Wikileaks, le culte malsain de la transparence

Julian Assange, le patron de Wikileaks

Trois jours avant la publication de 250 000 mémos diplomatiques sur le site Wikileaks, on nous bassinait déjà avec l’écho qu’auraient ces révélations fracassantes, analysées en lien avec cinq grand quotidiens : Der Spiegel, Le Monde, le New York Times, El Pais et The Guardian. Depuis, on cherche. Et à part des infos ras de plafond sur la santé de Kirchner ou la susceptibilité de Merkel, on cherche désespérément l’intérêt de ce scoop qui fragilise les positions diplomatiques de l’occident et d’une partie du monde arabe.

Autant les précédentes révélations de Wikileaks, notamment sur la guerre en Irak, avaient un intérêt en soi – révéler des illégalités pour que celles-ci cessent, et ainsi faire progresser le sort de la population irakienne, par exemple – autant l’affaire de la diplomatie ressemble à un gros soufflé retombé à peine les infos outées. La ficelle est un peu grosse : on fait mariner les médias internationaux et les grandes capitales en annonçant un scoop énorme, et on fait monter la pression pour assurer un maximum d’audience aux révélations.

Bon. Admettons que la technique de Wikileaks consistant à faire travailler ensemble les cinq grands médias susnommés est une bonne idée : cela permet au site de crédibiliser ses informations, puisque ces « références » se sont partagées la tâche d’authentification et d’analyse de ces documents, livrés de manière brute par Wikileaks. A contrario, cette tactique montre que Wikileaks ne fait pas de journalisme mais de l’agit-prop. Et que sortir 250 000 mémos d’un coup n’a aucun sens, puisque le journalisme consiste justement à trier l’info, à la hiérarchiser, à lui donner une signification. Quand Mediapart sort un scoop, il n’a pas besoin du Monde pour l’aider.

Bon, et alors, que nous disent ces télégrammes, ces mémos diplomatiques? Ce qui est drôle, c’est que Le Monde lui-même, qui consacre une couverture très importante à cette affaire qui lui assure une audience maximale, l’avoue d’emblée : « Les télégrammes n’apportent pas jusqu’ici de révélations fracassantes sur les grandes questions internationales. Elles portent en revanche un coup terrible à la crédibilité des Etats-Unis et remettent en cause la culture du secret, fondement de la diplomatie, en livrant au grand public les jugements parfois assez crus que certains diplomates portent sur les dirigeants de la planète. »

La messe est dite : tout ce qu’on apprend dans ces mémos, jusqu’à présent, c’est essentiellement du superflu, de l’écume des choses. Passons rapidement sur le fait que ce que semblent surtout retenir les médias, c’est la rubrique cour de récré, avec les révélations sur ce que pense tel ambassadeur de Poutine, tel autre de Sarkozy, et tel autre de Berlusconi ou Merkel. Franchement, est-il important d’avoir connaissance des doutes d’Hillary Clinton sur la santé des Kirchner?

Heureusement, il existe des contenus un peu plus intéressants, notamment sur la France. Mais sur le fond de l’affaire, sur les rapports entre diplomates, au-delà justement de l’écume des choses, c’est sur un terrain très dangereux qu’on s’engage. Je suis bien d’accord avec Koz sur ce point : la diplomatie est-elle un domaine dans lequel on peut exiger la transparence? N’est-elle pas au contraire un terrain politique qui par nature a besoin du secret pour être efficace?

C’est ce qu’écrit avec brio Charles Rivkin, l’ambassadeur des Etats-Unis en France, dans une tribune au Monde :

Les diplomates doivent pouvoir mener des discussions franches avec leurs collègues, et doivent être assurés que ces discussions garderont leur nature privée. La franchise du dialogue au sein des gouvernements et entre les gouvernements est au cœur même des relations internationales; nous ne pourrions pas assurer la paix, la sécurité et la stabilité internationale sans un tel dialogue. (…) Quelles que soient leurs intentions en publiant ces documents, il est clair que cette divulgation suscite des risques bien réels pour des personnes bien réelles, et bien souvent justement pour des personnes qui ont consacré leur vie à protéger d’autres vies. Une action destinée à émettre une provocation contre les puissants pourra, au contraire, mettre en danger les personnes sans défense.

La diplomatie est un domaine où les tractations en coulisses sont indispensables. Wikileaks va-t-il un jour nous raconter par quel biais un pays fait libérer des otages, de la même manière qu’il nous révèle de manière imbécile comment certains pays arabes manient le double discours à l’égard de l’Iran?

