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Is it really a « free world »?

Si vous avez 8 € à dépenser, que vous avez l’esprit critique, que vous aimez réfléchir et que les questions de société vous intéressent, donnez vous la peine d’aller voir It’s a free world. Ken Loach, qui avait remporté la palme d’or du festival de Cannes 2006 avec le brillantissime Le vent se lève, écrit une fois encore un film engagé. L’histoire est simple et se déroule à Londres : une jeune femme de 33 ans est virée de son job de recrutement d’est-européens. Avec son amie Rose, Angie décide de se mettre à son compte et de créer une agence d’intérim offrant aux usines de la main d’oeuvre issue de l’immigration (d’abord légale puis clandestine) et donc à prix ultra compétitifs. On la voit glisser, petit à petit. Être tentée par l’exploitation de ces étrangers impuissants et prêts à tout pour gagner quelques livres. Et succomber à l’égoïsme, à l’argent facile.

Ken Loach, qui réalise un film magistral, a bien sûr pour ambition d’ouvrir un débat, de poser des questions, de faire réfléchir. Sur ce plan là, c’est réussi. Il ne prétend pas apporter de réponse et son film a ceci de postitif qu’il est un regard qui ne juge pas mais qui se contente de constater une réalité dont on parle peu : l’immigration clandestine et son exploitation, sur laquelle un maximum de gens ferment les yeux.

A mon sens, cette oeuvre permet d’ouvrir deux types de débat : un débat sur l’immigration en elle-même : où doit se placer la justice dans l’accueil? Et puis un débat plus global sur notre système économique, sur les valeurs, les ressorts qui le fondent, sur son avenir… On se contentera d’aborder celui-là.

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. – La citation devrait également s’appliquer en ce qui concerne le système économique dans lequel nous vivons.  Ou plutôt, que nous subissons. Je ne parle pas du libéralisme, terme qu’on emploie à tort et à travers, mais de la globalisation, de la mondialisation. De ce régime économico-politique qui veut imposer à tous la démocratie, sous prétexte d’exporter partout le marché unique. Qui prétend à l’universalité des droits de l’homme, mais les impose avec le fusil tout en approuvant un système qui broie l’humain.

J’ai tendance à aimer la notion de libéralisme. Parce que ce mot contient le mot liberté, parce qu’il n’est pas qu’une théorie politique, mais également philosophique et politique. Parce qu’il concerne bien plus Chateaubriand qu’Alain Madelin. Parce que les libéraux veulent faire confiance à l’homme, alors que les socialistes veulent les infantiliser, leur dire ce qui est bon au mauvais, et à la limite, décider à leur place. Je trouve qu’il est raisonnable de laisser l’Etat à ses fonctions les plus régaliennes, de confier le reste au privé. Je trouve louable la loi de l’offre et de la demande. Je trouve louable la loi de la concurrence, qui est saine et tend à rendre service au consommateur…

Tous ces principes sont positifs, et s’appliquent correctement dès qu’il existe une forme de consensus moral entre tous et que ce consensus est respecté sous la contrainte. Un savoir-vivre commun et consenti. Ou au moins, un contrôle de l’Etat sur l’économie. Un contrôle intransigeant. D’ailleurs, c’est le cas depuis des siècles! Mais à partir du moment où on croit en la liberté totale, et qu’on la laisse faire, comment s’étonner qu’on en vienne à rendre esclaves des clandestins? Qu’au lieu de concurrence, on assiste dans certains domaines au mieux à des ententes (téléphonie, internet…), au pire à des monopoles (systèmes d’exploitation informatique)? Qu’on veuille récompenser les actionnaires au mépris de l’intérêt économique même des entreprises? Un ami me confiait récemment que la société dans laquelle il travaille, qui est au CAC 40, allait délocaliser une partie de sa production en Europe de l’est. Il est chargé d’une partie du projet, et il m’a assuré que le gain serait minime… Un autre est maître d’oeuvre dans le batiment et me répète que le travail clandestin est monnaie-courante. Que l’Etat s’en moque, que les contrôles sont trop rares. Forcément, on veut réduire le train de vie de ce même Etat! Le serpent se mord la queue.

