Sarkozy « off »

J’achève la lecture de [Off], ce que Nicolas Sarkozy n’aurait jamais dû nous dire, écrit par deux journalistes de Marianne, et non des moindres, Nicolas Domenach et Maurice Szafran. Je raffole de ces bouquins politiques qui nous révèlent l’envers du décor, même si je suis souvent déçu au bout du compte. Après Le président et moi, écrit par le journaliste du Monde Philippe Ridet, c’est le deuxième livre du genre qui est publié, dévoilant les coulisses d’une relation très personnelle entre un journaliste politique et Nicolas Sarkozy.D’un point de vue formel, même déception que celle ressentie à la lecture du livre de Ridet : ce choix d’un traitement thématique plutôt que chronologique est épuisant. Domenach et Szafran nous racontent leur relation avec Sarkozy depuis en gros la campagne présidentielle de 1995 jusqu’à la victoire de 2007, après laquelle la rupture est consommée entre les deux journalistes de Marianne et le président fraîchement élu. Mais on passe sans cesse du coq à l’âne, de 1995 à 2004, de 99 à 86, de 88 à 2002.

Pourquoi tout raconter maintenant? C’est là que la bât blesse : les deux Mariannistes jurent qu’il s’agit de « briser la loi du silence » (comprendre le « off », ces conversations qui permettent aux journalistes de comprendre un contexte, mais qu’ils ne rapportent pas), Nicolas Sarkozy ayant « transgressé la loi de l’incarnation présidentielle ». L’argument n’est pas franchement convaincant : le « off » ne protégeant les politiques que dans le temps où les propos sont prononcés tout en étant cachés, les révéler des années après n’est pas une « transgression ». C’est même devenu un incontournable du journaliste politique, depuis La Tragédie du président de Franz-Olivier Giesbert. Le « off » permet désormais aux journalistes de faire une bonne affaire et de recycler leurs carnets de notes – soigneusement conservés dans un placard – pour les utiliser comme de véritables mines d’or et d’inépuisables sujets de livres.

Ensuite, si le livre éclaire d’un jour nouveau le personnage de Nicolas Sarkozy,qu’on découvre plus hargneux, plus vulgaire, plus émotif et plus instable que jamais,  il ne nous apprend pas grand chose qu’on ne savait déjà. La haine de Sarkozy pour le clan Chirac? Son appétit de réussite? Son obsessions pour l’argent? Sa soif de reconnaissance et d’amour? Ses amitiés avec les patrons? Voilà qui a déjà été dit et redit.

Les deux journalistes ne sont pas si terribles que ça avec le Président, même si on sent qu’ils ont été vexés d’avoir été, peu à peu, écartés de la « cour » journalistique de l’animal politique. Car il y a de ça dans la démarche des auteurs : à l’instar de Philippe Ridet, on sent que le duo cherche quelque peu à se justifier de sa conduite.Il s’agit certes d’attaquer Sarkozy, de dévoiler l’homme qui se cache derrière la bête médiatique. Mais les journalistes en profitent pour s’absoudre du rôle qu’ils ont pu jouer. Et d’écarter les soupçons de connivence, qu’ils jugent insupportables.

Pourtant, ils sont allés loin. Pourtant, ils ont franchi les bornes. Quand ils racontent ce moment où ils viennent interviewer Sarkozy, qu’ils découvrent torse nu dans les jardins du ministère de l’Intérieur, à écouter Nostalgie, c’est à la fois hilarant et inquiétant. Jusqu’où doit-on aller pour pouvoir analyser et scruter le personnage que l’on étudie? Quelles humiliations doit-on subir pour pouvoir aller jusqu’à lui? C’est tout l’intérêt du livre, car la question du « off » et des soupçons de connivence entre les journalistes politiques et leurs « cibles » sont un sujet inépuisable. Il faudrait aussi savoir quel avantage, quelles informations ont été acquises grâce à toutes ces compromissions.

Maurice Szafran et Nicolas Domenach ont toutefois le mérite de ne pas éluder le sujet, tout au long de ces pages, ils évoquent leurs doutes, leurs craintes et leurs remises en question sur les méthodes qu’ils utilisent. Et en même temps, comment faire autrement, alors qu’ils sont confrontés à un genre nouveau de relation entre politiques et journalistes, Sarkozy ayant complètement renouvelé le genre? Comment se positionner, comment réagir au comportement de cet homme qui mélange sans cesse vie publique et vie privée? Comment sortir du cercle vicieux de la proximité? Comment obtenir des informations de qualité en restant à distance? On sent que c’est le cœur de l’ouvrage, comme c’était le cœur de celui de Philippe Ridet. Et que l’exercice, pour un journaliste, est des plus périlleux : quoi qu’il fasse, il sera toujours sur la corde raide.

Je ne résiste d’ailleurs pas à vous citer un long extrait qui me paraît bien résumer les choses, et représenter l’épineuse contradiction inhérente au métier de journaliste politique :

Nicolas Sarkozy, plus que tout autre, savait que notre objectif était de nous rapprocher de « la cible ». La cerner et taper dans le mille impliquait de subir quelques contrariétés plus graves encore qu’un petit bisou de bonjour ou d’au revoir. Nous ne parlons pas d’un déjeuner, voire d’un dîner, ce qui entraîne toujours quelque ambiguïté, mais d’un effort d’adaptation psychologique intense.

