Les ficelles de l’info (15) : Faire court, c’est faire con

S’il y a bien quelque chose qui m’exaspère de plus en plus dans le cadre de la pratique du journalisme, ce sont les formats dans lesquels notre profession s’est enfermée. Des formats forcément de plus en plus courts, puisque des gourous de l’industrie médiatique en ont décidé ainsi. Des formats courts, parce que le lecteur a envie de lire court, nous dit-on. Le lecteur n’a pas le temps. Le lecteur est zappeur. Mais à force de lui proposer de la merde, il ne faut pas s’étonner qu’il ne veuille plus payer pour avoir la même chose que dans 20Minutes, en moins bien. Faudrait peut-être arrêter de prendre les lecteurs pour des crétins…

Faites court! Multipliez les intertitres! De grosses photos, surtout de grosses photos! Et puis des exergues. Et puis des outils en fin d’article, avec des info pratiques. Et puis aussi, deux lignes de titre, pour que l’info soit mieux mise en valeur. Et après, et après… eh bien contentez-vous de ce qui reste pour écrire votre article, ce n’est plus mon problème. Comment ça, vous n’avez plus la place? Débrouillez-vous.

Voilà l’absurdité dans laquelle s’enferme notre profession depuis des années. La dictature du format est là, toute puissante, écrasante. Elle impose sa loi à tous, tous les jours. Et qui a décidé de ces lois? Des industriels, chargés de revoir les maquettes, comme celui-ci par exemple, des industriels qui règnent sur la presse française et européenne, multiplient les nouvelles formules, passant de France Soir à la Provence en passant par Libération, répétant à l’envi leur message : faites court, les gars. Faites court. Vous vendrez plus.

Mon oeil! Et tant pis si l’application de leurs idées ne marche pas. Tant pis si les lecteurs continuent à fuir. Ce n’est plus le problème de l’industriel. Lui, il a vendu sa nouvelle maquette, le reste, c’est pas ses oignons. Avant d’imposer sa nouvelle formule, des enquêtes auprès des lecteurs ont prouvé qu’ils appréciaient en masse cette évolution. Alors quoi? Si ensuite, finalement, les lecteurs se raréfient toujours plus, ce n’est pas de sa faute…

Les médias de la presse écrite passent ainsi leur temps à discuter de la forme. Mais dans ma modeste expérience, je n’ai jamais -ou presque – entendu parler de fond dans ces moments où l’on fait table rase d’une « formule » pour passer à la nouvelle. Pourtant, quoi de plus important que le fond?

Or la forme a une incidence au premier chef sur le fond. Quand on nous oblige à faire court, nous autres de la presse écrite, c’est bête, mais on nous oblige aussi à faire con. On nous oblige à schématiser, à simplifier, à rendre accessible. Pourquoi s’étonner, ensuite, que les médias soient une vaste zone où ne règnent que polémique et petite phrase? Quand un politique te parle de fond, tu sais que tu n’auras pas la place d’en parler. Donc comme ton esprit est formaté pour écrire 2 500 signes, tu l’interroges sur l’ambiance dans son parti et sur des tas de choses satellites de ce qui est important, c’est-à-dire de l’essentiel.

Idem quand tu as une discussion passionnante en marge d’un reportage pour un article d’information. Parfois, le passionnant, ce n’est pas de l’information, mais tu aimerais le partager quand même. Mais tu ne peux pas.

Car l’essentiel et le passionnant, c’est toujours trop long.

Or moi, de plus en plus, j’ai envie d’être un vrai journaliste. Envie d’expliquer les choses et leur complexité à la personne qui a décidé de payer 1€ pour acheter un paquet de feuilles. J’ai envie de lui dire tout ce que je sais, pas de garder des billes pour les raconter dans un dîner. Envie d’emmener le lecteur avec moi. De lui transmettre l’intérêt que j’ai ressenti en discutant avec telle ou telle personne, en couvrant tel ou tel sujet. J’ai envie de lui faire sentir des odeurs, des sons, une ambiance. Mais c’est impossible en 2500 signes. Surtout si on t’en pique 600 pour ajouter une exergue.

Mais tu comprends, une exergue, ça relance la lecture.

