Le touriste

Un phénomène que celui-là. Le touriste est un nouveau type de consommateur de masse, en création depuis vingt ou trente ans. Dans nos pays industrialisés, il représente l’avenir : à défaut de produits manufacturés, on nous achètera notre terroir et nos hôtels de charme, clame Michel Houellebecq dans son dernier ouvrage, La Carte et le Territoire. Et depuis l’explosion des vols low-cost, et la baisse continue du coût des voyages, le touriste occidental poursuit son exploration du monde à bas prix. Au risque de polluer tout ce qui est beau…

Il n’y a rien de plus moche qu’un touriste. Sac au dos, short inélégant, tee-shirt ample, lunettes de soleil, bob ou casquette, chaussures de randonnée aux pieds. Poussettes le cas échéant. Au pire, poncho les jours de pluie. Le touriste se répand, en meute, tel un virus, selon un modèle préformaté et uniforme, et ce qu’il soit français, japonais, chinois, américain, hollandais ou allemand.

Non content de ressembler à tous ses congénères, le touriste aime agir de manière automatique. Tel un mouton de panurge, il se comporte comme tous les autres touristes. De toute manière, il a lu les mêmes guides. Imperturbablement, il visitera ainsi les mêmes coins de rue, admirera les même statues, flânera dans le même quartier pittoresque, admirera le même point de vue, et se reposera dans le même café authentique conseillé par le Guide du routard. Il ne sait plus s’il visite ce qu’il faut visiter, ou ce qui est beau.

Le touriste parle fort, en particulier lorsqu’il est italien. Il se croit en terrain conquis, surtout s’il est à l’étranger. Et j’allais dire, surtout s’il est français. Lui, il est le client, et le client est roi. Il se promène dans les églises au mépris des horaires de culte, il jette ses papiers gras au sol, il se croit seul au monde. S’il est britannique ou américain, il pense que la planète entière parle anglais, et qu’il est en droit d’aborder l’autochtone dans la langue de Shakespeare.

Le touriste aime les photographies. Il passe même son séjour derrière son appareil photo. Pour ne rien louper, pour se constituer des souvenirs, pour rapporter des témoignages de sa présence sur des sites prestigieux. Le touriste aime donc demander à des proches de l’immortaliser devant la Tour Eiffel, le Taj Mahal ou les ruines du World Trade Center. Certains vont plus loin, et appuient à tout bout de champ sur leur déclencheur. Une fenêtre, un volet, un chat qui passe. On en voit même photographier des cartes postales. Les malheureux.

L’autre version, c’est le touriste qui aime filmer. Encore pire. Celui-ci marche constamment avec son appareil branché, qu’il tient à bout de bras. Comme ça, il pourra revivre son voyage à son retour. Son voyage dont il n’aura pas profité, tout concentré qu’il était à filmer. Son voyage dont il reviendra avec une crampe au bras.

Lorsque le touriste pénètre dans un site touristique, il se jette sur la boutique de souvenirs. Le magnet « tour de Pise » fera sensation sur le frigo. Les Pyramides dans une boule à neige, collector! Et je ne te parle pas du tablier « Westminster ». Quant au tee-shirt « I love NY », il est carrément culte!

Le touriste aimerait découvrir la culture, les traditions de l’endroit qu’il visite, souhaiterait parfois larguer le flux des touristes mais il est coincé : s’il sort des sentiers battus, il sera perdu, et dévoré par les loups. S’il y reste, il sera englouti dans le marketing et le piège à touristes. Alors, il accepte son sort. Et reste un touriste.

Mais ce qui est le plus drôle, chez le touriste, c’est sa propension à se moquer des autres touristes. Et à se croire au-dessus des touristes. Ceux-là, ce sont les pires. D’ailleurs, quand ils rentrent de vacances, après avoir cotoyé des touristes, il arrive qu’ils fassent des billets sur leur blog. Histoire de se prouver à eux-mêmes qu’au moins,  eux, ils ne sont pas des touristes. Pardi.

17 Commentaires

Classé dans Chafouinage

17 réponses à “Le touriste

  1. Pierre Marot

    j’ai le travers du dernier point😉
    Touriste peut-êtren mais pas consommateur de tour !

  2. Vous devriez lire Terry Pratchett, particulièrement La Huitième Couleur, dans lequel le personnage du touriste est particulièrement bien croqué.

  3. Je suis d’accord avec lambertine : le chafouin devrait lire le premier livre des Annales du Disque-monde.🙂

  4. Barbara

    Eh bé !
    J’espère pour vous que vous avez engrangé de vos vacances autre chose que ce que vous nous partagez là.

  5. do

    ou dévoré … par des ours (s’il va en Roumanie!)

  6. @Pierre Marot

    Je ne les ai pas tous, hein, je précise…😉

    Mais j’avoue aussi être friand tout particulièrement du dernier.

    @Lambertine et Pingouin

    Faut que j’y réfléchisse.

