Nicolas Sarkozy et l’ « héritage de civilisation » laissé par la chrétienté

Une nouvelle fois, un discours prononcé notre Président-de-tous-les-Français au Puy-en-Velay sur le thème de « ce christianisme aux racines de notre identité » fonctionne comme un appeau à trolls. Tout comme ce projet étrange d’énième débat sur la place de l’islam en France. Les laïcistes de base y voient une nouvelle fois une remise en cause de la laïcité, alors que Nicolas Sarkozy ne fait qu’énoncer une évidence, qui ne remet pas en cause l’impartialité de l’Etat face aux différentes religions.

Pour être franc, lorsque j’ai allumé mon ordinateur et que mes doigts se sont posés sur le clavier, j’avais pour claire intention de dégommer ce énième discours. Quoi, on nous refait le coup de la campagne de 2007, du Mont-St-Michel, du discours du Latran sur la laïcité positive? Quoi, on cherche encore à flatter les chrétiens, à les récupérer? Quoi, on ose essayer de les caresser dans le sens du poil au moment même où on cherche à entamer un débat sur l’islam dont on peine à trouver le sens?

Bien sûr, rien à redire aux citations rapportées par les médias : Sarkozy ne faisait qu’enfiler des évidences, qui ne devraient pas hérisser le poil des fanatiques de la laïcité. Ceux-ci ont donc surtout surtout retenu, hier, cette histoire de « magnifique héritage de civilisation » laissé par la chrétienté selon Sarkozy. «Cet héritage nous oblige, cet héritage, c’est une chance, mais c’est d’abord un devoir, il nous oblige, nous devons le transmettre aux générations, et nous devons l’assumer sans complexe et sans fausse pudeur». Assumer l’héritage chrétien, un tour de force pour ceux qui ne voient la laïcité que comme un moyen de combattre les religions, et en particulier le catholicisme.

Mais au fond, les chrétiens attendent-ils de Sarkozy des discours, tous les deux ans, ou attendent-ils plutôt des actes? N’attendent-ils pas de Nicolas Sarkozy, comme de tout président, s’il veut avoir leur suffrage, qu’il mène une politique en accord avec leurs convictions profondes? Tous les discours du monde n’y changeront rien.

Et puis, et puis, ma conscience m’a taraudé, et je me suis dit, « et si tu le lisais, ce discours, mon vieux, avant de t’enflammer? ». Sage idée. Car ce que j’ai lu, et ce que j’ai vu, n’a tout bonnement aucun rapport avec ce que les médias ont rapporté. Alors soit il nous manque l’explication de texte dont disposent les journalistes, soit ils ont manipulé et déformé le discours pour lui faire dire ce qu’ils désiraient.

Certes, Nicolas Sarkozy vante largement l’héritage chrétien, mais son déplacement était avant tout placé sur le terrain du patrimoine et de sa valorisation. Quand il clame que « Personne ne peut parcourir notre pays sans rencontrer son Histoire. Une Histoire dense, riche, multiple, tragique parfois, sublime souvent », quand il martèle que « Chartres, Amiens, Reims, Strasbourg, Paris, aucune de ces villes ne serait aujourd’hui ce qu’elle est aux yeux des Français et aux yeux du reste du monde sans ces cathédrales vers lesquelles convergent toujours fidèles et touristes », c’est pour enchaîner et avancer qu’ « aucune de nos campagnes ne serait-ce qu’elle est sans les châteaux que les rois et les princes ont semé sur leur route comme autant de témoignages de notre grandeur nationale ».

Bien sûr, il parle du « devoir » qui est le nôtre de préserver et transmettre cet héritage, et surtout de « l’assumer sans complexe et sans fausse pudeur ». Et il précise aussitôt ce que signifie ce terme « assumer » : « C’est tout simplement reconnaître ce que l’on est, savoir d’où l’on vient. Assumer cet héritage n’oblige personne à partager la foi des bâtisseurs de Notre Dame du Puy, n’oblige personne à partager la foi des milliers de pèlerins qui viennent chaque année jusqu’ici. »

Bien sûr, il déborde du cadre patrimonial pour aborder le thème de l’identité :

« Protéger notre patrimoine c’est protéger l’héritage de la France, c’est défendre les signes les plus tangibles de notre identité. Je rappelle souvent Levi-Strauss : « l’identité n’est pas une pathologie », comme il y aurait à dire sur cette idée, et à tous ceux qui défendent, à juste titre, la diversité, je voudrais dire que sans identité, il n’y a pas de diversité, qu’à l’origine de la diversité, il y a les identités et que ce n’est pas faire preuve de fermeture que de croire en son identité pour mieux la faire partager avec les identités des autres. Mais si on ne croit pas à sa propre identité, comment peut-on partager avec celle des autres et comment même peut-on recevoir les identités des autres ? Il ne faut pas opposer identité et diversité. Il faut comprendre que pour qu’il y ait de la diversité, il faut qu’il y ait le respect de l’identité. »

Mais lorsqu’il parle de chrétienté, il ne parle justement pas du christianisme. Il parle de la civilisation chrétienne. « La chrétienté nous a laissé un magnifique héritage de civilisation et de culture : les présidents d’une République laïque. Je peux dire cela, parce que c’est la vérité. Je ne fais pas de prosélytisme, je regarde simplement l’Histoire de notre pays ».

