Pour une fois qu’il y avait une information heureuse!

Photo Edouard Bride/MAXPPP

En France, on aime bien les débats superficiels. On aime bien parler pour parler. Et quand on n’est pas au pouvoir, on peut se permettre d’adopter une position tout à fait démagogique sans craindre le ridicule. Prenons pour exemple la libération de Clotilde Reiss : cet événement heureux s’est mystérieusement transformé en polémique, alors qu’il n’y a même pas l’ombre d’un chat à fouetter…

On se demande bien s’il était vraiment nécessaire, sitôt Clotilde Reiss libérée et photographiée sur le perron de l’Elysée, d’embrayer immédiatement sur les questions soi-disant impertinentes sur les conditions de sa libération. C’est très français, et très média français, ça. Comme niveau investigation, on est loin du compte, et qu’on passe plus de temps devant son fil twitter/AFP que sur le terrain, on aime bien mettre en doute, avec de petits roulements de tambour. Même quand on a aucun élément, ou très peu d’éléments! Surtout dans un domaine où la discrétion est la règle… Non, coco, l’essentiel, c’est de prendre un ton dramatique, d’utiliser à fond le conditionnel et la forme interro-négative.

En l’occurrence, on a commencé par poser des questions sur l’identité de celui qui avait payé l’amende décidée par le tribunal de Téhéran. Pas de bol, elle s’est trouvée couvrir le montant de la caution payée par l’ambassade de France. Deuxième question impertinente : mais y’a-t-il eu, sapristi, un quelconque marchandage? Comme si poser ce type d’interrogation à un ministre des Affaires étrangères pouvait déboucher sur autre chose qu’un soupir navré.

Car nos géniaux journalistes ont soulevé deux lièvres, et quels lièvres ! Un ingénieur iranien que la justice française a refusé d’extrader aux Etats-Unis et qui a pu regagner l’Iran il y a dix jours, et Ali Vakili Rad, l’assassin de l’ancien premier ministre iranien, Chapour Bakhtiar, qui est libérable après avoir purgé sa peine. Comme si nos juges, comme en Iran, pouvaient être influencés à ce point par l’exécutif… Pour un peu, on irait clamer que Véronique Courjault a été libérée pour plaire à Ahmadinejad!

Mais que croyez-vous, les petits gars? Que Bernard Kouchner va arriver, la bouche en coeur, et vous détailler la tactique mise en place pour libérer la jeune femme? Manuel Valls, du côté du PS, a beau rétorquer qu’aucun marchandage n’est acceptable, croit-on vraiment qu’on peut arriver à obtenir quelque chose, en diplomatie, lorsqu’on n’offre rien en échange? Le penser, ce n’est pas seulement de la démagogie, c’est surtout de l’incompétence. Faut-il pour autant tout livrer au public? Rien n’est moins sûr. La transparence n’est pas toujours une vertu.

Quant aux « révélations » d’un ex de la DGSE, qui prétend que Clotilde Reiss serait un agent des services de renseignement français, on atteint là le summum de la bêtise. Soit il dit vrai, et dans ce cas, cette déclaration est totalement irresponsable. Soit il ment, et c’est un minable. Comme l’écrit Jean-Dominique Merchet sur Secret Défense, « ces déclarations sont irresponsables. Pierre Siramy est en pleine campagne de promotion de son livre « 25 ans dans les services secrets », paru en mars chez Flammarion. » C’est typiquement,au fond, le genre d’information invérifiables – évidemment, le ministère et la DGSE démentent formellement – qu’il ne coûte rien de recueillir et de lâcher sur la place publique. Un tel scoop, ça fait plaisir aux médias, et ça dramatise l’affaire.

Moi, je trouvais bêtement cette information heureuse, quand je l’ai aperçue dimanche : une jeune femme, coincée en Iran depuis près d’un an, a pu regagner son pays et embrasser sa famille. Était-il vraiment nécessaire de noircir une belle histoire?

25 Commentaires

Classé dans International

25 réponses à “Pour une fois qu’il y avait une information heureuse!

