Les ficelles de l’info (12) : la frustration de l’investigation

Jour après jour, les médias nationaux enchaînent les scoops et diffusent des informations classées confidentielles sur l’affaire Woerth/Bettencourt. Il y a de quoi se poser des questions au sujet des sources, sur le registre : à qui profite le crime? En tant que petit journaliste régional, j’ai parfois bien du mal à me faire confirmer ne serait-ce qu’un tout petit braquage. Et eux, ils sortent les PV d’audition…

Frustré. Jaloux. Enervé. Dégoûté. Agacé. J’ai toute une panoplie d’adjectifs pour définir l’état qui m’habite, chaque matin, à l’heure d’ouvrir mon agrégateur. C’est qu’à chaque fois, je découvre un nouveau scoop émanant d’un des larrons de la presse nationale. Un coup, c’est Mediapart qui publie l’interview de la mystérieuse Claire T. Le lendemain c’est Libé qui publie des extraits des registres comptables de Claire T. Puis France Info qui annonce son audition par la brigade financière. Le Monde nous informe qu’elle s’est partiellement rétractée, puis le Figaro qu’elle affirme que ses propos ont été « romancés ». Puis France Info qui nous réannonce que finalement, elle confirme partiellement son ITV à Mediapart. Puis le Nouvel Obs’ qui nous glisse les dernières infos sur le match entre le procureur de Nanterre, Philippe Courroye, et Isabelle Prévost-Deprez, la juge en charge de la première affaire Bettencourt, celle qui oppose le photographe François-Marie Banier à la fille de la milliardaire.

Bien sûr, nos amis journalistes nationaux disposent de pièces de choix : le Figaro, hier, publiait un extrait du PV d’audition de Claire T. Puis Mediapart, qui ne voulait pas ête en reste, en diffusait l’intégralité. Et enfin ce matin, c’est Marianne qui annonce qu’elle publiera dans son édition de demain les carnets comptables de notre amie Claire T.!

Cela doit nous interroger sur les enjeux énormes de cette affaire, sur les intérêts qui s’opposent, et sur l’énorme machine de guerre que les médias sont capables de mettre en place quand une grosse affaire est en marche. Quand on cherche, on finit toujours par trouver!

Mais là où est la frustration, c’est quand je pense à mon sort de petit journaliste régional. Quand je vois que quelques heures après l’audition de Claire T, le PV est à la « Une » du Figaro, puis de Mediapart, j’enrage. Nous, on doit s’arracher pour sortir des infos. Il y a trop peu de sources, et bien trop de sources « officielles ». Si on sortait un PV d’audition, la fuite serait quasiment à coup sûr identifiée.

Il faut dire que chez nous, il y a un consensus tacite entre les différents protagonistes. Les policiers n’ont pas un rôle « politique » et sont très gênés même lorsqu’il s’agit de communiquer sur une affaire qui toucherait un élu PS. Il y a un blocus total sur toutes les affaires financières, même lorsqu’il s’agit d’entreprises. Bon, la seule exception, c’est quand ça touche le FN.

A Paris, c’est tout à fait différent : la préfecture de police a un rôle éminemment politique, ce n’est pas un hasard si le pouvoir se débrouille toujours pour nommer un proche à la tête de ce service stratégique. Les journalistes nationaux y ont des bureaux attitrés, avec ordinateur, fil des dépêches, etc… ça aide pour avoir des infos!

Et puis le problème, c’est la porte d’entrée. Quand tant du côté du parquet, des magistrats, des flics, des gendarmes, de la préfecture, bref, des sources traditionnelles et indispensables dans ce genre d’affaires, tout le monde se tait, vous êtes coincés. En restant muets, ils savent qu’ils vous paralysent. A Paris, il y a beaucoup plus de fuites possibles. Car beaucoup plus d’interlocuteurs.

Il arrive même que sur certaines affaires importantes, sur laquelle les sources locales veulent rester discrètes, et nous demandent « d’attendre » quelques jours avant de « sortir » l’info, on soit grillé par un média national, averti par une source parisienne plus « libre » d’action : cette dernière ne ressent pas la pression du parquet ou du juge d’instruction dans son dos.

En définitive, un média national n’a pas le même rapport avec ses sources qu’un média régional. Le fait que Mediapart sorte une info très désagréable pour le pouvoir ne va pas forcément avoir des conséquences en terme d’informations. Les journalistes auront toujours leurs sources attitrées, leurs contacts privilégiés, et continueront d’être invités partout. En région, vous sortez une info très désagréable, vous pouvez être boycotté pendant une longue période.

