Affaire du Carlton : faut-il rouvrir les maisons closes?

Ou comment chercher à soigner le mal par le mal : alors que les maisons closes sont au coeur de l’affaire du Carlton, alors qu’elles l’ont permise, alors qu’elle l’ont nourrie, un sénateur UMP estime que pour éviter que ce genre de scandale se reproduise, il faudrait rouvrir les maisons de tolérance! Incroyable d’aveuglement.

La prostitution n’est pas seulement un sujet grave : c’est un sujet qui demeure largement tabou. Ce n’est pas un hasard si elle ne fait du vacarme que lorsqu’elle éclabousse les hautes sphères de la société, comme c’est le cas actuellement avec cette affaire du Carlton, dont à l’évidence, on n’a pas fini d’entendre parler.

Bref rappel des faits, tels qu’ils sont décrits par les médias dont certains citent carrément des PV d’audition ( ce n’est plus une surprise, mais il ne faut plus me parler de journalisme d’investigation, qui consiste le plus souvent à marcher de son ordinateur à son fax) :

1/ Trois dirigeants hôteliers lillois sont mis en examen et écroués pour avoir introduit des prostituées dans trois hôtels de la capitale des Flandres. Pour garnir les chambres de « dossiers », il a fallu puiser en partie dans les réserves d’un proxénète notoire de Belgique, Dominique Alderweireld, dont le métier consiste justement à tenir des maisons closes, dans ce pays où, ça tombe bien, c’est toléré à défaut d’être autorisé. L’un de ces dirigeants hôteliers, également indicateur de la police et bien placé au Grand Orient de France, est soupçonné d’avoir mis en contact les filles de « Dodo la Saumure » avec un tas de membres du gratin lillois, invités à venir se régaler dans les lupanars belges. Ou à consommer sur place, dans les hôtels lillois.

2/L’affaire prend de l’ampleur à Lille : en plus de la prostitution au Carlton, un ténor du barreau est mis en cause pour avoir orienté une de ses clientes vers ce réseaux de prostitution.

3/ L’affaire s’exporte à Paris, New-York et Washington : ce sont ensuite des entrepreneurs du BTP et de l’événementiel qui sont mis en cause pour avoir payé des déplacements de prostituées dans ces trois villes. Parfois peut-être avec les sous de leur entreprise, comme cela est suspecté pour le cas de ce dirigeant d’une filiale d’Eiffage. Pour corser le tout, le favori d’alors de la présidentielle, DSK, était la cible de ces voyages, dont le dernier se serait déroulé la veille du début de l’affaire du Sofitel. L’affaire passe désormais du terrain du proxénétisme à celui de la corruption et de l’abus de bien social. Ce qui explique que Me Dupont-Moreti, sauf le respect qu’on doit à un demi-dieu du barreau, est totalement à côté de la plaque quand il s’insurge contre le « retour en force de la morale« . Il ne s’agit pas de cela, ou tout au moins il ne s’agit plus seulement de cela.

Bien sûr, la présence de prostituées corse l’affaire et fait fantasmer le grand public, qui imagine ces soirées (décrites par le menu par divers médias) où « personne ne reste habillé ». Mais moralisme ou pas, le fait est là : ça fait toujours un peu tâche d’avoir participé à des soirées avec des call-girl de luxe. On passe toujours un peu pour un pervers, pour quelqu’un qui ne sait pas se tenir. D’ailleurs, si cela ne pose aucun problème, on se demande pourquoi le tout-Lille craint jour après jour de voir son nom inscrit dans les journaux. Et pourtant, les participants de ces soirées ont été nombreux, que ce soit dans le monde du spectacle, de la politique, des affaires, du football… et même de la presse.

4/ A cela s’ajoute l’implication de policiers. Il y a les policiers subalternes, qui parce qu’ils bénéficiaient des services de leur indic, auraient fermé les yeux sur la prostitution hôtelière. Et au passage, auraient goûté eux-aussi au fruit défendu. Parce que ce n’est pas du tout incohérent d’appartenir à une brigade de lutte contre le proxénétisme et de consommer des prostituées. Et puis il y a des policiers de plus haut-rang, qui sont accusé a minima d’avoir croqué la pomme, et au pire, d’avoir participé à l’organisation de la prostitution. Ce qui pour le coup est beaucoup plus grave.