Que répondre à ça? Que répondre à des ayatollahs qui paraissent avoir tout compris à l’information, mais rien au journalisme? A des ayatollahs qui sont aux commandes depuis des années mais ne font qu’accompagner la chute de l’industrie médiatique?

On leur répondrait bien que de toutes façons, les gens n’achètent plus le journal non pas parce que leur lecture n’est pas relancée, mais parce qu’ils savent que c’est de la merde en barres, qu’ils n’apprendront rien qu’ils n’aient déjà entendu à la radio ou vu à la télé ou sur « l’Internet », comme disent nos pontes de l’information. Mais je ne sais pas s’ils seraient prêts à l’entendre.

Ce n’est pas un hasard si des blogs comme celui de Maître Eolas ou de Maître Mo (dont les billets font jusqu’à 6000 mots…) cartonnent. Les gens ont envie de lire, même si c’est long. Et même s’ils n’en ont pas envie, il faut les élever, les tirer vers le haut, plutôt que de faire ressembler le contenu des journaux aux raccourcis affligeants du journal de 20 heures. Ou pire : aux dépêches qui pullulent sur internet. L’info en continu, c’est très bien et je suis pour, mais personne n’achètera jamais un journal pour lire des dépêches web. Parce qu’on y apprend des informations, mais on n’y apprend rien d’autre.

Et je suis content de voir que l’amie Aliocha est d’accord avec moi.

Bon, les journalistes, quand est-ce qu’on se révolte?

15 Commentaires

Classé dans Les ficelles de l'info

15 réponses à “Les ficelles de l’info (15) : Faire court, c’est faire con

  1. N’oublions pas non plus Narvic, qui faisait quand même très très long aussi…

  2. Henry le Barde

    En vrac…

    Ce qui m’a dégoûté par avance du journalisme ? Un stage où une journaliste reprend mon article en me disant « Ton truc, c’est beau, c’est du Proust (!). Mais c’est trop long. »

    Je n’aime pas trop le gars, mais dans le Point de cette semaine, Begbeider fustige l’iPad : « Si vous mettez TF1, Facebook, Youtube et Dostoïevski dans la même machine, ne vous attends pas à ce que ce dernier en sorte vainqueur. » Il a raison. Le soir, rincé dans le métro, que fais-je une fois sur deux ? Je laisse le bouquin dans la sacoche et sors l’iPhone : Twitter, les applis d’info, etc.

    C’est un problème général, à mon avis. Dans les formations, les conférences, etc. on en vient à multiplier les artifices pour capter l’attention (powerpoint avec animations, présentations en 3D, etc.) parce que des Bac+5 issus de « nos meilleures écoles » ne sont plus foutues de parler pendant dix minutes (et les autres bac+5 plus foutus de les écouter pendant plus de 5 minutes).

    Et, après, on va gloser sans fin sur la richesse d’une génération (Y) qui aime le zapping, capable du multitâche. Bref, les experts qui bavent devant ce phénomène nous répètent à l’envi que c’est fantastique, qu’on a créé en une génération un nouveau type d’hommes.

    Réac, moi ? Non. J’adore le net et m’en fais l’avocat dans mon boulot tous les jours. Mais je me demande si nous avons intérêt à transposer IRL toutes ses caractéristiques. On voit la dérive dans les journaux. Elle a cours dans de nombreux autres domaines…

    Bref, je te soutiens dans ton combat, qui n’est que la face émergée d’un iceberg…

  3. Et avec tout ça, on demande à Pneumatis de parler en 2mn à RND… on marche sur la tête !😉

  4. Je me demande si c’est tellement une question de génération ou d’outil. Combien de personnes lisaient de longs articles auparavant ? Ce qui a souvent fait le succès de la PQR, c’était qu’on y trouvait en bref l’actualité très locale (jours de marché, naissances, mariages et décès, événements divers,…). D’autre part, les grands écrivains ont parfois été publiés sous forme de feuilletons dans les journaux.

    Bref, lire des pavés n’est pas du goût de tous et je ne crois pas que ça ait quoi que ce soit de nouveau. C’est peut-être un peu amplifié par les difficultés de lecture des jeunes générations, mais pas tant que ça, je pense.

    Les journaux devraient proposer des articles en 2 parties : l’info en court et l’analyse détaillée. En attendant, les blogs apportent déjà des analyses qui peuvent être intéressantes.

