Marianne se croit-elle dans la cour de récré?

Je vais encore faire mon réac’ de service, mais ce titre de Marianne, qui a osé l’argot en « une » de son édition de samedi, est des plus contestables. Depuis le départ de son fondateur Jean-François Kahn, l’hebdomadaire estampillé « républicain » s’enfonce semaine après semaine dans le racoleur le plus ostensible. Ce journal ose donner des leçons à la terre entière, et en particulier à ses confrères, mais au lieu de se mettre perpétuellement en scène comme un pseudo contre-pouvoir, il ferait mieux de balayer devant sa porte. « Casse-toi et vite », à destination d’un ministre, c’est intolérable. Mais après les « Unes » à répétition sur les magouilleurs, les profiteurs, les vraies raisons de la crise, et tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur je-ne-sais-quoi, est-ce étonnant?

J’ai cette fois devancé les critiques : je ne parlerai pas de ce que je n’ai pas testé. Et donc en catimini, bravant ma honte, et me cachant des autres clients du bureau de presse, j’ai acheté cette édition, histoire de vérifier si le péché de Marianne était ou non circonscrit à la « Une ». Eh bien oui. Signé de l’ancien patron de l’Express, Denis Jeambar, l’article correspondant à ce titre fracassant ne contient pas une once de cette vulgarité flagrante qui moi, m’agresse à chaque fois que je contemple cette première de couverture…

Le titre est agressif. Fait écho au « casse-toi, pauvre con » de Nicolas Sarkozy. A l’oral, l’expression passe déjà difficilement. Mais à l’écrit, le résultat est désastreux! Quel incompétent a donc bien pu valider cette « une »? Doit-on désormais placer Marianne sur le même plan que les tabloïds britanniques ras-de-plancher? Va-t-on nous sortir des photos de pin-up, pour compléter le tout? Et surtout, que cache cette subite vulgarité? Un effondrement des ventes au numéro – qui font la force de cet hebdo – qui justifierait d’adopter une politique agressive? On se perd en hypothèses.

Quoi qu’il en soit, l’article, lui, échappe à toutes ces critiques. Le journaliste, sous forme de lettre ouverte, s’adresse courtoisement, et en le vouvoyant à celui qui est, rappelons-le, ministre des Affaires étrangères. Un ministre, ça s’aime ou ça se déteste, mais ça se respecte. Comment voulez-vous faire la leçon sur les « barbares au coin de la rue » (un autre titre de cette édition), parler de l’effondrement de la morale et de l’éducation, quand dans le même temps, vous pratiquez l’insulte à l’égard d’un des membres du gouvernement!

L’article n’est d’ailleurs pas inintéressant. Il embrasse toute la carrière du french doctor, pour mieux souligner l’incongruité de sa position d’aujourd’hui au Quai d’Orsay. On en pense ce qu’on en veut. Il est permis d’être irrévérencieux, dans ce pays. Et force est de constater que Bernard Kouchner semble être de ceux qui préfèrent avaler des couleuvres que de renoncer à leur position avantageuse au sein du pouvoir. Au fond, on peut se demander à quoi il sert dans ce gouvernement, si ce n’est de caution de l’ouverture.

Ironie du sort, l’article s’achève par une adresse polie au ministre, l’incitant à démissionner : « Alors partez vite, pendant qu’il est encore temps! »

Rien, dans cet article, ne fait écho à ce titre racoleur, insultant non seulement pour M. Kouchner mais également pour le journalisme d’information. Denis Jeambar l’a-t-il cautionné? On peut en douter, tant l’homme semble porter la pondération en bandoulière. Et il y a bien une chose que détestent les journalistes : voir leur travail ruiné en un instant par les équipes qui s’occupent de la « titraille ». C’est le cas ici!

Le titre ne peut bien sûr pas être toujours « informatif », mais doit parfois être « incitatif ». Ce que Libération et 20 minutes savent très bien faire. L’hebdo Marianne semble avoir encore des efforts à faire pour parvenir à maîtriser cet art.

Pour finir, s’il y a un conseil qu’on peut donner – gratuitement – à Denis Jeambar, c’est non pas de se « casser » de la rédaction de l’hebdomadaire, mais de « prendre ses jambes à son cou et de fuir tant qu’il est encore temps ».

21 Commentaires

Classé dans Chafouinage, Médias/journalistes

21 réponses à “Marianne se croit-elle dans la cour de récré?

  1. Je n’aime pas cette Une non plus. Je voulais en écrire un article. Tu l’as mieux fait que moi.

  2. Ecris-le quand même! Il faut aussi que ce journal sache ce que les lecteurs pensent de ça.

    Je fais partie de ceux qui appréciaient cet hebdo et qui peu à peu, l’ont laissé tomber à cause de ce genre de trucs.

  3. Bonjour mon cher Chafouin,
    Je suis bien d’accord avec toi sur ce sujet.
    Avec un titre pareil, s’ils continuent comme cela chez Marianne, j’ai bien peur qu’un jour ils se mettent à employer des gros mots pour faire les gros titres. En attendant, je me permettrai volontiers de dire que pour le titre, eux, ne se sont pas cassés du tout.

