Des illusions pas tout à fait perdues

J’ai entrepris de relire Illusions Perdues, le roman de Balzac qui m’avait donné l’envie de devenir un Lucien de Rubempré – le destin tragique en moins, c’est-à-dire un salaud de journaliste. La première lecture remontait à l’adolescence. La seconde est une totale redécouverte : je n’avais pas saisi, la première fois, la violence de la critique du journalisme contenue dans cette oeuvre, qui est pour moi un des plus beaux romans d’Honoré de Balzac. Extrait.

Je voulais juste citer un extrait du livre, dans lequel Balzac tire à boulets rouges sur les journalistes en général et les critiques littéraires et de spectacles en particulier. Je ne connais pas suffisamment ce monde pour pouvoir en juger, mais j’ai le sentiment que sur les grandes lignes, le portrait au vitriol dressé par l’auteur tourangeau n’est pas si éloigné de la réalité.

 » De 1816 à 1827, époque à laquelle les cabinets littéraires, d’abord établis pour la lecture des journaux, entreprirent de donner à lire les livres nouveaux moyennant une rétribution, et où l’aggravation des lois fiscales sur la presse périodique firent créer l’Annonce, la librairie n’avait pas d’autres moyens de publication que les articles insérés ou dans les feuilletons ou dans le corps des journaux. Jusqu’en 1822, les journaux français paraissaient en feuilles d’une si médiocre étendue que les grands journaux dépassaient à peine les dimensions des petits journaux d’aujourd’hui. Pour résister à la tyrannie des journalistes, Dauriat et Ladvocat, les premiers, inventèrent ces affiches par lesquelles ils captèrent l’attention de Paris, en y déployant des caractères de fantaisie, des coloriages bizarres, des vignettes, et plus tard des lithographies qui firent de l’affiche un poème pour les yeux et souvent une déception pour la bourse des amateurs. Les affiches devinrent si originales qu’un de ces maniaques appelés collectionneurs possède un recueil complet des affiches parisiennes. Ce moyen d’annonce, d’abord restreint aux vitres des boutiques et aux étalages des boulevards, mais plus tard étendu à la France entière, fut abandonné pour l’Annonce. Néanmoins l’affiche, qui frappe encore les yeux quand l’annonce et souvent l’oeuvre sont oubliées, subsistera toujours, surtout depuis qu’on a trouvé le moyen de la peindre sur les murs. L’annonce, accessible à tous moyennant finance, et qui a converti la quatrième page des journaux en un champ aussi fertile pour le fisc que pour les spéculateurs, naquit sous les rigueurs du timbre, de la poste et des cautionnements. Ces restrictions inventées du temps de monsieur de Villèle, qui aurait pu tuer alors les journaux en les vulgarisant, créèrent au contraire des espèces de priviléges en rendant la fondation d’un journal presque impossible. En 1821, les journaux avaient donc droit de vie et de mort sur les conceptions de la pensée et sur les entreprises de la librairie. Une annonce de quelques lignes insérée aux Faits-Paris se payait horriblement cher. Les intrigues étaient si multipliées au sein des bureaux de rédaction, et le soir sur le champ de bataille des imprimeries, à l’heure où la mise en page décidait de l’admission ou du rejet de tel ou tel article, que les fortes maisons de librairie avaient à leur solde un homme de lettres pour rédiger ces petits articles où il fallait faire entrer beaucoup d’idées en peu de mots. Ces journalistes obscurs, payés seulement après l’insertion, restaient souvent pendant la nuit aux imprimeries pour voir mettre sous presse, soit les grands articles obtenus, Dieu sait comme ! soit ces quelques lignes qui prirent depuis le nom de réclames. Aujourd’hui, les moeurs de la littérature et de la librairie ont si fort changé, que beaucoup de gens traiteraient de fables les immenses efforts, les séductions, les lâchetés, les intrigues que la nécessité d’obtenir ces réclames inspirait aux libraires, aux auteurs, aux martyrs de la gloire, à tous les forçats condamnés au succès à perpétuité. Dîners, cajoleries, présents, tout était mis en usage auprès des journalistes. »

Dans le roman, Balzac n’y va pas par quatre chemins, et accuse carrément les journalistes de corruption, décrivant un système dans lequel les salles de spectacle et les libraires offrent des places et des livres aux journalistes pour s’assurer de leur soutien complaisant. Ceux-ci revendent ensuite ces cadeaux. Je doute que ce système persiste aujourd’hui. Même si je continue de penser que les journaux devraient payer aux journalistes leurs places dans un concert ou une représentation théâtrale, plutôt que de se mettre dans une situation d’infériorité en acceptant d’assister au spectacle à l’oeil. L’indépendance à un coût, mais trop souvent, les médias refusent de le payer.

D’un autre côté, les coups de pouce, les échanges de bons procédés, les renvois d’ascenseur, les copinages, les intouchables, les têtes de turc, tout cela existe encore, malheureusement. Et cela nuit à la qualité de l’information.

La critique est d’ailleurs devenue un moyen de promouvoir un produit, là où il devrait être un aiguillon aidant le lecteur ou le spectateur à choisir ses divertissements en connaissance de cause… Mais c’est de manière générale, qu’il y a dans le journalisme un grave problème d’indépendance d’esprit et d’écriture. On retrouve cet état de fait dans le journalisme politique, les faits-divers, la chronique de la vie locale, les sports…

Quant à moi, je ne me sens pas encore contaminé par la désillusion. Peut-être un brin désenchanté : cela fait désormais plus de cinq ans que j’exerce ce métier de journaliste, et j’ai pu constater que la pureté à laquelle je croyais n’existe pas. Un certain nombre de journalistes que j’ai recontrés auraient fait de très bons collabos il y a soixante ans, tant on sent qu’ils prennent leur pied à lécher les pieds du pouvoir, sans qu’à aucun moment, ils ne sentent de contradiction entre leur attitude et les exigences de leur mission.