    Quant aux longs billets de certains, je doute qu’ils soient vraiment lus intégralement par la majorité des lecteurs. Il suffit de lire les commentaires pour s’en convaincre.

    Là où je suis par contre totalement d’accord, c’est sur l’impossibilité des politiques de sortir de la petite phrase. Les interviews sont tronquées, tant dans les questions que dans les réponses, les discours sont résumés à la va-vite. En dehors d’un direct, aucun politique ne peut espérer que ses propos soient transmis fidèlement.

  5. « Bon, les journalistes, quand est-ce qu’on se révolte? »

    La révolte, elle se fera quand certains d’entre nous aurons les c… de créer des journaux qui se foutent des règles des ayatollah (Ah, Rampazzo…), et qui proposent du bon, du long. Le problème ? C’est super cher. Et plus personne ne croit assez à la presse pour mettre du fric dedans. Et les journalistes n’ont pas le temps de faire ça en plus de leur boulot qui les paie.

    Il y a tellement de choses à faire, à inventer, à recréer, à proposer…

    Le plus étonnant, c’est que la plupart des journaux qui se créent en ce moment sur le web font justement ce qu’il serait intéressant de faire sur le papier : formats plus longs, moins d’info brute, plus d’analyse, de billets, de polémique…

    Il faut créer une complémentarité web/papier, au lieu de nous enfermer dans la concurrence (souvent même au sein d’un même journal – le mien, par exemple, où c’est affligeant de bêtise). Il faut prendre conscience des atouts et des limites de chacun, et agir en conséquence. Définir les rôles. Et on pourra refaire du journalisme intéressant, intelligent… et qui vendra.

    Il y a du boulot. Et nous sommes de plus en plus nombreux à avoir envie de le faire. Si j’avais eu le c…, j’aurais mené à bien un projet que j’avais à une époque avec quelques amis. Mais je n’ai pas eu le courage d’attaquer l’énorme masse de travail que ça exige.

    Peut-être un jour, qui sait, si quelqu’un me demande ?

  6. René de Sévérac

    « Quand on nous oblige à faire court, on nous oblige aussi à faire con. »
    Permettez-moi une objection : la qualité d’un esprit de synthèse est sans équivalent. Ne confondez pas « faire peuple » cad les baratiner afin de les rassurer et travail d’analyse.
    J’aime bien la phrase où Henry fait la comparaison entre TF1 et Dostoïevski.
    Il pose le réel problème du complexe du journaliste : le goût du roman-fleuve.

  7. Au risque de te contredire je dirais que ce qui est bien, c’est la variété. Alterner le court et le long.
    Ce qui est pénible, ce n’est pas forcément le « court », c’est le court « creux », qui n’apporte rien. Et alors un article court peut être trop long…

  8. Adrien

    Je crois que si on ne devait retenir qu’une seule phrase de ce billet, ce serait la suivante :

    Quand on nous oblige à faire court, (…) on nous oblige aussi à faire con.

    Simple, percutant, efficace … et tellement vrai.
    (Le reste étant également très intéressant, celà dit😉 )

  9. Barbara

    Bien d’accord avec vous. Avec les nouvelles méthodes, la presse écrite est à côté de la plaque. En plus elle veut lutter de vitesse avec internet, alors que son atout devrait être : je suis moins réactive mais je prends le temps de vérifier l’information, je développe sur les conséquences, je trie et présente les informations selon leur importance et non selon leur ordre d’arrivée.

    Mais la logique est une logique comptable : il faut économiser le papier, les frais d’impression, de téléphone, d’archivage, de diffusion, les salaires de journalistes….
    M’est avis qu’on en arrivera bientôt au journal parfait : salaires, frais et charges diverses : 0 €, pourcentage de lecteurs insatisfaits : 0 également, le top du top de la réussite, félicitation à tous. Nb de lecteurs… comment ça rubrique non renseignée ?? Bon, passons au montant des ventes… comment ça zéro euro, non là ça va pas, c’est pas possible, pas avec tout le mal qu’on s’est donné !

