à l’Elysée, et fort d’une majorité confortable, combat sur tous les fronts, répétons-le : et alors?

Certes, le contenu des réformes proposées à tour de bras, lui, est contestable et peut-être contesté. Mais ces polémiques stériles sur le rôle du capitaine ou sur le rythme imposé ne sont-elles pas largement dérisoires? On est même tenté de parler d’hypocrisie. Sarkozy, premier président à gouverner? Fillon, premier chef du gouvernement effacé? Ceux qui croient que Villepin, Raffarin, Juppé, Cresson, Rocard, Fabius ou Mauroy avaient le pouvoir se trompent. Ceux qui osent penser que Pompidou ou Couve de Murville avaient une marge de manoeuvre par rapport à de Gaulle se fourvoient.

Je suis donc en total désaccord avec l’analyse proposée par Toréador, par exemple, qui fait partie – et c’est son droit le plus strict – de ceux qui se moquent gentiment de ce qu’il appelle la « Sainte-Trinité de l’Exécutif », le Père étant bien entendu le « Dieu-Sarko ». Cela montre que dans la kiwisphère, nous sommes divers.

En réalité, la seule différence entre Sarkozy et ses prédécesseurs, c’est que le premier assume clairement et sans tourner autour du pot les pouvoirs énormes que lui confère la Constitution en période de concordance des majorités présidentielle et parlementaire. Soyons honnêtes : l’activisme forcené de Sarkozy, sa boulimie de communication et d’action gênent surtout aux entournures une opposition en crise idéologique profonde, qui a déjà du mal à avaler la couleuvre de l’ouverture. Tout ceci renvoie en fait à la gauche, comme dans un miroir, l’image de ses propres turpitudes, de ses propres manquements, de ses propres insuffisances.

A la limite, ce qui peut être dangereux, ce sont les pouvoirs exorbitants accordés à la garde rapprochée du président. Des fonctionnaires ayant pour seule légitimité l’onction divine du locataire de l’Elysée, alors que les ministres tirent pour la plupart d’entre eux leur pouvoir de leur élection, de leur expérience politique. Claude Guéant, secrétaire général de l’Elysée, et Henri Guaino, conseiller spécial chargé des discours du président, n’hésitent pas à s’arroger le droit d’annoncer directement les projets de réformes à la presse, si l’on en croit les articles parus mardi et mercredi dans Libération sous la plume de l’excellent Antoine Guiral :  » C’est nouveau, écrit-il. Sous Jacques Chirac, le secrétaire général ne s’exprimait que dans le huis clos de son bureau, cornaqué par le service de presse, mais ne donnait jamais d’interview radio, par exemple. A travers leur existence médiatique, Guéant et Guaino renforcent l’idée qu’il n’y a bien qu’un seul centre de décision : l’Elysée. » Ce qui n’est pas nouveau… Vraiment pas.

Mais ce qu’oublient, dans ce débat, ceux qui sont si prompts à dézinguer Sarkozy à la moindre occasion, c’est la commission sur la réforme des institutions que celui-ci a annoncée. Fillon a détaillé mardi les projets que le gouvernement a en tête à ce sujet : introduction d’une dose de proportionnelle aux législatives, possibilité pour le président de venir s’exprimer devant le parlement. Deux réformes qui pour l’une, renforcerait la légitimité du parlement, et pour l’autre, mettrait de fait un terme au faux-semblant qui fait du premier ministre le soi-disant chef de la majorité. Les mandats du chef de l’Etat pourraient par ailleurs être réduits à deux fois cinq ans.

Sans compter la nomination d’un socialiste à la tête de la commission des Finances de l’Assemblée nationale. François Hollande réclame des pouvoirs renforcés pour le Parlement? Fillon les propose. Moyens de contrôle et d’audit augmentés, possibilité de contrôler la nomination de certains postes publics. Et surtout, les circonscriptions des législatives devraient être redécoupées, ce qui devrait faire plaisir à Etienne Fillol.

Certes, il ne faut pas être dupe. La doctrine Sarkozy, depuis 2002, c’est beaucoup de poudre aux yeux, on l’a vu et on le verra. Mais au sujet des institutions, je ne peux qu’avouer mon trouble. De là à applaudir des deux mains, n’exagérons rien!

