La fin des empires

Un bipède de l’espèce des manchots a osé me taguer, il y a quelques semaines, dans une chaîne destinée à dévoiler l’usage qu’on aimerait faire d’une machine à explorer le temps. Je suis du même avis que Didier Goux et Aymeric Pontier : les machines à remonter le temps, ça ne peut pas exister. Sinon, ça existerait déjà. Forcément. Ceci dit, il n’est pas défendu de rêvasser, le menton sur le poing, en regardant à la fenêtre les feuilles voler et le voisin râler. Vous allez me dire que je suis en retard dans ma réponse à cette chaîne, initiée il y a quasiment deux mois. Mais si vous osiez me le dire vraiment, je vous rétorquerais d’un ton badin mais décidé qu’en matière de chaîne sur les machines à remonter le temps, aucune réponse ne peut vraiment être anachronique. Et là, vous seriez à court d’argument, à mon avis.

Avec les machines à explorer le temps, il faut faire très attention. Si on m’en prêtait une pour le week-end, je m’inspirerais d’abord de mes lectures, pour éviter de tomber dans les bêtes pièges dans lesquels se sont engouffrés mes illustres prédécesseurs. Dans le Piège diabolique d’Edgar P. Jacobs, on constate qu’il vaut mieux éviter de se perdre dans les couloirs du temps. Dans le Voyageur imprudent, de Barjavel, on s’aperçoit qu’il vaut mieux essayer d’éviter de tuer un de ses aïeux au cours de ses pérégrinations, au risque de disparaître soi-même.

Hors de question d’aller dans le futur. Je vois d’ici le cliché : comme dans les films, je verrais une civilisation qui me décevrait, et qui me mettrait un coup au moral pour le restant de mes jours. Non merci. Je n’aime pas beaucoup notre époque, mais je suis sûr de la préférer aux suivantes. Reste le passé, puisque je vois que vous suivez.

En amoureux de l’Histoire, j’ai toujours aimé les époques conflictuelles. Les guerres puniques, les guerres médiques, les croisades, la Guerre de Cent-Ans, les guerres napoléoniennes, autant de conflits complexes qui disent beaucoup sur les hommes qui les vivent et la valeur des civilisations. Mais débarquer en pleine bataille ne me paraît pas très constructif.

Moi, ce qui me passionne, c’est le côté tragique de l’Histoire. Les ruptures. La fin des empires. C’est ces époques que j’aimerais visiter. Gambader dans la Rome décadente, quelques années avant sa chute, en 476. Guetter les signes de l’écroulement d’une des plus grandes civilisations que la terre ait porté. Auparavant, j’aurais arpenté les terres Carthaginoises, avant la prise de la cité et la fin de la rivale de Rome, en 146 avant Jésus-Christ. Accompagner Hannibal, à partir de -218, dans sa folle tentative de traverser les Alpes à dos d’éléphant me paraît aussi bien tentant, à condition de prévoir des moufles. Je pourrais l’avertir du danger, lui conseiller de ne pas s’arrêter à Capoue, mais de frapper Rome directement…

Impossible ensuite de ne pas s’enfermer, avec les derniers rescapés de l’empire Byzantin, dans la Constantinople assiégée par les Ottomans de Mehmed II. Assister aux conflits entre Vénitiens et Génois. La fin d’un empire est toujours évitable, mais les forces en présence ne comprennent pas toujours les enjeux de l’histoire qu’elles sont en train de vivre. Surtout lorsque ces forces sont purement commerciales… En 1453, dans la capitale de Justinien et Basile II, je contemplerais les merveilles byzantines, et en particulier Sainte-Sophie, avant qu’elle soit transformée en Mosquée.