Le patron de la police du Nord, Jean-Claude Menault, est mis par exemple en cause pour avoir participé à un des voyages aux USA. Selon La Voix du Nord, et le Figaro, qui parle de « piège de Washington », et de volonté de « compromettre des policiers dans ces soirées coquines », le chef de la direction départementale de la sécurité publique du Nord pensait rencontrer DSK pour parler sécurité, dans la perspective de la présidentielle, et aurait découvert le pot-aux-roses en arrivant à Washington. Lorsque l’ambiance s’est relâchée, il se serait alors réfugié dans sa chambre pour ne pas se compromettre, justement. Délicieux, dans ce cas, d’imaginer un grand flic voyager en avion avec des femmes décrites comme des secrétaires de la société Eiffage, en pensant qu’il va rencontrer un futur président pour parler sécurité, et découvrir à l’arrivée leur réel métier. Mais cette version des faits, notamment sur la non-participation de ce grand flic aux soirées pimentées, est battue en brèche par d’autres témoins, selon Le Point.

Voilà pour les faits, bien résumés également dans cet article de rue89.

Tout cela pose pour certains un problème juridique : certains accusent la législation française d’hypocrisie, comme Me Dupont-Moretti, qui clame que

« si un homme emmène une prostituée à Paris, on ne peut rien lui reprocher. S’il emmène deux prostituées et qu’un de ses copains en profite, il devient proxénète ! Sauf que pour moi, ce n’est pas un proxénète, mais un client ! Et s’ils sont à Lille et qu’en se promenant, ils ramènent deux prostituées, aucun d’eux n’est proxénète ! « 

C’est oublier que celui qui ramène les prostituées les a bien obtenues de quelqu’un, qu’on affuble du doux nom de proxénète. C’est oublier aussi qu’accompagner une prostituée à un rendez-vous au cours duquel elle se prostituera rentre dans la définition de la loi sur le proxénétisme. L’article 225-5, qui punit l’infraction de sept ans de prison et 150 000 euros d’amende, définit le proxénétisme comme le fait « d’aider, d’assister ou de protéger la prostitution d’autrui ; De tirer profit de la prostitution d’autrui, d’en partager les produits ou de recevoir des subsides d’une personne se livrant habituellement à la prostitution ; d’embaucher, d’entraîner ou de détourner une personne en vue de la prostitution ou d’exercer sur elle une pression pour qu’elle se prostitue ou continue à le faire ». Mais l’article 225-6 prévoit aussi qu’est assimilé au proxénétisme le fait « de faire office d’intermédiaire entre deux personnes dont l’une se livre à la prostitution et l’autre exploite ou rémunère la prostitution d’autrui ». On est donc loin de la situation décrite par Me Dupont-Moretti.

Et c’est là toute l’incohérence de la proposition de ce sénateur UMP, Alain Fouché, présenté comme un proche de Jean-Pierre Raffarin, qui a proposé hier par communiqué la réouverture des maisons closes :

« Quand va-t-on permettre la réouverture de maisons closes contrôlées par les pouvoirs publics offrant à la fois sécurité des personnes et protection sanitaire? Plusieurs propositions de loi ont été déposées en ce sens. Ces structures permettraient une diminution des dérives : agressions sexuelles en tous genres, prostitution des mineurs, crimes, argent sale. Il faut un peu de courage et ne pas se voiler la face ».

En l’occurrence, c’est le système qui prévaut en Belgique, pays qui a fait le choix de canaliser la prostitution dans des établissements tolérés, où le contrôle de ce qui se passe est jugé plus simple. Oui mais voilà, tout n’est pas aussi évident : les dirigeants de ces maisons ont déjà été mis en cause à plusieurs reprises, notamment pour prostitution de mineures. Il y a eu déjà plusieurs affaires de proxénétisme dans lesquelles des filles de seize ans habitant Roubaix ou Tourcoing étaient contraintes de se prostituer dans des boîtes belges. Canaliser, pourquoi pas, mais dire que cela évite les dérives, non.

Il ne faut pas oublier, quand on parle de tout ça, qu’au centre de cette affaire, il y a des femmes qui ont été perpétuellement réduites à un rang d’objet. Des femmes qu’on a baladées, au gré des envies de tel ou tel. On évoque souvent, lorsqu’on débat sur la prostitution (cela a été le cas sur ce blog à plusieurs reprises) de la liberté des personnes qui se prostituent, et sans doute qu’en effet, dans le lot, certaines femmes exercent cette activité de manière parfaitement libre et assumée. Mais au fond, est-on jamais vraiment libre de ce choix? Atlantico cite des témoignages d’étudiantes qui ont choisi cette voie pour pouvoir payer leur loyer. Peut-on décidément parler d’un choix, quand c’est l’urgence financière qui vous pousse à agir?