Les citoyens n’ont pas besoin de savoir avec précision ce qu’il se passe. Parce que s’ils le savaient, il n’y aurait plus de diplomatie.

Bon. Puisque la mode est à la transparence, je ne résiste pas au plaisir de vous confier cette petite phrase de Koz, en guise de conclusion. Il ne l’a pas écrite dans un mémo mais tout bêtement sur son blog :

Il faut arrêter avec l’intelligence collective : la connerie aussi, ça se mutualise.

Certes.

15 Commentaires

Classé dans Chafouinage, International, Médias/journalistes

15 réponses à “Wikileaks, le culte malsain de la transparence

  1. Rendre publique une forme de duplicité, ça a tout de même un effet (je ne précise pas « positif », car je ne le crois pas, mais peut-être un effet « intéressant ») : faire rentrer l’opinion publique dans le jeu.
    La diplomatie, c’est un Etat qui parle à des homologues. Mais il me semble qu’il est sensé parler, à travers ses représentants, et du moins dans les démocraties, au nom d’un peuple. La duplicité de certains gouvernements une fois mise à jour, la population pourra réagir différemment aux beaux discours politiques. Et peut-être induire une exigence politique différente. Ou un scepticisme. Même dans les pays « peu démocratiques (pour être poli). Ca n’est pas négligeable, même au nom du respect des salons feutrés et de la discussions entre personnes de bonne compagnie.

  2. geris75

    Bonjour,
    Je suis assez d’accord avec votre analyse, le culte de la transparence n’est pas toujours souhaitable, meme en démocratie. Ceci dit, deux trois remarques : on ne peut reprocher à Wikileaks de ne pas faire de journalisme. Ce n’est pas leur role comme vous le rappelez fort justement. Ils interviennent en tant que sources, fournissent l’information, les données que les journalistes ensuite traitent, analysent, mettent en perspective. Non, Wikileaks ne fait pas de journalisme . Quant a savoir si leur role se limite à de l’agit-prop, le propos me semble un peu réducteur et amène une autre question sur l’utilité de ces révélations. Ses fameuses révélations servent elles à quelque chose ? Sans doute est il trop tot pour se faire une idée. Je suis surtout frappé de constater, ce fut le cas pour les révélations précédentes, a quel point elles donnent plus de credit à des informations qui avaient pu etre diffusées avant elles par la presse. Souvent, les documents wikileaks apportent une PREUVE tangible, concrète que certains evenements evoqués dans la presse se sont bien déroulés… Ils donnent et renforcent le credit du travail journalistique. Sans doute ces documents révélés par wikileaks, au dela du monde journalistique et de son immediateté, auront ils egalement un interet pour les chercheurs et autres specialistes en géopolitique. J’ajouterais pour terminer que je ne partage pas votre point de vue sur l’inutilité des informations publiées. J’ai par exemple pu lire une analyse tres interessante de l’evolution de la corée du nord qui éclairait parfaitement les événements récents. Sans doute, le fameux filtre, tri journalistique ne permet il toujours de dégager la « substantifique moelle » de ces documents… sans doute qu’avec le temps, les analyses pourront elles s’affiner.

  3. De tels documents ont bien un intérêt pour les chercheurs, c’est pourquoi leur accès est prévu après une certaine période pour la recherche historique. Mais leur publication immédiate peut être nuisible immédiatement. Chateaubriand lui-même reproduisait certaines des dépêches qu’il avait rédigées lorsqu’il était ambassadeur de France à Berlin ou à Londres, mais dans un livre qui s’appelait précisément Mémoires d’outre tombe, donc sorti longtemps après les faits décrits.

    Malsain, c’est bien le mot qu’il faut pour décrire cette volonté de transparence totale. L’image que je m’en fais est celui d’un individu dont tout le monde pourrait entendre les pensées. Sa vie serait impossible. Pourquoi vouloir cela dans un domaine aussi délicat que la diplomatie ?