Mais cela reste un beau métier, malgré tout. Où il est possible de travailler honnêtement, de faire de belles choses, et d’y prendre du plaisir. Alors continuons…

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5 Commentaires

Classé dans Livres

5 réponses à “Des illusions pas tout à fait perdues

  1. Obi-Wan Kenobi

    « Un certain nombre de journalistes que j’ai recontrés auraient fait de très bons collabos il y a soixante ans, tant on sent qu’ils prennent leur pied à lécher les pieds du pouvoir… » Des noms ! Des noms !

    Sinon, sur la critique de spectacle, l’émission de Ruquier le samedi soir apporte quelque chose d’original, en osant confronter des artistes à des critiques a priori sans concession (avec la tentation, bien sûr, d’en rajouter dans la mise en scène).

    Et cet exemple illustre assez bien ce qui régit les relations entre un milieu (artistes, politiques, sportifs, etc.) et les médias : un banal rapport de force. Dany Boon se fait tailler par Nord éclair, il peut se permettre d’éjecter Nord éclair de ses spectacles, la PQR ayant perdu de son influence. Par contre, un artiste continuera à aller faire sa promo chez Ruquier, quitte à supporter les sarcasmes des deux Eric, car il y gagnera malgré tout.
    Pour être réellement indépendants et critiques, les médias auraient besoin de moyens (payer tous les jours des places de spectacles ou de stade, ça finit par représenter un coût énorme pour un quotidien régional). Or, la tendance étant à la crise, ça ne risque pas de changer. Et les lecteurs resteront défiants à l’égard des journalistes qu’ils jugent trop complaisants. C’est pas gagné !

  2. Alex

    Mais si mais si, ça existe encore les journalistes qui revendent les cadeaux, justement ce week-end une émission (dont je ne me rappelle pas le nom) en a fait un sujet.
    Un magasin d’achat / vente de produits culturels a failli se faire épingler car il proposait à la revente un CD qui n’était pas encore sorti dans le commerce (un journaliste l’avait reçu en cadeau suite à une soirée / conférence de presse et l’avait revendu aussitôt, avant même sa sortie dans le commerce).

    Mais le journalisme n’est pas une exception : « les coups de pouce, les échanges de bons procédés, les renvois d’ascenseur, les copinages, les intouchables, les têtes de turc » et j’en passe et des meilleures, « tout cela existe encore », partout et à tous les niveaux.

  3. Cochise

    Le fait qu’un contre-pouvoir potentiel soit tiraillé et harcelé par ceux qu’il peut menacer est inéluctable.
    Face aux sphères de pouvoir (non seulement politique, mais aussi culturel, économique, social, …) qui tiennent d’une main le fouet et de l’autre procurent les caresses, le journaliste sera toujours devant l’alternative suivante : agir comme un laquais et lécher la main qui le nourrit, ou bien affirmer debout son indépendance (intellectuelle, financière, …), quitte à prendre des coups.
    Mais n’est-ce pas ce prix à payer qui fait toute la valeur de cette indépendance et l’honneur de la profession? Dans mon idéalisme mâtiné de chevalerie, je crois que de tels hommes de plumes il y aura toujours! 🙂

    =>> L’indépendance, ou « l’anti-laquais attitude », sous la plume de Beaumarchais : « Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur »

  4. Obi-Wan Kenobi

    « Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur »… Et dire que le Figaro en a fait sa devise !

    Sinon, effectivement, être journaliste au sens noble du terme, c’est être un peu maso et aimer prendre des coups…

  5. laplumedaliocha

    Merci de nous rafraichir ainsi la mémoire sur un grand roman. Balzac haïssait les journalistes et au fond, venant de lui, ce n’est pas étonnant. Les journalistes font partie de cette comédie humaine qu’il a décrite avec tant de génie. Ils caricaturent la société autant qu’ils incarnent eux-mêmes une forme de caricature sociale, en tout cas observés dans leur globalité. Or, le regard de Balzac est aussi tendre avec l’individu qu’il est virulent à l’égard de la société. De fait, il me semble qu’il a stigmatisé d’une manière assez visionnaire ce que d’autres après lui ont également critiqué, à savoir le système médiatique. Mais les journalistes au fond n’en sont qu’un élément parmi d’autres de ce système, et ils en sont les victimes autant que les acteurs. Zola était à peu près aussi violent à l’égard des journalistes, à cette différence près qu’il aimait ce métier, même s’il était conscient de ses tares. Ce qui me réconforte, à la lecture de ces auteurs et au regard de nos difficultés actuelles, c’est que la presse a visiblement toujours été critiquée, ce qui montre au fond que c’est intrinsèque à ce que qu’elle est. Le métier est par nature imparfait, irritant, prétri de défauts, mais il est nécessaire magré tout. C’est pourquoi, au terme de 14 ans de métier, j’aboutis à la même conclusion que vous, je l’aime quand même et je crois que c’est cet amour qui permet de continuer de le pratiquer et d’essayer de le faire bien, envers et contre tout.

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