Et puis… pourrais-je résister à la tentation de revenir de 2010 ans en arrière? De diriger ma machine vers Bethléem, par un soir neigeux et glacial de décembre? Je pourrais visiter ensuite Nazareth, suivre à travers la Galilée cette bande de pêcheurs et cet énergumène multipliant les pains. Essayer de comprendre comment la foule qui a acclamé son messie le dimanche des Rameaux, a pu exiger sa mort cinq jours plus tard. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. Certes. Mais chercher à voir ne rend pas malheureux, j’espère.

Avec tout ces scoops, si je n’arrive pas à décrocher une pige au Monde et le prix Albert Londres, c’est que je n’ai plus qu’à rendre ma carte de presse…

Il me reste à présent à propager cette chaîne. Je vais donc proposer à Vlad, H16, Edmond Prochain, Natalia et Aliocha de nous raconter à leur tour leurs péripéties rêvées à travers l’histoire.

13 Commentaires

Classé dans Blogs, Histoire

13 réponses à “La fin des empires

  1. « Mais débarquer en pleine bataille ne me paraît pas très constructif » … surtout que c’est dangereux !
    J’ai comme vous une passion pour les grandes époques et Napoléon est encore (en photo) dans mon bureau, mais j’ai eu une incompréhension de la mort « à la guerre » (pensez à Borodino), mais ne croyez pas que les citoyens romains espéraient mourir dans leur lit (et souffrir d’arthrite) …

    Vous dites ne pas « aimer beaucoup notre époque, mais je suis sûr de la préférer aux suivantes. »
    Vous êtes donc lucide, bravo.

  2. lesset

    « les machines à remonter le temps, ça ne peut pas exister. Sinon, ça existerait déjà. »
    Je ne peux être d’accord avec vous, chafouin, le voyage dans le temps me semble possible sans que l’on ait des traces, aujourd’hui, de voyageurs tout droit débarqués du futur… Un exemple : imaginons qu’un illustre savant du 22e siècle invente une machine à voyager dans le temps en 2154. Seulement, sa machine ne se compose d’un simple véhicule vecteur de ses passagers, mais de deux entités distinctes, l’une servant à « propulser » le voyageur temporel, l’autre à le « recevoir ». Le voyage dans le temps serait alors envisageable, mais il serait impossible de remonter au-delà de l’instant où a été construite l’entité servant à « recevoir » notre voyageur. Donc, pas de trace d’un voyage dans le temps avant 2154.

  3. Louve

    @ Lesset
    Ce genre de machine serait extrêmement dangereuse, car le voyageur n’aurait alors aucune certitude sur l’état futur de son récepteur temporel (détruit, piégé, sous terre, au fond de l’eau…)
    Si, par conséquent, l’inventeur se refuse à l’utiliser pour visiter le futur. Le seul intérêt consistera non pas à découvrir une époque qu’il ne connaît pas, mais à changer le cours de sa vie ou du monde qu’il connaît.
    Mais alors on sort de la simple observation du Chafouin et l’on risque un « paradoxe temporel dont l’issue engendrerait une réaction en chaîne qui pourrait déchirer le tissu-même du continuum espace-temps, provoquant la destruction totale de l’univers. »

  4. Thaïs

    en voyant la photo, je pensais que tu voulais être l’empereur Constantin qui crée Sainte Sophie ou son architecte, ou le créateur des belles mosaiques…:) et en fait tu penses à la guerre pfff

  5. Théa

    Personnellement, je rêverais de pouvoir modifier ma propre vie, ne plus refaire mes erreurs monumentales, persévérer dans certaines activités, changer certains de mes choix…

    Sinon, j’aimerais revenir à l’époque romaine, chez Auguste, pour comprendre comment un garçon qui n’avait même pas vingt ans a pu décider de prendre en main le destin de tout un empire.
    Et évidemment, revenir en Judée en l’an 30 et quelques…

  6. @Thaïs

    Mais non, je ne pense pas à la guerre! Mais à m’instruire et à m’enrichir d’une époque qui a su produire des beautés incroyables…

    @Théa

    Les erreurs, on les referait sûrement si on devait être à nouveau placés en situation, non? Je veux dire, dans les mêmes conditions…

  7. pourquoisecompliquerlavie

    J’ai pas été taggée ! Sniff.