  1. koz

    Tellement d’accord avec toi. J’ai pensé exactement la même chose, d’autant plus que cette réaction est si prévisible. On y a droit à chaque libération d’otage. Et à chaque libération d’otage, on a le droit aux mecs qui te la jouent « moi, on me la fait pas ». Super, mon gars, t’es vachement lucide, t’es super intelligent. Mais, soit dit en passant, je t’emmerde (ceci dit sans animosité).

    Je bémolise sur la libération de l’assassin de Bakthiar : j’ai lu que la justice attendait que l’Intérieur signe l’arrêté d’expulsion pour le libérer. Eh ben si c’est le cas, tant mieux ! Ca signifierait qu’on s’est gardé un enfoiré sous le coude en attendant la libération de notre belle étudiante, et c’est parfait. De toutes façons, puisqu’il était « libérable »…

  2. koz

    Ah oui, et je suis aussi tellement d’accord avec le fait que poser la question à Kouchner…

  3. Le Dane

    Surtout ne jamais laisser le crédit d’une bonne nouvelle au gouvernement. Chercher la moindre faille et tout détourner à son profit.

    Valls aurait peut être préféré que la jeune fille reste encore deux ans la bas, pour avoir un argument supplémentaire contre la droite en 2012.

    Raté.

    Ca me dégoute…

  4. Et bien on est au moins 3 à penser pareil !

    « La transparence n’est pas toujours une vertu. » – La transparence n’est pas une vertu. Dans bien des cas, il vaut mieux cacher ce qu’il s’est réellement passé pour laisser les gens dans leur insouciance puisque ça n’arrangerait personne qu’ils soient au courant, et éviter ainsi des paniques ou des anxiétés finalement assez injustifiées…

  5. Qu’il est beau ce sourire de Clotilde Reiss !
    Entièrement d’accord avec votre billet, Aliocha va encore vous taxer de « presse-basheur ».

  6. L’iranien a été condamné en 1994 à perpet avec peine de sureté de 18 ans. Donc pas libérable avant 2012. On lui fait cadeau de 2 ans, après avoir fait 16 ans.

    Sur le fait qu’elle ait été agent de la DGSE, la frontière est très floue. Le simple fait d’avoir un contact avec les services français, d’avoir rédigé une note décrivant ce qu’elle voit et entend, l’état d’esprit de ses élèves sur un point précis, et elle déjà « agent secret » alors qu’elle n’a pu être que collaboratrice très occasionnelle (voire s’en s’en rendre compte).

    Oui, il y a eu des contreparties, certaines visibles et immédiates, d’autres discrètes ou différées. C’est la loi du genre, cela ne me dérange pas, à condition de ne pas se faire avoir.

    La dessus, la médiatisation de son cas n’a pas fait les affaires de la France, car cela a fait monter le prix ! Plus la pression médiatique « compassionnelle » est forte, plus les iraniens peuvent exiger.

  7. @Authueil

    Je lis partout qu’il avait purgé sa peine de sûreté depuis un an… C’est logique, puisqu’il a été arrêté en 1991. 1991+18 = 2009. Tu oublies la détention provisoire, qui doit être compris dans le calcul de la durée de la peine! Les journalistes ont fait la même erreur pour Véronique Courjault. Elle n’a pas fait 11 mois de détention, mais plus de quatre ans, soit la moitié de sa peine.

    Collaboratrice occasionnelle ou pas, je ne trouve pas qu’il y ait une exigence de transparence à respecter sur ce sujet… Hamon est donc un tout petit peu ridicule quand il appelle à changer de méthode de communication.

    On sait tous qu’il y a des trucs peu avouables qui se concoctent dans les sphères diplomatiques. Mais justement, elles sont peu avouables, et donc n’ont pas vocation à être étalées sur la place publique. Les procureurs médiatiques sont donc de bien piètres commentateurs.

    Hamon n’a rien compris : la diplomatie ne peut être que posture, elle ne peut pas être transparente. Et le récepteur des déclarations du gouvernement, ce ne sont pas seulement « les français qui sont suffisamment intelligents pour les comprendre ».