Il faut chercher l’être humain sous l’armure. Ses passions, ses haines, entrer en sympathie forcément, ou faire semblant d’être en harmonie avec une psychologie qui peut vous être totalement étrangère ou radicalement odieuse. Si vous ne parvenez pas à cette vibration commune, vous ne percevrez ni n’anticiperez les tournements et retournements d’alliance, les renoncements subits, ou, au contraire, les offensives kamikazes, et enfin, les ressorts profonds qui permettront de vaincre.

Bref, il faut toujours se glisser, s’insinuer au plus près pour prendre ses distances ensuite, ce qui n’est pas toujours aisé, car il intervient forcément une part de trahison dans ce processus. Mais c’est le jeu journalistique-politique. Jeu rendu encore plus complexe depuis que le soupçon de connivence s’est fait roi. Prendre un verre avec un politique, c’est déjà être coupable, lui parler de sa femme, de ses passions, de la santé de son petit dernier, l’amollir, l’humaniser pour aller au-delà de sa carapace de surface, c’est risquer le peloton d’exécution.

A entendre certains bien-pensants, le tutoiement même serait le commencement de la compromission. Il faudrait mettre des moufles avant de serrer la main d’un politique et un masque de chirurgien avant de lui parler. Imposer une distance hygiénique pour éviter une contagion. ils n’ont pas compris que la familiarité était pour nous un camouflage dans ce combat partagé.

Ce qui me pose problème, à moi, c’est cette notion de faire semblant, de camouflage.  Je ne suis pas contre les rapprochements, les dîners, les déjeuners, le tutoiement, les confidences. Je ne suis pas non plus contre le « off », qui permet d’éviter d’en rester à des discours de langue de bois. Mais moralement, je vois un problème dans cette attitude qui consiste à faire semblant d’écouter l’autre, à faire semblant d’être son ami, à faire semblant de partager des choses avec lui, pour pouvoir « briser l’armure » et obtenir matière à article. Comment faire copain-copain avec quelqu’un que l’on va dégommer dans son article du lendemain?

C’est un des problèmes qui se posent au jour le jour pour le journaliste dans son rapport avec ses sources. Problème qui n’est pas propre au journaliste politique, d’ailleurs. Le « fait-diversier », par exemple, doit entretenir de bons rapports avec la police ou la gendarmerie pour pouvoir informer son lecteur, ce qui lui pose problème dès qu’il doit évoquer un fait désagréable pour ses sources. Idem pour le journaliste économique, le journaliste sportif…

Tout dépend donc des sources en question, et de leur honnêteté dans les rapports qu’elles entretiennent avec vous. On sent dans le livre de Domenach et Szafran que Sarkozy leur reproche fréquemment de le trahir, de n’être pas les amis qu’ils prétendent être. Réaction qui peut bien sûr elle-même être feinte et calculée. L’idéal est donc que le rapport soit clair et que chacun soit dans son rôle. Le souci, c’est que dans l’histoire racontée dans ce livre, on semble de part et d’autre avoir largement mélangé les genres!

[Off] Ce que Nicolas Sarkozy n’aurait jamais dû nous dire, de Maurice Szafran et Nicolas Domenach, Fayard, 275 p., 18 €.

A lire aussi, Le piège du « off » chez Aliocha, et Mélange des genres, un article de Raphaëlle Bacqué (Le Monde).

4 Commentaires

Classé dans Livres, Médias/journalistes

4 réponses à “Sarkozy « off »

  1. Claribelle

    « Pourquoi tout raconter maintenant? C’est là que la bât blesse : les deux Mariannistes jurent qu’il s’agit de « briser la loi du silence » (…) Nicolas Sarkozy ayant « transgressé la loi de l’incarnation présidentielle ». »

    C’est terrible ça !
    Si je comprends bien , ils rendent compte d’un N.S. « qu’on découvre plus hargneux, plus vulgaire, plus émotif et plus instable que jamais » mais ça ils l’avaient gardé pour eux en 2007, laissant les électeurs se tromper, pour beaucoup en toute bonne foi, séduits par des discours écrits par d’autres. Par contre, comme eux ne sont plus en « cour », ils le balancent en 2011 (juste avant 2012, comme par hasard) afin d’éclairer le public (qui a compris tout seul, merci pour lui !).
    Quel panier de crabes !!!!

  2. Dang

    « Faire semblant », je suppose qu’il est difficile de faire autrement, mais c’est tout de même assez dégueulasse.

  3. Je suis peut-être un peu idéaliste mais moi ça me choque que des journalistes puissent écrire un livre avec toutes les info qu’ils ont obtenues en off. Si les politiques se laissent aller à donner des informations de cette manière, c’est justement parce qu’ils savent qu’elles ne seront pas publiées. Si maintenant quelques journalistes changent les règles du jeu, c’est le concept même du off qu’ils sont en train de tuer et c’est toute la profession qui risque d’en pâtir.
    Et plus généralement, je ne trouve pas ça très fair-play de livrer des confidences qui ont été faites en tout confiance.

  4. Pingback: Besson, l’impétueux | Pensées d'outre-politique

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