  4. Je vous rejoins sur la nécessaire confidentialité en matière de diplomatie.
    En revanche je ne crois pas une seconde à quelque conséquence grave que ce soit venant de cette fuite là.
    Le filtre opéré par le club des 5 de la presse mondiale, conjointement avec l’administration US, l’a maîtrisée, tant mieux.
    Résultat, tout ce qui sort est déjà connu ou très fortement soupçonné, y compris par de simples citoyens s’intéressant de plus ou moins loin à la géopolitique.
    Alors nous faire croire qu’il y a là matière à froisser du diplomate aguerri, d’où qu’il vienne, c’est juste chercher à satisfaire notre soif de sensationnel dans un but lucratif, et uniquement lucratif.
    Les diplomates eux, une fois les caméras et micros repartis, se marrent entre eux comme des baleines.

  5. Assez d’accord avec le contenu du billet.

    Cependant il me semble :

    1 – Que Wikileaks n’a jamais prétendu faire du journalisme, mais s’est donné pour mission de mettre à jour des infos confidentielles. Assez justement comme tu le soulignes, ils se sont associés avec de grands journaux pour organiser, vérifier et filtrer les informations divulguées. Si à mon sens ils sont effectivement responsables des dommages collatéraux que certaines de ces infos peuvent entraîner (notamment les pressions arabes pour le bombardement de l’Iran), les journaux dits  » de référence » sont autant voire plus responsables, car eux sont plus à même d’évaluer les conséquences de ces publications, d’autant que la signature de ce type de journaux donne une crédibilité et une portée supérieures à celle de Wikileaks seul.

    2 – Que s’il faut faire le tri dans les informations divulguées, toutes ne sont clairement pas inutiles : les tractations désespérées des USA pour refourguer des prisonniers de Guantanamo à leurs alliés, si nécessaire avec contrepartie financière, ou bien la mansuétude accordée à des officiels Afghans voyageant avec des valises de billets, par exemple, sont a priori des infos intéressantes pour le grand public.

    Et j’attends avec impatience les documents qui sont annoncés sur les banques, là ça peut être du lourd…

  6. @Enikao

    « Mais il me semble qu’il est sensé parler, à travers ses représentants, et du moins dans les démocraties, au nom d’un peuple. La duplicité de certains gouvernements une fois mise à jour, la population pourra réagir différemment aux beaux discours politiques. »

    Difficile de parler au nom de 60 millions de personnes. Il y a éventuellement les élections pour sanctionner une diplomatie avec laquelle on ne se sent pas à l’aise!

    D’accord avec la notion de duplicité, mais quand les Etats arabes aimeraient se débarrasser de l’Iran mais sans le dire trop ouvertement, à quoi cela conduit-il de les mettre au pied du mur en révélant aux yeux de leur « opinion » qu’ils ont agi contre l’opinion publique? Ce qui compte, au-delà de l’avis de la majorité, n’est-ce pas le bien commun?

    @Geris75

    « on ne peut reprocher à Wikileaks de ne pas faire de journalisme. Ce n’est pas leur role comme vous le rappelez fort justement.  »

    Ma formulation était maladroite. Puisque vous êtes deux avec bloguequipeut à me reprendre – à juste titre – sur ce point.

    Je m’adressais ici en fait à tous ceux qui clament que Wikileaks introduit une révolution du journalisme. Et qu’il y a un avant et un après Wikileaks.

    Je ne sais pas si c’est vrai, mais sans les médias, impossible de faire le tri, à moins que vous ne souhaitiez vous farcir 250 000 documents.

    J’ajoute que les médias ont cet intérêt qu’ils ne révèlent pas tout, mais effectuent un tri de manière à protéger certaines personnes. Ils rayent certains noms, effacent des adresses, des références trop précises, bref, font un boulot qui permettent de connaître le fond des choses sans forcément avoir accès à tout.

    Ici c’est un problème : Wikileaks met tout en ligne.

    « Souvent, les documents wikileaks apportent une PREUVE tangible, concrète que certains evenements evoqués dans la presse se sont bien déroulés… »

    C’est un fait, je ne nie pas que ça ait un intérêt. Je ne conteste pas l’intérêt en tant que source, mais plutôt le principe de publication. Quand le Canard enchaîné publie des articles ravageurs, on ne les conteste pas, sans qu’il y ait besoin de publier l’intégralité des documents.

    « J’ajouterais pour terminer que je ne partage pas votre point de vue sur l’inutilité des informations publiées. J’ai par exemple pu lire une analyse tres interessante de l’evolution de la corée du nord qui éclairait parfaitement les événements récents. »

    J’ai sans doute été trop négatif mais moi aussi j’y ai trouvé un certain intérêt. Mais c’est bien la plus-value apportée par les médias traditionnels qui vous permet d’avoir accès à cette analyse. Pourquoi Wikileaks ne transmet pas tout simplement ces infos aux médias plutôt que de les publier tout court?