    @Vlad

    Beau sourire, oui!

    @Koz

    En effet il fallait que Hortefeux signe l’arrêté mais la justice est libre, ensuite…

    @Vallenain

    La transparence n’est pas toujours une mauvaise idée. Mais d’accord, tout n’est pas bon à dire. Et en matière de politique étrangère, ça me paraît le principe de base!

  8. Lib

    Bien d’accord sur le fond.

    Ceci dit, Sarkozy et Kouchner n’étaient pas obligés de faire un grand ramdam sur cette libération avec séance de photos et autocongratulation.

    S’ils s’étaient abstenus, le réflexe conditionné anti-sarko n’aurait peut-être pas joué.

    Il faudrait qu’il fasse le test, une fois. Un truc bien qui arrive. Et Sarkozy ne va pas se faire prendre en photo devant. Voir si la réaction de la presse et de l’opposition change.

  9. koz

    Malheureusement, tu l’as ta réponse, Lib : Sarko n’était pas sur la photo.

  10. panouf

    Bon sang, je n’espérais pas qu’il y autant de monde de mon avis!!
    Mais je nuancerais un point d’autheuil: il me semble qu’un mouvement de pression puisse être efficace, et baisser le prix, si… il s’exerce sur le pays preneur d’otage!! Après tout, c’est comme ça que fonctionne Amnesty International!!!
    Mais pour le reste… j’ai comme une envie furieuse d’écrire à Hamon pour lui dire ma façon de penser, et tant pis si cette lettre manifeste une impolitesse à la hauteur de sa stupidité (si je le fais je vais essayer d’éviter de faire une pure lettre d’insulte quand même…)

  11. Lib

    Ah oui Koz, t’as raison. Comme c’était à l’Elysée, j’étais sûr qu’il était sur la photo…

  12. koz

    Je ne sais plus qui l’a relevé mais, justement, quelqu’un soulignait le changement en matière de com’.

  13. @lib en effet on ne l’a pas vu sur les photos… Il faut croire que l antisarkozysme est quand meme devenu chez beaucoup un reflexe pavlovien… Le pouvoir aurait en effet pu s abstenir de toute recuperation,c est vrai…

  14. Pingback: Koztoujours » Clotilde Reiss : on ne sait pas tout

  15. koz

    Chafouin : mais quelle récupération ??? Clotilde Reiss est une ressortissante française retenue contre son gré à l’étranger libérée : la recevoir à l’Elysée est-elle une récupération ?

  16. Sur le réflexe conditionné des Hamon & co, je me suis fait exactement la même remarque récemment sur un tout autre sujet. C’est à propos de la Grèce, quand on a appris la teneur du plan de soutien réalisé « grâce à Sarkozy ». J’ai entendu Hamon s’exprimer dessus. En gros, il ne pouvait pas critiquer le plan de soutien (je pense que si il avait laissé tomber son identité politique l’espace d’un instant, il l’aurait même salué), mais il ne pouvait pas le dire. Du coup l’interview que j’ai entendu donnait dans le « Oui, ok, mais je trouve indécent qu’on fasse les louanges de Nicolas Sarkozy là-dessus, et c’est malsain qu’il se glorifie de cette réussite politique. C’est même intolérable ».

    En gros, ne parlons que de ce qu’on peut critiquer. Ou si on n’a aucune critique à faire, alors on n’a qu’à le critiquer sur le fait qu’il s’est savamment protégé de la critique. En gros, il aurait fait un truc bien, juste pour se faire réélire. Quel indécence !

    C’est cet aspect que j’apprécie tout particulièrement dans… quoi déjà ? Ah oui, la recherche du bien commun.

  17. @Koz

    Ce n’est pas une récupération, mais une façon de se rémunérer « médiatiquement » des efforts fournis. Montrer qu’on a agi. C’est un plan com’. Les journalistes auraient pu ne pas être conviés, et Clotilde Reiss aurait pu ne pas être photographiée sur le perron de l’Elysée.