    @Barbara

    Bien sûr. Mais j’avoue un faible pour les touristes, j’y pense à chaque vacances.

    @Do

    C’est du vécu?

  7. Oh, vous avez l’air de mauvaise humeur. On voit que vous n’avez pas du faire le Mexique ou un trekking au Népal comme prévu, cette année. Facile de trouver les sacs à dos Quechua trop verts, et bons pour les goujats. Si vous aviez citoyennement opté pour les collines du Perche en trotinette solaire ou le stage de cuisine de terroir chez la cousine de José Bové à Roquefort, vous auriez passé de saines vacances. Bien fait.

  8. Gwynfrid

    Ah ah, j’adore la conclusion !

    Au passage, +1 avec Lambertine et M.Pingouin.

    Je vous propose un petit exemple rigolo de tourisme : « c’est comme un safari, et les zèbres c’est nous » – ou la visite organisée des églises de Harlem (en anglais).
    http://www.slate.com/id/2267350/

  9. Ouf, j’avoue que je ne faisais pas qu’attendre la conclusion, je l’espérais ! Le temps d’y arriver, je me suis surpris, idiot que je suis, à croire à une caricature odieusement hautaine des touristes. Sur le coup, je t’aurais presque accusé de stigmatiser les gens qui voyage (jeu de mot indélicat -> je sors).

  10. @Pneumatis

    La caricature, ceci dit, n’est pas si caricaturale… Le problème c’est qu’aucune activité « touristique » n’est aujourd’hui possible sans se joindre à un flot de « touristes »… A moins de visiter la nuit.

  11. Mais, Chafouin, on peut l’accepter avec humilité, comme vous le suggérez dans votre conclusion, et trouver très souvent des chemins de traverse. Il y a des salles du Louvre où il n’y a presque personne, jamais. Le Mont Saint-Michel en février n’est pas sans charme, quand il pleut de la neige fondue et qu’on glisse sur les pavés. Et si on n’y peut aller qu’en août, rester impassible dans la foule (ou munir ses cinq enfants de barbe à papa et les faire marcher devant soi) en pensant à la foule des pèlerinages moyenâgeux. Plutôt que le premier site mégalithique de France, choisir le dixième, sans musée-exposition attenant. Des milliers de petites chapelles romanes sont aussi belles et émouvantes que des cathédrales. Si, on peut, même avec des congés payés d’aoutien, aller dans de beaux endroits en évitant souvent les grandes foules.

  12. @Suzanne

    Bien sûr qu’on peut… je suis entièrement d’accord et vos suggestions sont intéressantes, mais il y a un certain nombre d’endroits où on est coincé.

    En fait, les offres intéressantes de séjour sont ainsi conçues que tout le monde se retrouve au même endroit estampillé « tourisme intéressant ».

    Mais ne vous inquiétez pas, moi aussi je vais dans les trous paumés de la France avec grand plaisir!

  13. René de Sévérac

    Le monde est particulièrement étrange.
    Les touristes se moquent des touristes, comme les bobos se moquent des bobos, ou plutôt des travers de ces derniers, dont les premiers se croient exempts.

    Je passe mes vacances dans un lieu tranquille mais touristique et m’interroge toujours sur le but de la photo : le plaisir est-il la capture ou la consultation ?

    Rien ne vaut l’oeil pour la prise de vue et le cerveau pour le stockage et surtout il restitue toujours une image améliorée.

  14. Agathe

    Je ne suis pas sûre que l’article reflète bien le livre, mais bon :
    http://www.cyberpresse.ca/arts/livres/201002/12/01-948979-manuel-de-lanti-tourisme-des-touristes.php
    J’avoue que j’espérais aussi cette conclusion, sinon j’aurais, un peu, été déçue😉

  15. Vrai, mais vous avez une guerre de retard mon ami ! Le touriste que vous décrivez est mort ou presque. Il faut aujourd’hui compter avec « l’über-touriste » ! Ce touriste qui pense qu’il n’en est pas un.
    Aujourd’hui, la jeune génération touriste ne veut plus acheter la « tour de pise sous la neige », elle veut de l’exploration authentique et « respectueuse ». Elle veut les bons plans, c’est-à-dire ceux qu’elle pense que les autres n’ont pas eu. Dormir dans une yourte plutôt que dans le complexe hôtelier qui a tout prévu pour elle. Louer un appart’ à San Francisco pour se sentir « comme si c’était chez soi » et passer inaperçu. Etre « intégré ». Fini le short orange et le gros appareil photo sur le bide : l’über-touriste veut « comprendre », se fondre dans la masse. Ne pas laisser d’empreinte écologique.

  16. @UnOeil

    Ce que vous dites est vrai mais ce type de touristes existe surtout dans les magazines… Dans la vraie vie, on n’en voit pas, ou peu.

    @Agathe

    Non, le billet ne représente pas le livre, il évoque juste une des réflexions du livre en intro, that’s it🙂

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