Il y a bien un moment où il faut se réveiller. J’entends déjà les bien-pensants répondre que la mondialisation est une chance pour la France (d’ailleurs, les mêmes que les partisans du TCE…). Que les délocalisations sont nécessaires, qu’on en peut pas faire autrement, que la main d’oeuvre est trop chère. « Trop chère ». Mais tout ce contexte est le fruit de décisions politiques, non? On ne s’est pas retrouvé, du jour au lendemain, avec des produits chers, une main d’oeuvre chère, et des Chinois qui produisent mille fois plus que nous! Rien qu’en Europe, on vient d’élargir l’espace Schengen. Et on n’arrête pas d’élargir par idéologie, juste pour élargir. Vous trouvez ça sain, vous, qu’il existe tant de gens qui aient envie de quitter leur pays, leurs amis, leur famille, leurs repères, pour aller travailler comme maçons dans les pays soi-disant riches? Et qu’on ne fasse rien, ou si peu, pour les aider et nous protéger du dumping social?

Je crois que tout serait possible si une morale existait, si on ne laissait pas passer des injustices évidentes, si on croyait en l’action de l’Etat, si celui-ci servait à nous protéger et pas seulement du point de vue de la santé. Croit-on que le New deal de Roosevelt serait encore possible aujourd’hui? En voulant tuer l’Etat au sens socialiste du terme, on a tué aussi les possibilités de résistance à ce cadre global, à l’internationalisation. Dans It’s a free world, Ken Loach a d’ailleurs choisi de présenter ce sujet du point de vue des exploiteurs, et on voit bien que rien autour d’eux ne les arrête. Ils sont effectivement libres… Angie a de bonnes raisons d’agir ainsi. Elle a des crédits, un fils difficile, elle même est une victime en quelque sorte…

J’aimerais vraiment connaître l’avis de ceux qui se prétendent libéraux. Ou qui le sont sans se l’avouer. Ceux qui pensent vivre dans un système positif, j’aimerais vraiment savoir ce qu’ils pensent du travail des immigrés clandestin. Parce que ce sujet est l’écume du reste, un des symptômes des maux de notre monde. Et je ne vois pas comment on peut les justifier.

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Prostitution : et si on s’intéressait un peu au client?

L’image est forte. Se veut marquante pour les clients des prostituées. L’idée est bonne, car elle leur rappelle leur implication dans l’esclavage que vivent au quotidien des milliers de femmes. Au-delà de ce message, il serait bon de s’interroger sur leur responsabilité dans le scandale permanent du proxénétisme. Cette campagne d’affichage, que vous avez peut-être remarquée ici ou là, a été initiée par le Mouvement du Nid à l’occasion de ces soixante-dix ans :

 

« Le raisonnement induit est simple : « Si je refuse la prostitution pour les miens, à savoir les personnes de ma famille, pourquoi devrais-je l’accepter pour les autres? ». Aujourd’hui le discours qui tend à justifier la prostitution pour progressivement l’aménager se généralise. Le Mouvement du Nid pose alors la question « pour qui ? ». La majorité de la population française refuse que ce soit pour leurs proches, leur famille ou leurs amis. Alors « pourquoi pour les autres ? ». La symbolique du tatouage appuie le caractère indélébile de cette pensée chez beaucoup d’hommes. La mère et la soeur sont souvent des « icônes sacrées » auxquelles il ne faut absolument pas toucher. »

Cette association a pour but d’enrayer, voire d’éradiquer la prostitution. Peut-être idéaliste, le Nid propose sans se lasser des solutions aux pouvoirs publics. Et surtout, aide au quotidien les victimes de ce trafic d’êtres humains : les prostituées. Pour ce mouvement, la perspective de réouverture des maisons closes – que notre ami Criticus proposait il y a quelques mois – est une aberration : cette solution conduirait à accepter le mal combattu. Ce serait en définitive tolérer un esclavage sous une forme « plus propre ». Cela ferait surtout plaisir aux bons citoyens écoeurés de voir ces femmes « vulgaires » traîner sur les trottoirs. Question de bonne conscience, une nouvelle fois. Se rallier à cette idée serait à mon sens une honte pour nos sociétés prétendument modernes.