    @Pneumatis

    Dans mes bras!😉

  18. La frontière entre « montrer qu’on a agi » et « récupérer » n’est-elle pas mince, puisqu’il s’agit dans les deux cas de montrer une action positive aux électeurs potentiels, à ceux qui croient qu’on ne fout rien, à ceux qui passent leur temps à critiquer, etc….? Dans les deux cas, on espère bien un gain pour sa pomme, non?

    Quant aux fameuses révélations sur le fait qu’elle aurait été un agent de la DGSE, entièrement d’accord avec vous.

    Ce soir, j’ai quand même une pensée pour une jeune femme amoureuse d’un pays et d’une langue autant qu’on peut l’être, et qui ne pourra pas retourner dans ce pays avant longtemps. Aime-t-elle autant cette culture après ce qu’elle a vécu en Iran? Je lui souhaite de continuer à l’aimer, d’essayer de tourner la page, même si ça ne sera pas facile, et de se souvenir de ce qui fait qu’elle est tombée amoureuse de cette langue et de cette culture.

  19. jmax

    OK, le sale boulot de libération de notre espion en jupettes a été fait. Après, c’est un petit jeu sadique de demander les conditions de la libération et de voir Kouchner tortiller du cul et jurer qu’il n’y a pas eu marchandage tout en voyant son nez s’allonger. C’est de bonne guerre et il n’y a pas lieu de s’en offusquer. La France a payé, a libéré un boucher assassin mais a récupéré son ressortissant et c’est bien là l’essentiel.

  20. Obi-Wan Kenobi

    @ Chafouin :
    je pourrais être d’accord avec toi, s’il n’y avait ton angle d’attaque : « Pour une fois qu’il y avait une information heureuse… » Et alors, parce qu’on estime qu’une info est « heureuse », on devrait s’interdire de se poser des questions et d’enquêter. Le bonheur devrait être une barrière à l’exercice journalistique ?

    Cependant, je te rejoins sur le fait qu’il faudrait s’interdire de publier des informations avec des conditionnels partout, non vérifiées, de reprendre systématiquement et sans discernement les inévitables voix dissonantes qui ne manquent jamais de se faire entendre lors de ce genre d’événements.

  21. @Obiwan

    Ce que je veux dire, c’est qu’on peut aussi se réjouir, parfois. L’actualité doit-elle toujours être polémique? L’enquête doit-elle toujours avoir pour but de traquer les erreurs ou fautes des uns et des autres? Lis le canard enchaîné, y’a que de ça!

    Cette affaire montre qu’on en a pas fini avec cette vision des choses. Et encore, cette fois, on n’a même pas attendu le traditionnel « sas de réjouissances ».

  22. Xix

    « C’est très français, et très média français, ça. »
    Rappelez-vous aussi le « scandale » de l’exécution du preneur d’otage de maternelle : était-il éveillé lorsque le GIGN lui a logé une balle dans le crâne, ou dormait-il ? N’aurait-on pas lâchement attendu qu’il s’endorme ? Là encore, il n’y avait de toute façon aucun moyen de le savoir, et en plus ON S’EN FOUT !

  23. L’arrestation grotesque de CR et sa dignité lors de la parodie de procès avaient déjà de quoi la rendre sympathique (sans parler de son joli sourire).

    Mais le portrait que lui a consacré Le Monde lundi dernier nous parle aussi de « sa foi chrétienne affirmée » et du fait qu’elle trouve le mode de vie occidental « bien trop matérialiste », et bien d’autres détails encore qui en font sûrement une « héroïne » un peu atypique (mère officier du service de santé des armées, détermination sans faille, amour de la civilisation perse…).

    De là à penser qu’Hamon aurait eu plus d’égards s’il s’était agi d’une victime un peu plus « présentable »…

  24. @Philarète

    Enfin, vous n’y pensez pas! Complotiste, va!😉

  25. @ Chafouin

    Z’avez raison, je charrie. C’était pour pourrir un peu l’ambiance, à mon tour. Y a pas qu’Hamon qui peut cracher du fiel, non mais sans blague.

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