    Un autre problème des machines à remonter le temps, c’est le paradoxe du grand père ou la Directive première : ne jamais intervenir. Jamais, sous peine de changer l’avenir.

    Jamais : comment pourriez-vous voir Jésus souffrir et ne pas intervenir ? comment ne pas se mêler de la vie des gens cotoyés, compte tenu de nos connaissances et de nos convictions ? Vous parliez d’Hannibal, que feriez-vous face aux escalves ? Sauriez-vous ne pas retirer les sangsues qui affablissent mieux qu’elles ne guérissent ? Ne voudriez-vous pas y rester si vos connaissances actuelles vous permettent d’y être le roi du monde ? Non. Donc le passé change et l’avenir aussi.

    Pas plus que je ne veux connaître l’avenir, je ne veux visiter le passé.

  8. jean316

    @ lesset : vous me semblez influencé par The End of Eternity d’Isaac Asimov, me trompes-je ? Pour ceux qui ne connaisse pas, dans ce classique (l’un de mes romans de SF préférés) Asimov décrit la seule manière de voyager dans le temps sans paradoxe spatio-temporel (en trichant un peu, mais bon) et pousse également l’idée du voyage dans le temps jusqu’à sa conclusion logique : être utilisé par la Méga-Elite qui le contrôle pour transformer l’histoire selon leurs propres volontés.

    @ le chafouin : j’aime bien vos propositions. Perso, je pense que mon choix numéro 2 serait de devenir moine au 13ème siècle, sous le règne de saint Louis, présentant le double avantage de vivre à l’apogée de l’histoire de l’Europe et d’avoir un impact limité sur le continuum espace-temps. Mon choix numéro 1 serait évidemment de faire partie de la foule des disciples suivant Jésus jusqu’à Jérusalem. Mais en fait, ce choix pourrait s’avérer doublement blasphématoire : vouloir conquérir par la ruse ce qui ne peut que nous être offert gratuitement à l’issue d’une vie passée dans l’amour, c’est à dire la rencontre avec Notre Seigneur Jésus Christ, et ensuite mettre à l’épreuve le Seigneur (puisqu’on s’attendrait bien sûr qu’Il sache qui on est (un visiteur du futur) et le prouve).

  9. Zab

    @Le Chafouin
    Tout comme vous, et pour des raisons similaires, je pense que la machine à remonter le temps restera une fiction.

    Par contre, une machine à voir le passé existera peut-être un jour. Nous voyons bien dans le ciel des étoiles qui n’existent plus depuis des milliers d’année.

    Voir le passé et découvrir la vérité sur certaines énigmes historiques (Que s’est-il passé à Mayerling ? Qui était le masque de Fer ?) mais aussi des détails sur la vie de ses ancêtres… Le rêve !

    Cependant, une telle machine ne pourrait sans doute voir que ce qui se passe à l’extérieur et comporterait des dangers comme la machine à remonter le temps. En effet, la vie privée pourrait être réduite à néant. Si je peux vouloir voir le passé lointain, je peux également m’intéresser la vie passée de mes proches ou aux activités de la veille de mon voisin.

    Toute invention comporte des risques. Voila que je me mets à philosopher…

    Nota : Un livre d’Arthur C Clarke, « Lumière des jours enfuis », aborde le thème de la visionneuse du passé.

  10. Dis donc mon taquin de Chafouin, depuis quand est-ce que tu me prends pour un manchot ? :=)

  11. Bashô

    « Gambader dans la Rome décadente, quelques années avant sa chute, en 476. Guetter les signes de l’écroulement d’une des plus grandes civilisations que la terre ait porté. » Je pense que vous seriez déçu car le coeur de l’Empire battait déjà depuis au moins un siècle à Constantinople. Pour tout le monde, l’Empire Byzantin était vu comme la prolongation de l’Impérium.

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