Rappelons-le : les prostituées sont au proxénétisme ce que les toxicomanes sont au trafic de stupéfiants, c’est-à-dire des victimes. Et de ce point de vue, les opérations policières anti-prostitution, qui reviennent à la mode ces temps-ci dans mon pays lillois (on embarque moulte péripatéticiennes, prises en flagrant délit de raccolage – c’est quoi le raccolage? – on les place en garde à vue, puis on les remet en liberté avec un rappel à la loi) sont vaines : elles ne s’attaquent pas à la racine du mal, mais à ses conséquences visibles. Elles ont pour seul but de calmer les riverains des quartiers prostitutionnels. De faire dévier le problème vers un autre quartier, peut-être un peu moins bourgeois…

Par ailleurs, d’après ce que je connais de la lutte anti-proxénétisme, les brigades concernées ne semblent pas le moins du monde s’attaquer aux gros trafiquants, ces filières internationales qui ramènent sur nos trottoirs des pauvres femmes d’Europe de l’est et d’Afrique noire. Ils prennent en flagrant délit de proxénétisme le pauvre type qui concubine avec la prostituée du coin. Le pauvre type qui l’emmène tous les jours sur le trottoir. N’oublions pas que la définition du proxénétisme, c’est de tirer parti financièrement, même indirectement, de l’activité prostitutionnelle de quelqu’un… Bref, ils attrapent les petits poissons, laissent filer les gros, et s’en contentent très bien.

Et l’hypocrisie se remarque de tous les côtés. Car si les proxénètes sont globalement tranquilles, les clients ne le sont pas moins. Certes, au cours des opérations anti-prostitution précédemment expliquées, ils sont eux-aussi emmenés au poste, où ils doivent endurer une forme de « savon ». Mais est-ce suffisant? Le Nid rappelle que « la prostitution est reconnue depuis 1983 par l’ONU comme une « forme persistante de l’esclavage« . Ajoute qu’ « en ces temps d’idéologie de marché, s’impose le refus de voir l’être humain réduit à l’état d’objet sexuel, d’outil à disposition du « client », de marchandise sur un marché international. Le corps n’est pas à vendre. La commercialisation des organes est interdite par la loi, le consentement des personnes ne suffisant pas à valider ces actes ».

Alors, quoi? Les esclavagistes, sont-ce seulement ceux qui vendent les esclaves, ou également ceux qui les achètent? Au-delà de la campagne d’affichage du Nid, qui tend à sensibiliser les clients sur la question (eux-aussi peuvent être en « souffrance », mais que dire de celles qui doivent la subir?), il faudrait donc engager un véritable débat public sur la question. Pourquoi ne pas sanctionner aussi les clients? Pourquoi les laisser exploiter ces femmes? Pourquoi leur permettre d’engraisser un système mafieux? Pourquoi fermer les yeux? Personne ne parle jamais des clients, alors qu’ils sont suffisamment nombreux pour que vous en ayiez dans votre entourage. S’ils se taisent, c’est bien qu’ils ont conscience du caractère honteux de leur acte, non?

Au fond, sur ce genre de question, les pouvoirs publics préfèrent la plupart du temps pratiquer la politique de l’autruche. Surtout, éviter d’avoir à faire preuve de courage. Surtout, ne pas aborder les problèmes de société. Restons sur l’économique, surtout restons sur l’économique. Pendant ce temps, les esclaves continuent d’être vendues sous nos yeux.

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