  4. @M. Pingouin

    Permets-toi!😉 Tu es le meilleur en titres incitatifs. Faut que je pense à envoyer tes coordonnées à Marianne!

    Ils auraient pu aussi titrer « case toi, et vite », mais ça aurait été insultant pour Christine Ockrent, cette fois…

  5. koz

    Pleinement d’accord avec toi. Entre Marianne qui fait un « casse-toi », Aubry qui dit que l’attitude de Sarkozy est « minable » (parce qu’il « récupère » le succès de la candidature française pour l’Euro 2016 ? Franchement, qui ne l’a pas fait avant lui ?), et puisqu’elle parlait de crédibilité ce week-end, les voilà de moins en moins crédibles pour critiquer le style de Sarkozy qui, pourtant, est critiquable.

  6. PeutMieuxFaire

    D’accord avec vous, « Casse-toi, et vite ! » a bien ce côté vulgaire que vous lui reprochez…

    Et pourtant qui a t-il de si trivial dans ce titre ?
    Probablement plus le tutoiement que l’emploi d’un verbe argotique lui-même.
    A moins que désormais, en faisant ainsi référence à une autre phrase si souvent reprise depuis, dire « casse-toi » se trouve paré de toute l’indignité et de l’invective initiale qui elle était assortie d’un substantif tout à fait insultant.

    Oui, de manière subliminale il y aurait comme un « pauvre con » sous-entendu dans ce titre de « Marianne ». La faute au journal, au lecteur ou l’auteur cité ?

  7. Louve

    @ Peutmieuxfaire
    Remplaçons le titre par « Démissionne, et vite ! » : ça vous paraît vraiment aussi vulgaire que l’original ? Et pourtant, le tutoiement est là !
    Il semblerait donc tout de même que le verbe argotique en lui-même agresse la personne visée.

    Avec ou sans « pauvre con » ajouté derrière, dire « casse-toi » à qui que ce soit est agressif et insultant, et ce encore plus à l’écrit qu’à l’oral car on sort alors de la réaction (débile) à chaud pour poser un acte réfléchi, pesé et validé.

  8. Gregory

    Vous ne devez visiblement pas très souvent voir les « une » de Marianne.

    Celle-ci est plutôt soft, dans le genre.
    Ce billet reflète une absence totale de connaissance de Marianne, ce devait être une des premières fois que vous avez regardé la une de ce magazine.
    « oser l’argot », il y a de quoi rire.

    Peu après l’élection de Sarkozy, il y avait eu une « une » dont je ne saurais donner le titre exact, mais qui était du genre « les gens de droites sont-ils tous des cons? ».
    Alors « casse-toi », c’est plutôt doux.

    Marianne est un journal qui me révulse, me sort par les trous de nez (je n’oserai pas l’argot ici, donc j’en resterai au nez😉 ). Je n’avais pas vu cette « une », en voyant le titre du billet, je m’attendais du coup à en découvrir une bien, bien pire.

    Malheureusement pour votre moral, si vous vous mettez à suivre les « une » régulièrement, dans quelques mois vous vous souviendrez avec nostalgie de quand vous pouviez encore croire que Marianne dépassait la moindre borne en disant « casse-toi ».

  9. Gregory

    Désolé, je lis les commentaires et découvre que vous le lisiez de temps à autre, avant.
    Du coup je ne comprend pas que cette « Une » soit la plus choquante qu’il vous ait été donné de voir.

    Au plaisir

  10. Hello,
    100% d’accord avc toi. Ce qui est étonnant c’est que tu aurais pu faire quasiment le même billet avec l’Express qui depuis 1 an au moins se complait dans ce genre de couverture. L’important étant, semble-t-il, pour ces 2 news de dézinguer, y compris par la vulgarité tout ce qui touche de près ou de loin à Sarko. Car, c’est bien de cela dont il s’agit!

  11. @Gregory

    Je l’ai écrit : Marianne me révolte depuis bien longtemps. Mais là je trouve qu’ils dépassent les bornes car ils basculent dans la vulgarité. mais ça fait en effet des lustres qu’ils font du racoleur…

    J’ai loupé la « une » dont vous parlez sur « les cons ». Mais il n’st jamais trop tard pour bien faire, non?

    @Koz

    Bien vu le parallèle avec ce qu’ils dénoncent. En effet, après ça, je ne veux plus les entendre sur le style Sarko…

    Pour Aubry, on peut aussi ajouter qu’elle ose dire qu’on ne peut critiquer Mitterrand sur les retraites parce que c’est lui qui a aboli la peine de mort, et qu’il est décédé. Argument qui vole très très haut.

