La vocation extraordinaire d’hommes ordinaires

Je ne me souviens pas d’avoir vu un film aussi poignant depuis plusieurs années. Rarement pareil silence envahit une salle de cinéma. Dès les premières images, il se fait complet. Pas un son. Le bruit du train-train du quotidien s’efface, pour laisser place au chant des moines et à la grâce du film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux. Un film à voir d’urgence. Une histoire simple, sans jugement ni interprétation, d’un sacrifice accepté, d’un choix libre, de la vocation extraordinaire d’hommes… comme les autres.

On ne reste pas indemne à la sortie de Des hommes et des dieux. Ce film interrogera chacun, croyant et non croyant, sur la radicalité de l’engagement des moines, de tous les moines, qui choisissent de se mettre à l’écart du monde, de s’offrir à leur dieu, de manière encore plus définitive que les prêtres séculiers. Mais aussi sur celle en particulier des moines cisterciens de Tibhirine, dont chacun connaît déjà plus ou moins l’histoire. Radicalité mise en parallèle, en l’occurrence, avec une autre : celle des islamistes, des fous de Dieu, qui ont ravagé l’Algérie et semé la terreur pendant des années.

Dieu, on en fait décidément ce qu’on en veut, pour le meilleur et pour le pire. Mais s’inspirer de l’attitude de ces religieux, de celle des villageois qui les entourent – qui se demandent « qui sont ces gens » qui tuent au nom de Dieu et en violant le coran? -, me semble un exemple plus représentatif de ce qu’est le rapport de l’homme à Dieu, sans cesse caricaturé. On ne fait pas que tuer au nom de Dieu, bien heureusement.

Le film de Xavier Beauvois est surtout passionnant en ce qu’il nous présente le lent cheminement intellectuel de moines très vite confrontés à cette question : et si les islamistes venaient frapper à nos portes? Il y a cette peur, terrible, qui apparaît dès le départ du film, ou presque : Beauvois se passe de raconter la vie au monastère de Tibhirine. Ce qui l’intéresse, c’est le choix de ces moines, qui ont en toute connaissance de cause décidé de rester dans leur couvent, et de s’en remettre à la volonté de leur Dieu, et d’accepter tacitement la mort. « Père, toutes choses te sont possibles, éloigne de moi cette coupe! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux », murmurait le Christ avant d’être livré aux autorités juives, emprisonné, torturé, crucifié. Les cisterciens de Tibhirine n’ont-ils pas suivi eux aussi ce chemin?

Leur décision, lourde, ne ressemble pourtant pas au kamikaze. C’est un martyre, une acceptation d’une mort non voulue, ce qui est bien différent. Les moines ne voulaient pas mourir, mais vivre. Toutefois, ils ne souhaitaient pas vivre au prix du sacrifice de leurs engagements, vis-à-vis de Dieu et des hommes. Cela reste malgré tout mystérieux, incompréhensible, pour nous, qui sommes à cent lieues de cette vie, de cette guerre, de ces choix. Mais on parvient à entrer dans les ressorts de ce choix cornélien grâce à frère Christophe, celui qui doute. Koz a raison : frère Christophe, c’est lui, c’est moi, c’est nous. C’est lui, qui prie avec difficulté. Qui prie, sans entendre Dieu. Qui prie, sans que soient dissipés en lui les doutes, les interrogations. Qui en vient à crier dans la nuit, pour appeler son Dieu à la rescousse. Et qui finit par s’abandonner, par faire confiance.

Les moines qu’on nous présente ne sont ainsi pas des surhommes, ni des superhéros. Ils n’ont pas de pouvoirs magiques ou d’armes secrètes. Ce sont des types ordinaires, simples, à notre portée, en quelque sorte, qui luttent pour rester fidèles. Des hommes libres, qui cherchent des réponses à leurs questions.

La tentation serait grande de franchir un pas, et de se dire : voilà les vrais chrétiens. Beauvois y cède en expliquant que ces moines sont des « gens intelligents qui n’ont rien à voir avec le Vatican ». On a trop tendance à vouloir coller des étiquettes, à faire des catégories dans notre esprit et à décerner les bons et mauvais points. Notre société trouve souvent les catholiques bons quand ça l’arrange – tiens, quand ils parlent des Roms, et mauvais quand ça lui sied – tiens, quand ils évoquent la bioéthique ou la capote. En gros, bons tant qu’ils ne professent pas ce que la majorité refuse.