Et contrairement à ce que j’ai lu ici ou là, le discours mentionne clairement les autres sources auxquelles a puisé la France pour se construire, pour être ce qu’elle est aujourd’hui. Comment être plus clair qu’en disant : « Je veux dire que la France a puisé à d’autres sources »? Il mentionne l’apport des juifs, de l’islam, des Romains, « l’héritage politique et philosophique des Lumières qui sert de socle à notre édifice républicain ».

Savoir ce que l’on est, d’où l’on vient, pour savoir où on veut aller, en quelque sorte. « La France ne doit pas oublier ce qu’elle fut et ce qu’elle est au prétexte que le monde change et qu’il se mondialise. C’est tout le contraire parce que le monde change, parce qu’il se mondialise. La France doit approfondir ses valeurs, qui sont d’ailleurs des valeurs universelles, et qui nous permettront d’affronter les changements du XXIe siècle. »

Au fond, tout dépend de la conception qu’on a d’une Nation, d’un pays. Sarkozy, lui, conclue en postulant que « la France a une âme ». Ce qui suppose que les Français d’aujourd’hui soient, en effet, héritiers d’un passé dont ils devraient se montrer dignes, et dont ils seraient en partie tributaires. D’autres considèrent qu’une Nation, c’est un conglomérat de personnes différentes qui à un moment « T », s’assemblent pour former un groupe, a priori homogène.

Ne nous cachons pas derrière notre petit doigt : oui, aujourd’hui, un certain nombre de personnes en France ont peur que ce conglomérat s’effrite, que des « étrangers » culturels viennent briser ce qui a été patiemment construit. Et à ce titre, on ferait bien mieux d’essayer de chercher à rassurer, à vaincre les peurs, de chercher à intégrer ces cultures différentes au sein de cet « héritage », plutôt que de sans cesse dresser les uns contre les autres à des fins purement électoralistes. A quoi sert donc, aujourd’hui, un débat sur la place de l’islam en France par rapport à la laïcité? Que peut-il en sortir de positif, dans ce contexte et à un an d’une élection présidentielle?

Reste que pour avancer, on ne peut pas se voiler la face. Ce n’est pas en niant ou en minimisant les racines chrétiennes de la France qu’on atténuera les conflits qui existent aujourd’hui. Les assumer n’est pas une déclaration de guerre, c’est une façon de constater ce que nous sommes. Si on n’avait pas mis ça sous le boisseau, comme un tabou, pendant des décennies, on n’en serait sûrement pas là aujourd’hui…

P.S. : et tout ça, ça me rappelle que je n’ai jamais visité le Puy-en-Velay, ça a pourtant l’air très chouette…

10 Commentaires

Classé dans Société

10 réponses à “Nicolas Sarkozy et l’ « héritage de civilisation » laissé par la chrétienté

  1. Koz

    Marrant, je suis également parti dans l’idée de rappeler le caractère évidemment stratégique de ce discours et puis, comme toi, ça m’a un peu lassé, cette approche permanente par la dénonciation de l’électoralisme. Il ne s’agit pas de devenir subitement dupes des intentions de Nicolas Sarkozy mais croit-on que les autres politiques agissent sans considérations électoralistes ?

    Bref, rester vigilant, ne pas ignorer qu’il y a évidemment une volonté d’adresser des signaux, mais ne pas non plus éluder le fond.

  2. Juste pour dire que je trouve ton billet fort pertinent, notamment sur la mission du journaliste. Une seule remarque : on a tort, je pense, de parler de l’islam comme d’une religion et ce faisant d’une religion parmi d’autres, une religion comme une autre.
    Je pense aussi que la laïcité et ses conceptions seront au coeur, de toute façon, des semaines et des mois à venir.
    Alors, sans être dupe de la manoeuvre, profitons-en pour en parler et rappeler, entre autre choses :
    que la laïcité fait justement partie de l’héritage chrétien
    que héritage signifie aussi non seulement transmission mais construction. Les chrétiens, plus que les autres sans doute, et en tout cas pas moins, se doivent d’être des héritiers mais aussi bâtiseurs.
    Une page spéciale « Laïcité » sera bientôt disponible sur mon blog et en attendant, je t’invite à lire cet article de l’observatoire socio politique ou il est justement question de laïcité.
    http://www.diocese-frejus-toulon.com/Chretiens-engages-en-politique.html

  3. @Koz

    Les grands esprits se rencontrent!🙂

    Surtout, plus que la lassitude, c’est la lecture entière du discours qui m’a fait changer d’approche et l’idée de départ que j’avais. Il y a sûrement une idée derrière la tête mais comme tu dis, il y a un vrai débat et de vraies questions derrière.