Enfin, parler du système belge comme d’un exemple revient peut-être à se voiler la face. On croit que tout est rose, que les femmes sont libres, qu’elles encaissent seules les bénéfices de leur prostitution, mais comment le croire, quand on lit qu’Alderweireld dispose d’un vivier de « 160 femmes d’Angola, de Madagascar, du Brésil, de France, d’Algérie et d’Irak » ? Comment croire que ces femmes émigrent librement vers le « rêve belge »? Je veux dire, comment le croire, sans être un gros naïf? Qualité qu’on doit au maximum tâcher d’éviter, quand on est élu d’une assemblée.

Du coup, quand on profite de ces réseaux, quand on les embarque dans des voyages outre-atlantique, quand on passe du bon temps, on est peu ou prou complice des agissements des intermédiaires. Comme dit le président lillois du Nid – association qui vient en aide aux prostituées -, Bernard Lemettre :

« La prostitution est un rouleau compresseur, elle écrase les gens, les prostituées en premier mais aussi les autres. C’est une machine à broyer tout le monde. La prostitution avec un peu plus de dorure n’empêche pas que derrière, il y a toujours le même mépris des femmes et que c’est toujours pour de l’argent. Avec la même misère pour une femme contrainte d’avoir des relations sexuelles plusieurs fois par jour. Les atteintes psychologiques restent les mêmes pour les femmes car dans la prostitution de luxe, les barreaux sont encore plus épais que dans la rue. Mais avec toujours un maître, le proxénète, et pour de l’argent qui ne donne ni le bonheur ni la dignité ».

C’est pourquoi loin de soutenir la réouverture des maisons closes – il s’agit au fond quasiment du même débat que celui sur les stupéfiants – je reste persuadé que la meilleure politique à mener serait de :

1- laisser en paix les personnes qui se prostituent, qui sont des victimes. Ce qui suppose d’abroger les délits de racolage actif ou passif ;

2- chasser les proxénètes en y mettant les moyens ;

3- pénaliser le fait d’être client, pour responsabiliser ceux qui le sont, et qui ne doivent pas ignorer qu’ils ne sont pas innocents du calvaire vécu par celles qui sont purement et simplement des esclaves.

6 Commentaires

Classé dans Société

6 réponses à “Affaire du Carlton : faut-il rouvrir les maisons closes?

  1. ou créer un corps de fonctionnaires « aidants sexuels » pour tous, puisqu’on en parle déjà (sérieusement, en plus), pour les personnes handicapées. avec un concours d’entrée. et trois ans d’études. de toutes façons, il paraît que les étudiant(e)s se prostituent déjà pour payer leurs études, alors…
    tout va bien, dans ce pays. tout va bien.

  2. En phase avec le paragraphe précédent.
    De façon très cynique, et évitant d’abord le terrain moral, on peut aller plus loin : qui sont les bénéficiaires ? Ce pays a une capacité étonnante à pondre du juridique au profit de quelques malins (spécialistes réglementaires, niches fiscalistes, entrepreneurs, controleurs etc…).
    Et sur ce terrain douteux des maisons closes, qui sont les bénéficiaires ? Boîtes de « service », investisseurs, juristes,.. mafieux ! Ne jamais négliger le lobbying de ces douteux personnages. Quant au libre arbitre des « employés » ? Au temps des Secret Story & Co, on sait malheureusement qu’on peut faire dire n’importe quoi à n’importe qui.
    Sur le fond, je rappelerais cette phrase de St-Ex : « Peu m’importe de savoir si l’homme est heureux, mais m’importe de savoir quel homme est heureux ».
    Quelle sens du sexe, quel sens de l’homme ?
    L’utilitarisme contemporain demeure terrifiant, romainement décadent…

  3. eclipse

    La question est, qui sont les victimes dans cette affaire ?

  4. @eclipse

    Au hasard, les prostituées, et puis les comptes en banque des entreprises rackettées.

  5. Ou alors un autre point 1.
    Nous nous servons de ce que nous avons entre les deux oreilles.
    Et nous éduquons nos filles et nos fils en leur présentant la réalité des conséquences à court, moyen et long terme de leurs actes, sexuels en l’occurrence.
    Et nous quittons, même progressivement, cette longue, si longue ère d’excuses aux « besoins » sexuels masculins.

    Perso, dans mon rôle de mère, il y a deux artistes qui m’ont rendu un fier service.
    Madonna en cherchant, quand elle est devenue mère, à effacer les traces de ses précédentes frasques. Et le Roxanne de Sting.
    C’est remarquable ce que déclencher l’empathie concrète, sans moraline, peut avoir d’efficace.

    Pour la route (en espérant que le lien fonctionne) …

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