23 Commentaires

Classé dans Religion

23 réponses à “La vocation extraordinaire d’hommes ordinaires

  1. Tu as oublié de mettre un titre. Faut que je surveille tout…

  2. Dis donc tu es hyper rapide!🙂

  3. Le hasard : j’ouvre mon reader et le dernier billet était celui là, l’absence de titre m’a surpris…

  4. Bon donc du coup c’est un appel pour que tu ailles voir ce film…

  5. Je vais commencer par lire le billet…

  6. Pingback: Twitted by lechafouin

  7. René de Sévérac

    « ces moines sont des « gens intelligents qui n’ont rien à voir avec le Vatican ».  »
    Au fond, admettre que les « gens du Vatican » et Benoit en tête sont des sots est faible mais moins vache que de les traite de pédophiles ou même d’escroc (exploitants de la bêtise humaine) comme le pense Mélanchon.

    Ce qui est grave c’est de considérer que des pensées ou des pratiques différentes de celles dictées par l’idéologie dominante puisse être assimilées à un manque d’intelligence …
    et cela par des gens a priori intelligents.

    « Le monde moderne, est rempli d’hommes qui s’accrochent si fortement aux dogmes
    qu’ils ne savent même pas que ce sont des dogmes”.

    Gilbert Keith Chesterton.

  8. Moi je n’ai pas trop trop accroché avec ce film. J’ai eu du mal parce qu’il était vraiment super lent. Je sais bien que c’était fait exprès, en reflet du rythme monacal, mais j’ai trouvé ces longueurs pesantes. Certainement un défaut de notre vie citadine moderne toujours speed.

    J’étais aussi frustrée de les voir faire le choix de rester alors qu’ils auraient pu aller ailleurs aider d’autres personnes, parce que leur mort n’a pas servi à grand chose finalement. Il y a évidemment d’autres façons de « vivre » ce film mais pour moi, c’est celle qui a prévalu pendant la séance.

    Mon rayon de soleil dans tout ça, c’était Amédée. J’ai adoré ce petit bonhomme, du début à la fin ! Amédée forever😀

  9. Dang

    Copine débile a écrit :
    « parce que leur mort n’a pas servi à grand chose finalement »
    voire…
    Le film même et toutes les réflexions qui l’entourent, à commencer par les billets du Chafouin et de Koz, montrent bien que leur mort a servi à quelque chose.

  10. @copine débile

    C’est sûr que c’est pas Inception! On peut ne pas aimer, mais je pense que la lenteur du film correspond à l’apparente lenteur de la vie monastique, à cent lieues du stress et de la rapidité de la vie quotidienne du « monde ». Comme tu le notes toi-même d’ailleurs🙂

    De fait tu ne pourrais pas être moine!

    Enfin sur leur choix je ne comprends pas trop ton raisonnement : justement, ils sont restés pour les autres. S’ils étaient partis, ils auraient abandonné le village. Et ils n’étaient pas sûrs de mourir, quand même!

    Bien sûr, si tu n’es pas croyante, tu ne peux pas imaginer que leur mort puisse servir à quelque chose. Moi qui le suis, je le crois. Je pense que ce sacrifice (tout comme celui de Jésus…) portes du fruit. Dang en fournit un bel exemple🙂

    Pour une fois qu’on voit des gens qui vont au bout de leur engagement, de leurs convictions, qui pensent aux autres avant de penserà eux ou à leur petit confort… Et comme les moines le disent eux-même dans le film, à quoi bon aller ailleurs? On sent qu’ils n’auraient pas été heureux, qu’ils auraient eu le sentiment de trahir leur vocation.

  11. Ha mais je n’ai pas adoré Inception non plus, je n’étais d’ailleurs pas partie pour le voir mais bon, les compromis…🙂 Des Hommes et des Dieux en revanche, c’était mon choix.

    Oui oui, je suis bien consciente que cela correspond au rythme monacal et en effet je n’ai jamais eu de vocation de ce côté-là🙂 Attention, je ne dis pas qu’il soit plus intéressant de vivre vite mais juste qu’habituée à une vie citadine et plutôt stressante, j’ai eu beaucoup de mal à entrer dans ce rythme si lent.

    En fait moi je me suis dit que s’ils étaient partis, ils auraient pu aider d’autres personnes, ailleurs. Car leur vie était précieuse, pour eux mais aussi pour les autres, en ce qu’ils les aidaient justement. Et là, une fois morts, ils n’étaient de fait plus très utiles aux villageois. Bien sûr, ils n’étaient pas certains de mourir. Bien sûr, ils ont accepté leur destin. Mais même si je comprends le courage et l’abnégation que vous pouvez voir dans leur acte (et je le vois aussi), je suis tout de même frustrée car ils ont eu mille fois la possibilité de partir, quitte à revenir plus tard. Et alors, ils auraient pu continuer à faire profiter les autres de leurs bienfaits.