    @Aurélien

    « En revanche je ne crois pas une seconde à quelque conséquence grave que ce soit venant de cette fuite là. »

    Je ne l’ai pas dit… Mais si le filtre fonctionne pour le grand public, j’imagine que les services secrets de tous les pays vont se ruer à la source originelle.

    @Blogue qui peut

    « Que Wikileaks n’a jamais prétendu faire du journalisme, mais s’est donné pour mission de mettre à jour des infos confidentielles.  »

    Cf. réponse plus haut!

    « Que s’il faut faire le tri dans les informations divulguées, toutes ne sont clairement pas inutiles »

    Idem!🙂

    Quant aux banques, j’avoue que ça me paraîtrait nettement plus utile comme révélation!

    Allez, on parie sur quelle banque? Goldman Sachs?🙂

  7. Assange a cité Goldman sachs en exemple, alors qui sait…
    Intéressant aussi je trouve avec cette publication, c’est le point de vue que cela donne sur les USA et leur vision du monde, alliés ou ennemis.

    Sinon, j’avais compris que wikileaks ne publiait que ce qui avait été préalablement filtré par les journaux : j’ai tout faux?

  8. Bashô

    bloguequipeut> Signalons quand même que ces télégrammes montrent le souci des US de ne pas renvoyer les prisonniers dans les pays peu regardants sur les droits de l’homme. Et signalons aussi le silence des français lorsque l’ambassadeur américain à Tunis avait demandé si ce pays torturait les opposants (réponse positive des allamands et des canadiens) : http://www.lemonde.fr/international/article/2010/11/29/l-embarras-de-washington-au-sujet-des-anciens-detenus-de-guantanamo_1446634_3210.html

    Et je ne parle pas des réactions des dirigeants musulmans. Mais au moins ils ne sont pas des relativistes.

    Le Chafouin> Tout à fait d’accord avec vous. Cela dit, il reste encore 200 000 télégrammes à analyser.

  9. Bashô

    Cela me rappelle une citation de Herriot : « la fabrique des lois, c’est comme les andouillettes, ça sent un peu la m… et il vaut mieux ne pas chercher à connaître »😉

  10. « Wikileaks va-t-il un jour nous raconter par quel biais un pays fait libérer des otages »
    Le Chafouin en faisait des cauchemars, le Monde l’a fait.
    http://www.lemonde.fr/international/article/2010/12/01/affaire-clotilde-reiss-l-elysee-a-exagere-la-mediation-de-la-syrie_1447701_3210.html

  11. Bon j’ai malheureusement abandonné en rase campagne ce fil de discussion…

    @Laloose

    « Sinon, j’avais compris que wikileaks ne publiait que ce qui avait été préalablement filtré par les journaux : j’ai tout faux? »

    Non, c’est exact, c’est moi qui me suis trompé sur ce coup. Cela vaut d’ailleurs de sérieuses critiques de la communauté pro « open-data », qui reproche à Wikileaks de s’être incliné devant les desiderata des journaux. Et de n’avoir publié que quelques centaines de documents sur les 250 000 promis… Wikileaks devient dès lors une simple « source » des médias. Tant mieux. Mais cela est-il une orientation dans la philosophie de Wikileaks ou une simple mesure conjoncturelle?

    @M.Pingouin

    Exact! Mais le Monde ne dit pas tout, juste ce qu’ont confié des conseillers diplomatiques français à l’ambassadeur US à Paris. On peut douter qu’ils aient tout dit. Mais c’est intéressant de voir comment on manipule les médias en les incluant dans le jeu de bluff diplomatique. Ceci dit, ça se fait tous les jours et pas seulement dans ce cadre. Les flics ou les procureurs le font régulièrement pour mettre les délinquants sur de mauvaises pistes.

  12. WIKILEAKS
    Wikileaks et le Vatican
    Toc toc toc … Au compte gouttes !
    Le cinquième pouvoir, le sixième sens, le septième ciel est en train de prendre les devants de la scène au nez et à la barbe de tous les états malveillants!
    WIKILEAKS… catalyse à lui tout seul, tous les rayons X, Y et Z…
    Il a percé tous les coffres forts et dispersé dans l’air leur substance toxique…

    http://www.tueursnet.com/index.php?journal=Wikileaks

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