    @PMF

    Je ne peux que vous renvoyer vers le commentaire de Louve… Les deux sont problématiques (le tutoiement et l’argot) mais je crois que c’est le côté vulgaire qui l’emporte…

    @Corto

    je ne parle pas vraimetn du fond, en l’occurrence, mais plsu de la forme. Quoi qu’écrive l’Express (par exemple son scoop foireux sur Zahia), je n’ai jamais vu de Une aussi vulgaire chez eux…

  12. Louve

    @Chafouin

    Juste pour réagir à ton dernier paragraphe, je pense que le sens du « casse-toi, et vite » doit justement se comprendre (à la lumière de ce que tu dis de l’article) comme un “dépêche-toi de prendre tes jambes à ton cou et de fuir tant qu’il est encore temps” et non pas comme un « casse-toi, pauvre con ».

    Le soucis, c’est qu’à la première lecture, ce n’est pas du tout le sens que l’on entend, et ce d’autant plus qu’il semble faire l’écho de la petite phrase de Sarko.

    Enfin, même pris dans un sens « affectueux », la forme de ce « vite, fuis, avant de perdre ton âme ! », reste impropre pour une presse politique.

  13. @Louve

    Je l’avais aussi compris comme ça!

    En fait, le hiatus entre le contenu de l’article (déception Kouchner au regard de son passé+ton employé) et ce titre m’interroge : je me demande si celui qui a décidé de ce titre a lu ou non le corps du texte.

    Je pense qu’ils ont voulu faire un jeu de mot pourri entre « quitte le ministère » et « casse toi pauvre con ». Sauf que le résultat est pitoyable : non seulement c’est moche et vulgaire, mais en plus, le sens du titre ne saute pas immédiatement aux yeux!

    C’est en principe la limite qu’on doit se fixer quand on veut troquer un titre informatif pour un titre incitatif : il ne faut pas affaiblir le sens pour un jeu de mots. Il est parfois difficile de résister à l’envie de faire un titre drôle (bon, ok, ici, ce n’est même pas drôle…), mais quand le sens ne saute pas aux yeux, en général, il vaut mieux renoncer

  14. ValLeNain

    Comme quoi, la presse doit nous influencer énormément ! A la première lecture, j’ai moi aussi très bien senti le petit « pauv’ con » subliminal qui rendait le titre vraiment vulgaire et digne d’être attaqué.
    Et puis avec le commentaire de Louve, j’ai réussi à voir le sens plus conseillant/eux (?) que ce titre pouvait avoir.
    Reste que notre première impression doit être celle d’une majorité de Français et que par conséquent, quel que ce soit le message que voulait faire passer ce titre, ce fut très malhabile de la part de son auteur de le formuler ainsi !
    Alors pour répondre au titre de ton article : Marianne joue-t-elle dans la cour de récré je ne sais pas, mais certainement plus dans la cour des grands

  15. Parfaitement d’accord. Leur une sur B.Hortefeux m’avait pas mal choquée également : « Enquête sur un ministre nul ».

    Autant Marianne surprend souvent par son décalage et ses enquêtes de fond, autant elle déçoit par ses unes démagos…

  16. @Reversus

    Enquêtes de fond? Je trouve que souvent c’est beaucoup d’opinion, mais très peu d’informations brutes.

    Exemple : le « dossier » de samedi sur les « nouveaux barbares », c’est quasiment uniquement un florilège des derniers faits-divers sanglants.

    Mais c’est vrai qu’il y a aussi de la qualité dans ce journal, et que la Une tue tout ce travail…

  17. panouf

    Ca confirme (encore une fois) ce que je pense: la presse de france est malade, à la fois par manque de vérification des sources (c’est pas le cas ici) et par les titres volontairement accrocheurs qui ne se soucient pas de vérité, mais uniquement des ventes… et je pense que ce dernier problème ne vient pas des salles de rédaction…

  18. ValLeNain

    (par contre le « il a été un héros, il n’est qu’un ministre de pacotille », ça va plutôt dans le sens d’un casse toi pauv’ con non ?)

  19. Louve

    @ValLeNain
    Là encore, le mot « pacotille » a un effet ambigü.
    L’idée, c’est de dire : « on sait que tu as l’âme d’un héros, tu l’as prouvé, mais là, tu te fais manipuler comme une marionnette »

    Je pense qu’il faut comprendre le « pacotille » comme un synonyme de « manipulé » ou « sans vrai pouvoir » plus que de « mauvais ».

    Mais une fois de plus, on ne le comprend pas vraiment avant de lire l’article. Exactement comme dans les torchons people qui appellent « drame », la mort du chien du chauffeur de Johnny, par ex…

  20. Je ne lis pas Marianne et je n’aime pas ses couvertures, mais j’ai eu la surprise de lire qu’Aliocha, sur son blog, semblait recommander chaleureusement certains de ses articles (ceux sur l’économie et le droit, si je ne m’abuse).

    Et oui, j’aime bien jouer l’avocat du diable… >:)

  21. @manu

    Je ne dis pas que tout est à jeter dans Marianne, mais son ton de donneur de leçons permanent m’a progressivement éloigné de ce canard. Qu’ils restent à leur place : ils sont journalistes, pas autre chose.

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