    Bref, peut-être suis-je trop terre à terre ? En effet, je suis mille fois moins croyante que toi et c’est dommage en un sens. Mais un peu comme dans le film, je doute car je n’entends rien et ce n’est pas faute d’avoir tendu l’oreille…🙂

  12. Barbara

    Si on part du principe, en cas de menace de mort, je me retire, rien ne sera plus possible.
    Le fait d’aider les plus pauvres fait toujours naître une hostilité, pas seulement en pays musulman : la jalousie de ceux qui sont un peu moins pauvres, l’inquiétude de ceux qui exploitent les pauvres. Donc, s’il suffit d’une menace de mort pour tout bloquer, les pauvres ne pourront plus être aidés, où que ce soit sur la planète.

  13. @copine débile

    Justement, pour tendre l’oreille, peut-être faut-il un peu sortir de ce rythme stressant et trépidant?

    Je comprends parfaitement que tu n’aies pas aimé. Et que tu ne comprennes pas ce choix. Je l’écris moi-même : c’est très mystérieux!

    Mais parfois, il faut rester debout dans la tempête. J’admire ceux qui font ce choix, je ne sais pas si j’en serais capable.

  14. Yogi

    J’ai bien aimé le film, déjà pour son aspect documentaire sur la vie d’un monastère de l’Atlas et sa place dans la communauté locale, et pour son aspect huis clos sur les cas de conscience et les motivations qui animent les moines. Je comprends que vous soyez plus particulièrement sensible à leur dilemme et à leur choix, mais il me semble que heureusement – ou plutôt, très malheureusement – il y a quotidiennement des gens sur la planète qui font le sacrifice de leur vie pour des idéaux, qui résistent au chantage, à la terreur et à la loi des armes, et qui « restent », par solidarité avec leur communauté et par fidélité à leurs principes, plutôt que de partir. Et tous, je le crains, sont tenaillés par les mêmes doutes que ces moines.

    Quant à savoir si c’est là « un exemple plus représentatif de ce qu’est le rapport de l’homme à Dieu », je le souhaite, mais je ne sais pas si pour vous ce « plus représentatif » représente une fréquence supposément plus élevée de ce type de comportement inspiré par la religion, par rapport des comportements d’exclusion ou d’intolérance inspirés par la religion, ou si cela reflète surtout votre souhait ardent, que je partage, qu’il en soit ainsi.

    En tous cas je ne souhaite pas polémiquer à propos de ce film, qui donne une image positive de la résistance non violente, et un visage apaisé de la cohabitation inter-religieuse avec les villageois.

  15. Mais tu lis dans mes pensées ?!! Justement, en ce moment, je me recentre, enfin j’essaie tout au moins, sur l’essentiel et j’arrête (je ralentis) mon rythme infernal. Ca fait du bien !! Ceci dit, j’ai quand même tendu l’oreille à différentes périodes de ma vie et jamais rien entendu mais bon, je ne perds pas espoir hein🙂

    Moi aussi je les admire, mais sur le coup j’aurais quand même préféré qu’ils vivent. Parce que finalement leur mort n’a pas beacoup aidé les villageois, enfin je ne crois pas. Mais c’est un débat sans fin et on est d’accord sur l’essentiel : leur choix était courageux (et Amédée trop touchant) !

  16. @Yogi

    Ce que je voulais dire c’est que trop de gens résument les croyants à des intégristes. La foi véritable, elle est là : doute, humilité, sincérité, faiblesse. C’est ce que j’ai ressenti dans ce film. Et la plupart des croyants que je cotoie sont ainsi. Pas du tout arrogants, pas du tout prétentieux, pas du tout partisans du choc des civilisations. Or il n’y a sans cesse que cela qu’on montre. C’est tout ce que je voulais dire🙂

    @Copine Débile

    Courage, continue de prêter l’oreille! Et félicitations si tu tentes de limiter un peu le speed…

    Et je suis d’accord avec toi sur Amédée.