Bref, quand est-ce qu’ils embauchent chez Mediapart?🙂

13 Commentaires

Classé dans Les ficelles de l'info

13 réponses à “Les ficelles de l’info (12) : la frustration de l’investigation

  1. cilia

    Ce n’est en rien une affirmation, plutôt une impression…
    Ouest France semble moins décalé.

    Pourquoi ai-je cette impression ?

  2. cilia

    @chafouin

    oui ? quoi ? j’ai dit un truc bizarre ?

  3. non je n’ ai juste pas compris ce que tu voulais dire…

  4. cilia

    Disons que je lis un peu ce billet comme celui du pôv ‘tit gars qu’avait pas d’papa, qu’avait pas d’maman, ramené à la presse de toute une région.
    Or, de mon point de vue très extérieur, c’est un peu étrange parce que ce n’est pas l’impression que j’ai de la PQR en général.

    Par exemple, je regarde avec une relative constance C ds l’air sur la 5 et Politique matin sur LCP.
    Ce n’est pas une analyse, mais juste un constat que de dire que la PQR me semble plutôt vivante, par exemple côté Ouest France ou Midi Libre.

    Il est vrai que je n’ai pas l’impression, quand j’entends les interventions de leurs journalistes, d’avoir affaire à de pauvres petites choses broyées par la concurrence de la capitale parisienne.

    Ce qui est difficile du coup maintenant, c’est de te convaincre que je ne pense pas un seul instant que tu es, avec tes collègues, mauvais journalistes. Alors que je n’en doute pas un instant !

  5. @Cilia

    « Il est vrai que je n’ai pas l’impression, quand j’entends les interventions de leurs journalistes, d’avoir affaire à de pauvres petites choses broyées par la concurrence de la capitale parisienne.

    Ce qui est difficile du coup maintenant, c’est de te convaincre que je ne pense pas un seul instant que tu es, avec tes collègues, mauvais journalistes. Alors que je n’en doute pas un instant ! »

    Je ne me plains pas et c’est avec ironie que je me victimise!😉

    Justement, je ne pense pas que la PQR soit moins bonne, juste que les rapports avec les institutions ne sont pas les mêmes. Et elles sont même plutôt défavorables!

  6. Défavorable a quoi, à la bonne information par la PQR?
    Il est légitime d’espérer sortir les scoops, mais au niveau national la course est si violante que n’y a-t-il pas un risque d’autant plus grand de faute déontologique?

  7. Gwynfrid

    Un collègue parisien peut vous fournir quelques explications sur cet état de choses:

    http://www.com-vat.com/commvat/2010/07/rouletabille-20.html

    J’en conclus pour ma part que si les médias nationaux vous mettent la pâtée, ce n’est certainement pas parce qu’il ssont plus doués. Ça devrait vous consoler un peu🙂

  8. @gwynfrid

    C’est gentil de veiller à mon amour-propre! J’en suis persuadé même si je serais moins catégorique que hugues :enfin c’est lui le journaliste parisien… Il confirme ce que je pensais confusément.

  9. Gwynfrid

    Également indispensable sur ce sujet, me semble-t-il:

    http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/07/12/politique-medias-les-maux-francais-et-l-affaire-woerth-bettencourt_1386789_3232.html#ens_id=1373579

    Le résumé historique des interventions de Sarkozy dans les affaires des médias est impressionnant. Mais, plus éclairant encore, cet article reconnaît explicitement que la révélation des enregistrements a été minutée par l’avocat d’une des parties. Le journalisme complètement contrôlé par les stratégies de com…

    Avec votre (infructueuse) chasse aux scoops lillois, mon brave Chafouin, vous êtes un vrai dinosaure !

  10. @gwynfrid

    très bon article de Mme Kauffman, je trouve! Cela éclaire d’un jour nouveau le refus du Monde de diffuser les extraits. On voit que lorsque l’un refuse, l’autre peut accepter… Il est vrai qu’une info n’est jamais gratuite. Mais il est parfois intéressant pour le lecteur (ou le public) d’avoir accès à une info, quand bien même elle ferait le jeu de quelqu’un. A ce compte-là, le secret des sources devient un problème.

  11. tu peux lire « manufacture of consentment » et je pense que tu auras une bonne partie des réponses à tes questions.

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