Quand Claude Guéant réinvente la police

Le ministère de l’Intérieur ressemble de plus en plus à un navire sans gouvernail, qui erre sur l’océan déchaîné,  poussé par les courants et les vents contraires. Hier à Bobigny, Claude Guéant a amusé la galerie en proposant de créer des policiers « patrouilleurs ». Vous ne rêvez pas : ce seraient des policiers chargés de faire des patrouilles de terrain et de maintenir un contact avec la population. Tiens? Mais n’est-ce pas justement ce qu’avait supprimé Nicolas Sarkozy? Et puis au fait : ça veut dire que jusqu’ici, les patrouilles, ça n’existe pas?

Tout est bon pour occuper le terrain en matière de lutte contre l’insécurité. Ou en matière, plutôt, de communication autour de la lutte contre l’insécurité. Notre gouvernement actuel raffole du concept, puisque c’est son chef tout-puissant qui l’a inventé entre 2002 et 2007 : toujours courir, pour ne pas se faire attraper. Toujours parler, pour ne pas laisser le temps aux autres de réfléchir. Et proposer sans cesse des idées, quitte à se prendre les pieds dans le tapis.

En zélé disciple du maître, Claude Guéant vient de faire une annonce qui vaut son pesant de cacahuètes. Hier à Bobigny, le locataire de la place Beauvau a réussi à proposer de créer des « policiers patrouilleurs ». Et le must, c’est qu’il a réussi à le faire sans rigoler au milieu de son discours.

Tirons de l’AFP la substantifique moëlle du discours du premier flic de France :

« Il faut lutter contre la délinquance, la criminalité, les faire reculer et créer un climat, une ambiance de sécurité, a déclaré le patron de la place Beauvau. Pour cela, il faut donner plus de visibilité à la police ». Selon l’entourage du ministre, les missions de ces « patrouilleurs », qui circuleront généralement « en binômes » -à pied, en vélos, rollers ou en voiture-, seront « notamment » d’entretenir le « contact avec la population », d' »observer et écouter, se renseigner, interpeller ». « Ces patrouilles seront fonction de l’observation de la délinquance réelle, avec des créneaux horaires adaptés à la réalité de la délinquance », a encore fait valoir l’entourage de Claude Guéant.

« A la rentrée de septembre », a aussi déclaré M. Guéant à Bobigny, « les Français verront plus de policiers sur la voie publique et pourront s’adresser à eux ». Les « patrouilleurs », a-t-il ajouté, seront expérimentés « sur certains sites » dès le début mai.

Vous ne rêvez pas : pour lutter contre la délinquance, on veut créer un climat de sécurité et donc donner plus de visibilité à la police. On pensait naïvement que ce qui faisait reculer la délinquance, c’était la prévention d’une part (agir sur les causes) et la répression d’autre part (user du bâton). En revanche, le cinéma sur le climat de sécurité, c’est une première. Cela signifie, sans contestation possible, que l’idée n’est pas d’agir à destination des délinquants, mais des victimes – et accessoirement des téléspectateurs. L’idée, c’est de rassurer le bourgeois. Mais surtout pas d’arrêter le malfrat.

Remarquez, en soi, l’idée n’est pas mauvaise. Davantage circuler à pied, davantage se montrer, ça ne peut que produire des effets positifs. La police est aussi là pour rassurer. Et elle a tout intérêt à entretenir des bons rapports avec la population. Or ceux-ci ne cessent de se dégrader.

Mais au fait, ce système n’existe-t-il pas déjà? On n’oserait pas imaginer qu’un ministre puisse faire la promotion d’une nouveauté qui n’en est pas une, ce serait mauvais esprit. Ce n’est pas le genre de ce gouvernement. Néanmoins on peut se poser la question : les missions décrites par Claude Guéant, ne constituent-elles pas le coeur du métier de l’ilôtage de centre-ville? Ah, mais pardon : avec le dogme du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, les policiers n’ont plus les moyens d’assurer ces missions.

Mais alors, comment Claude Guéant va-t-il dégager des effectifs supplémentaires, alors que les policiers pleurent déjà devant l’application de la réforme de la garde à vue? Comment vont-ils faire, alors qu’il n’y a déjà pas assez de monde pour assurer les missions de police-secours? Comment vont-ils faire, alors qu’ils ont déjà taillé dans tout le « gras » disponible?