    Une info sur lui, d’ailleurs : visiblement, le fait qu’il se cache sous son lit est puremen imaginaire : dans la vraie histoire, il était dans une aile du couvent que les islamistes ont oublié de fouiller, tout simplement. Lire ici l’interview du seul survivant du massacre, frère Jean-Pierre : http://www.famillechretienne.fr/societe/histoire/tibhirine-frere-jean-pierre-raconte-la-nuit-de-lenlevement_t7_s34_d57644.html

  17. menez

    Bravo pour ce billet! Ce film m’a également beaucoup touché. juste un petit détail. tu écris:
    « Il y a cette peur, terrible, qui apparaît dès le départ du film, ou presque : Beauvois se passe de raconter la vie au monastère de Tibhirine. Ce qui l’intéresse, c’est le choix de ces moines, qui ont en toute connaissance de cause décidé de rester dans leur couvent » Je ne suis pas tout à fait d’accord. Car c’est grâce aussi au récit minutieux de la vie monacale -un cycle qui se renouvelle sans cesse- (le travail de la terre, le travail des corps par la médecine, le travail de l’âme par les prières et tout ce qui fait le quotidien de ces moines, de la vaisselle aux fêtes du village) que l’on plonge dans la vie des personnages et qu’on les comprend. cela rend le film encore plus dense.

  18. @menez

    Je suis parfaitement d’accord, ma phrase était mal tournée, ce que je voulais dire, c’est qu’on entre tout de suite dans le vif du sujet et que Beauvois ne perd pas son temps en introduction….😉

  19. Copine Débile

    Merci ! Très bien cet article !

  20. panouf

    @ Copine débile: moi je pense que leur mort sert: je n’ai vu que la bande annonce, mais il y avait cette phrase d’un moine: « nous sommes comme des oiseaux sur la branche qui ne savent pas s’ils doivent rester ou s’enfuir » et cette réponse d’un villageois: « la branche c’est vous et les oiseaux c’est nous ».
    Je pense que cela a au moins « servi » à montrer aux villageois qu’ils avaient du prix, que rester avec eux valait plus le risque d’être tué. En tant que chrétien je crois que c’est fondamental.
    Je me souviens d’une phrase du livre de Silavana de mari, le dernier Orc: « Lorsque tout le monde veut ta mort, si une seule personne accepte de se battre pour vous, vous vous redressez. Mais si personne ne se dresse, toute envie de se battre disparait, et les tiens meurent avec toi. » Dans le contexte du livre, ce dont elle parle est un choix équivalent à celui des moines: celui de considérer que chacun a une dignité égale.

  21. Copine Débile

    @ panouf : en effet cette phrase est tres forte et je comprends tout a fait votre point de vue. Neanmoins, meme si je le partage aussi, je dois dire que pendant la seance je pensais plus au fait que bientot il n’y aurais plus de branche du tout. Ce sont les premieres choses auxquelles j’ai pensé, sans chercher à intellectualiser plus que ca. Ensuite evidemment, considerer a posteriori que leur mort fait sens est tout aussi juste. Ce n’est juste pas ce qu’il m’est venu en premier, la frustration l’ayant emporté.
    J’ai lu par ailleurs qu’Amédée mon chouchou ainsi que le médecin étaient membres de la comédie française (rien à voir mais j’avais envie de le dire🙂 )

  22. Cochise

    Très bon article. Ce film m’a paru si équilibré et si vrai… Et en tant que chrétien, ce qui m’a plu c’est justement que ce film n’ait pas été fait par un chrétien ni pour les chrétiens. C’est un peu celui d’un ethnologue qui cherche à comprendre..
    En accord avec Yogi, je dirais qu’à la base du film ont voit des hommes -comme il en existe tant d’autres- qui ont fait le choix irrémédiable d’être au plus près des pauvres et des faibles, et qui poursuivent dans ce choix malgré la menace. Il me semble que le film va cependant plus loin, en cherchant à comprendre ce qui, à la racine, pousse ces moines qui ne sont pas des super-héros à faire ce choix radical : leur vocation auprès des plus pauvres, pour l’amour du prochain et celui du Christ, en lien avec le mystère de la Croix du Christ (le rapport de l’homme à la souffrance, et le don absolu).
    Pour essayer d’en tirer encore un peu plus, j’hésite même à retourner m’asseoir dans une salle de cinéma pour repasser sous mes yeux la destinée hors du commun de la bande à Amédée🙂

  23. Je n’ai pas vu le film mais je n’en entends que du bien. Il n’y a que la promo au JT de France 2, pourtant dithyrambique, qui me faisait craindre.
    Le film était présenté, et la 2ème phrase, juste après l’annonce du film, était : « un film où il n’est finalement pas tant question de Dieu que de fraternité entre les hommes »… Aaah ouf ! J’ai cru qu’en République laïque, on allait me parler de Dieu ! Du Dieu chrétien ! C’était très curieux à entendre, dit comme ça, précipitamment en début de présentation, comme pour dire aux gens : « ne fuyez pas, rassurer vous, ce sont des moines mais il n’est absolument pas question de spiritualité ! Vous pouvez y aller ! »

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