  10. Ok avec tout cela, mais cela ne concerne que la presse quotidienne, bcp moins les hebdos et mensuels non? Si tu veux faire du long, va bosser au monde diplo🙂

  11. Article très intéressant … et très instructif pour les non journalistes. Là où je ne suis pas entièrement d’accord, c’est sur la responsabilité des « industriels »…. C’est un peu mon métier, dans un secteur tout à fait différent, de formater les travaux des autres pour qu’ils soient « recevables » par les financeurs. Le format à mon sens n’est qu’un outil, parfois bête j’en conviens, mais à chacun ensuite de prendre ses responsabilités… Dans mon cas, mon boulot est de rendre plus intelligibles certains supports, pas de leur donner du sens…

  12. 100 % d’accord avec vous. Et c’est pareil pour les infos à la radio. J’écoute France culture le matin parce que je sais que c’est la meilleure solution pour comprendre quelque chose à ce qui se passe. Un « flash-info » de 5 minutes, c’est forcément réducteur ou alors énigmatique. Avec France Culture au moins, on me parle du contexte, il y a plusieurs points de vue et du coup je comprends des choses qui m’auraient complètement échappé si tout avait été résumé en 2 phrases.

  13. laplumedaliocha

    Bonsoir,

    Je regrette de te contredire, mais ton titre est l’illustration parfaite de ce que faire court n’est pas forcément faire con. Tu as résumé en une formule choc ce que je tente de dire depuis 3 ans en dépensant les mots sans compter😉
    Plus sérieusement, je suis évidemment d’accord. Alors, on la lance cette révolte ? Je crois qu’on a déjà le slogan !

  14. @Aliocha

    Quand tu veux😉 Mais bon, visiblement, ça n’a pas l’air d’intéresser grand-monde…

    @Fracture de nuit

    Je ne pense pas qu’il faille nécessairement opposer les deux… Quand on a besoin de savoir quelque chose très rapidement, France Culture, ce n’est pas l’idéal… ça dépend ce qu’on recherche.

    @Caro

    Je suis peut-être allé un peu fort sur les industriels en question. Disons que le monopole m’agace un peu, et surtout les leçons de morale venant de types qui ne sont absolument pas journalistes et te disent comment tu dois écrire. Mais bon. En effet, ils font aussi ce qu’on leur demande de faire…

    @Laloose

    « Si tu veux faire du long, va bosser au monde diplo  »

    Je note la critique, elle a du sens. Evidemment, je serais culotté de venir dire cela si je bossais sur BFM TV. Mais dans les quotidiens, quand même, il doit y avoir la place aussi pour du fond. Il y en a, clairement, ne mentons pas. Mais très souvent on est pris dans le tourbillon du « chaud », on schématise, et on passe à côté de plein de trucs. Je trouve ça dommage. Mais peut-être qu’en effet, je serais mieux dans un hebdo ou un mensuel.

    @Eric

    Je n’ai pas dû être assez clair. Je n’ai rien contre le court, j’ai quelque chose, en revanche, contre la dictature du court. Sinon, entièrement d’accord avec toi sur la nécessité d’alterner plusieurs formats différents. Ce qui a l’avantage de proposer plusieurs rythmes de lecture. En fait, il faut des formats adaptés aux sujets. On fait plutôt l’inverse.

    @Delphine

    Je me dis que si quelqu’un est prêt à lire un article de 2 000 signes, il doit être capable de lire la version intéressante de 4 000 signes, quitte à mettre une grosse photo pour l’aider à le digérer. S’il n’en est pas capable, pourquoi priverais-je le type qui est intéressé d’un article expliquant vraiment les enjeux d’un sujet, les tenants et aboutissants d’une question, etc?

    Quand tu ouvres 20minutes, tu n’as rien d’autre que l’info brute. Mais rien n’est expliqué, ou presque. Ce n’est pas vraiment l’idéal qui m’avait poussé à vouloir être journaliste…

    Ceci dit, encore une fois je ne suis pas pour faire uniquement des gros pavés.

    @Fiksmonkov

    « Il y a tellement de choses à faire, à inventer, à recréer, à proposer… »

    J’avoue que c’est mon rêve aussi… Mais j’ai juste ni l’argent ni l’énergie.

    @Adrien

    Merci!

    @René

    « Permettez-moi une objection : la qualité d’un esprit de synthèse est sans équivalent. »

    Je vous garantis qu’il y a des tas de sujets où un esprit de synthèse de permet pas de résumer les choses en 2 000 signes.

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