Et puis il y a autre chose : quand le ministère de l’Intérieur va-t-il enfin mener une politique cohérente? En 2003, Nicolas Sarkozy enterrait la police de proximité. En 2005, il était sous le feu des critiques après l’embrasement des banlieues. L’utilisation des CRS pour sécuriser les quartier « sensibles » (comprenez : livrés aux mains des voyous) n’avait pas fait ses preuves. En 2008, on crée les Uteq (unités territoriales de quartier) dans certaines quartiers : ces unités ont pour mission d’être présentes sur le terrain, à pieds, et de multiplier les contacts avec la population, en étant à la fois dans la prévention et la répression. En 2010, on enterre ce dispositif et on crée les BST (brigades spéciales de terrain). En 2011 on crée les « patrouilleurs ». En somme, on navigue à vue…

Mais ce changement de cap, au gré des vents, n’est-ce pas, au fond, une attitude profondément caractéristique du sarkozysme?

3 Commentaires

Classé dans Société

3 réponses à “Quand Claude Guéant réinvente la police

  1. Avec Guéant au Ministère de l’Intérieur, ce qui est bien, c’est qu’on se s’ennuie pas ! On a notre petite polémique de la semaine, c’est plutôt pratique pour faire des billets hein? Ce monsieur va réussir à se faire haïr des français plus vite que Brice Hortefeux.

    Pardon? Ah, j’entends que ce monsieur était le plus proche conseiller de Sarkozy. [joke on]Ça doit être pour ca que Sarko change de cap tout le temps. Tactique made in Guéant. [joke off]

    Plus sérieusement, ce mec est vraiment un boulet profond, comme tu dis, il va a la dérive, on aperçoit même pas un semblant de programme dans ce qu’il dit. Chaque jour il veut créer des polices différentes, des systèmes différents, que ce soit en matière de sécurité, d’immigration ou autre. Seulement ils ont oublié un truc tous ces gens là: réduction des effectifs. Avec un fonctionnaire sur 2 non remplacé, on voit mal comment la police pourrait gérer ces multiples créations. Et je parie qu’après il vont se plaindre: « L’idée était bonne mais c’est pas not’ faute, c’est la faute à la crise » (J’en profite pour dire **** à tous ces politiques qui utilisent le mot crise dans toutes leurs phrases, ce qui leur permet de tout justifier).

    En gros, pour finir: Guéant ou Sarkozy, c’est du pareil au même dans la pratique, c’est à dire pas grand chose, mais Sarkozy à l’intelligence d’éviter les petites phrases inutiles et ridicules sur l’immigration que Guéant à le propre de sortir toutes les 24 heures.

  2. Gwynfrid

    Ce billet peut paraître basique, tellement il pointe une situation qui devrait être évidente aux yeux de tous. Seulement, le gouvernement semble une fois de plus croire en sa méthode de communication, donc en sa capacité de nous faire prendre ses vessies même usagées pour de superbes lanternes. C’est donc un billet utile pour montrer que nous ne sommes pas tous dupes.

    Voilà qui rappelle un aphorisme fameux chez de l’autre côté de l’océan: « personne n’a jamais fait faillite pour avoir sous-estimé l’intelligence du public américain ». Apparemment, Sarkozy a décidé de le considérer valable pour les Français aussi,

    @ S1ned: « Sarkozy à l’intelligence d’éviter les petites phrases inutiles et ridicules sur l’immigration que Guéant à le propre de sortir toutes les 24 heures. »
    Vous n’y êtes pas. Sarkozy a utilisé lui-même le système consistant à balancer au moins deux nouvelles annonces par semaine pendant des années, y compris avant d’être à l’Élysée. Depuis un an environ, il a décidé de se « présidentialiser » en se faisant un peu plus rare. Ce sont donc certains ministres qui sont chargés de poursuivre cette technique à sa place. De plus, Guéant est son fidèle le plus proche. Vous pouvez être certain que la moindre de ses phrases est discutée avec Sarkozy avant de sortir publiquement.

  3. Excellent billet.
    Mais remontons plus loin dans le temps.
    C’est un autre Préfet, bien plus célèbre que le Guéant, le Préfet Lépine (!!!) qui inventa, tenez-vous bien, EN 1900 (!!!), les patrouilles « d’agents cyclistes » qui furent quasi instantanément surnommées « Hirondelles ».
    Je me souviens d’elles comme si c’était hier lors de ma jeunesse à Paris dans les années 60.

    Ainsi Guéant n’a que 111 ans de retard.

    jf.

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