    @les yeux ouverts

    Personnellement je vois l’islam comme une religion comme une autre. Il n’y a pas dans l’islam de séparation Eglise-Etat, mais après tout, ça a été long à venir aussi chez les catholiques (même si en effet le rendez à césar… est fondateur d’une séparation entre le spirituel et le temporel). Je ne désespère pas que les modérés prennent le pas sur les extrémistes.

  4. Bashô

    Les yeux ouverts> D’autant plus qu’il faut rappeler ce que disaient les souverains pontifes du XIXème siècle sur la laïcité.

    Le Chafouin> vaut-il mieux défendre la chrétienté ou le christianisme? Ce n’est pas du tout la même chose. Dans le premier, c’est une civilisation passée avec ses lumières… et ses ombres : la Bonne Nouvelle s’est incarnée dans une « praxis » culturelle entremêlée d’éléments non-chrétiens, ce qu’on oublie trop souvent. Dans le cinquième, c’est tout ce qui constitue l’enveloppe de la Bonne Nouvelle qu’un Rabbi a osé proclamer il y a deux milles ans.

  5. Bashô

    Je viens d’apprendre qu’il semblerait que Nicolas Sarkozy souhaite assister à la béatification de Jean-Paul II. http://www.lefigaro.fr/politique/2011/03/03/01002-20110303ARTFIG00771-sarkozy-pourrait-assister-a-la-beatification-de-jean-paul-ii.php
    C’est là franchir la ligne jaune.

  6. @ chafouin et Bashô
    Séparation ? Plutôt distinction dans un rapport ordonné des 2 champs l’un à l’autre. C’est ce qu’enseigne l’église facilement disponible dans le compendium de la DSE par exemple. Cette distinction me fait « bondir » à l’énoncé  » parti chrétien ».
    @chafouin : concernant l’islam, je t’invite à faire une petit visite sur « l’islam clair et net » par exemple. A lire aussi le témoignage de Joseph Fadelle ce fils de prince arabe musulman converti au christianisme et sur lequel il y a une fatwa l’obligeant à se cacher.

  7. Ouest terne
    Des hauts des bas sur l’islam

    Nous nous sommes retrouvés
    Le jour J, à l’heure H
    Sur les lieux du rendez-vous
    Il n’y avait plus que nous
    Nous étions à quelques mètres
    L’un de l’autre
    Prêts à en découdre
    A la loyale
    La vie est pour celui
    Qui tirera le premier
    Nous nous haïssions…
    Parce que j’étais chrétienne
    Parce qu’il était musulman…

    http://www.lejournaldepersonne.com/2011/03/ouest-terne/

  8. Bashô

    Les Yeux Ouverts> 1)Est-ce correct de réduire l’Islam à ses débordements ou extrêmismes? On s’élèverait à bon droit contre celui qui réduirait le catholicisme à l’Inquisition, les croisades ou d’un point de vue contemporain le mouvement lefebvriste. Il serait donc bon de considérer l’Islam comme un ensemble tout aussi complexe que le christianisme et donc se méfier comme de la peste des ouvrages militants ou polémiques.

    2)Il est bon de rappeler que dans le Syllabus, la proposition XXIV  » L’Eglise n’a pas le droit d’employer la force… » est condamnée. Si on sait que l’Etat a toujours été vu en philosophie politique comme étant l’entité politique ayant le monopole de la violence légale, le pape condamnait donc aussi bien la séparation stricte que la distinction telle que l’Eglise l’entend maintenant.

  9. @ Bashô,
    L’islam est en effet complexe et ce d’autant qu’il n’y a pas d’église et je ne crois pas le réduire à ses excès. Au chapitre des persécutions d’aujourd’hui, il est quand même utile de se poser facile de constater qui persécute qui.

    Le livre de Joseph Fadelle, un livre militant et polémique ? Vraiment ? L’avez vous lu ?

    La distinction des pouvoirs, telle que l’enseigne l’église dans son enseignement social, est une des différences essentielles entre le christianisme et l’islam. Une garantie d’autonomie du temporel et du spirituel dont je me félicite chaque jour davantage, une garantie de la liberté religieuse, thème central de Benoît XVI :
    http://www.citeetculture.com/article-liberte-religieuse-le-message-de-paix-de-benoit-xvi-1-64044502.html
    http://www.citeetculture.com/article-liberte-religieuse-le-message-de-paix-de-benoit-xvi-2-64044874.html

  10. Gwen

    Oui, il vous faut aller au Puy ! Magnifique !🙂

    Merci pour cet éclairage .

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