Poster un commentaire

Classé dans Politique

Sarkozy, ou la tentation des pleins pouvoirs

Un conseiller politique – François Fillon – nommé premier ministre jouera-t-il un rôle autre que celui de chef de file de la lutte pour les législatives puis de chef de la majorité? Avec Sarkozy, le quinquennat risque de prendre tout son sens. Avec Sarkozy, le pouvoir sera présidentiel, et rien que présidentiel. Pour le meilleur ou pour le pire…

Avec Chirac, on a eu Juppé, (Jospin), Raffarin, Villepin. Tous en première ligne, à se battre sur tous les fronts, pendant que Chirac gardait jalousement son « domaine réservé », parlait politique étrangère, environnement et défense, une stratégie lui permettant de gagner en popularité aux frais de la princesse.

Rien de tel n’est à attendre chez notre nouveau président-bien-aimé, Nicolas Ier (à ce sujet, il semble qu’une nouvelle BD de Cohen soit sortie mardi, profitez-en). Il est homme à incarner le pouvoir, à l’habiter, et à l’exercer. Comme l’explique cet excellent article de Philippe Ridet paru hier dans Le Monde, Nicolas Sarkozy compte révolutionner la façon de gouverner adoptée par Mitterrand puis Chirac : un pouvoir exercé de loin, froid, à la manière d’un arbitre.

Après avoir passé la première moitié de sa vie à rêver de l’Elysée, Sarkozy ne compte pas se contenter de remplir des grilles de Sudoku au Fort de Brégançon. Il veut exister en tant que président. C’est pourquoi il veut plafonner à deux le nombre de mandats successifs du chef de l’Etat. Afin que celui-ci ne s’use pas à vouloir durer, mais qu’il agisse. Et qu’est-ce que l’action, sinon la raison d’être du sarkozysme? Son symbole, son ferment…

On l’a vu avant même qu’il soit président : il a déjà reçu les syndicats, on sent qu’il piaffe d’impatience à l’idée de rentrer dans le vif du sujet. Pendant ces cinq prochaines années, Super-Sarko compte bien exercer personnellement le pouvoir. Il se voudra interventionniste. Avec le style qu’on lui connaît, il renouera avec les conférences de presse jadis utilisées par le général de Gaulle, et que Jacques Chirac a toujours détestées (il a toujours préféré diffuser un message préenregistré empreint d’émotion, comme celui qui a été envoyé aux télés et radios mardi soir. L’avantage : éviter les questions des journalistes). Il s’exprimera, imprimera l’action gouvernementale. En étant du coup responsable de ses résultats… François Fillon, le probable premier ministre qu’il nommera ce matin, devrait donc être réduit au simple rang d’exécutant. Attention, on n’a pas parlé d’idiot utile.

D’ailleurs, la réduction à 15 du nombre de ministères se comprend également dans ce sens là. Il n’est pas question d’économies ici, mais de clarification de l’action : cela permet au président d’ « embrasser » l’activité gouvernementale d’un seul regard. Sarkozy sera donc le « vrai » chef du gouvernement, renouant ainsi avec la conception gaulienne des institutions, crées par et pour le général en 1958.

Exit donc à nouveau, les articles de la constitution qui expliquent clairement que « le premier ministre conduit et détermine la politique de la Nation ». Exit aussi, le principe quasi inviolable selon lequel le président ne pénètre jamais au Palais-Bourbon : Sarkozy veut modifier la constitution afin de pouvoir s’adresser une fois par an à l’Assemblée.

Le bougre entend également avoir un regard privilégié sur les questions économiques, la lutte contre le chômage y compris, avoir la primeur sur les affaires étrangères (qui pourraient perdre les affaires européennes), qui , on l’espère, ne seront plus pilotées par l’effrayant Douste-Blazy.

Tout cela peut paraître naturel, normal,et surtout très attendu. Mais le pouvoir made in Sarkozie risque bien de surprendre : il sera partout, comme il l’a été ces cinq dernières années. Dès lors, comment concilier un tel interventionnisme avec l’image qu’il a voulue donner ces derniers jours, celle d’un homme au-dessus des camps, et prônant l’ouverture? Une fois les législatives passées, la marge de manoeuvre risque d’être mince…

Tout cela sera-t-il positif? Est-ce compatible avec sa volonté affichée de donner du poids à l’opposition? Cette proposition n’aurait de sens, en définitive, que si elle était accompagnée d’un renforcement du poids du Parlement. Malheureusement, vu la présidentialisation du régime qui s’annonce, il y a fort à parier qu’il conservera son rôle de chambre d’enregistrement. La 5ème République a décidément bien des points commun avec la Monarchie… L’hérédité en moins!

Poster un commentaire

Classé dans Politique