Frêche : une chasse à l’homme pas très catholique

Je suis toujours assez circonspect lorsqu’une meute de journalistes et de politiques se lance dans la même direction, bille en tête. Cela doit être mon côté chafouin : je me demande toujours ce qui se cache derrière. Et en ce qui concerne la dernière sortie de l’inénarrable président de la région Languedoc-Roussillon, Georges Frêche, les airs scandalisés de vierges effarouchées qu’on entend au PS me font doucement sourire. D’une part, parce que je ne vois pas trop ce qu’il a dit de mal sur ce coup. Vraiment pas. D’autre part, parce que cette volée de bois vert me semble vraiment trop opportune pour être « catholique ».

Lorsque Frêche, 71 ans, lance en plein conseil municipal, en octobre dernier, à la figure d’un adjoint : « Salut, traître. Je vais te couper les couilles et tu ne t’en rendras même pas compte. » ou à un autre élu : « Toi, je vais te saigner comme un poulet », personne ne tique. C’est normal. Frêche, en Languedoc-Roussillon, a tous les droits. En bon potentat local, il peut se permettre de parler comme un charretier sans que cela ne gêne personne. A l’époque, on n’a entendu personne relever ces phrases, qui illustre la honte que représente Georges Frêche pour la politique, et j’allais dire pour le pays, puisque ce monsieur est un élu.

Mais depuis que l’Express a « sorti » des propos peu amènes que le président du conseil régional du Languedoc-Roussillon avait tenu à l’égard de Laurent Fabius, le PS et le monde médiatico-politique sont en émoi.

Qu’a donc dit Georges Frêche de si terrible, pour ainsi faire trembler de rage nos chers socialistes? « Si j’étais en Haute-Normandie, je ne sais pas si voterais Fabius. Je m’interrogerais. Ce mec me pose problème. Il a une tronche pas catholique. Mais ça fait rien, peut-être que je voterai pour lui, mais j’y réfléchirais à deux fois. « 

L’Express, qui aujourd’hui se positionne comme le média ayant « révélé » le dérapage, a en réalité seulement cité cette phrase hors contexte, dans un portrait du Kaiser local. Et sans la mettre particulièrement en valeur dans l’article. La phrase est ainsi citée comme s’il s’agissait d’une confidence accordée à l’hebdomadaire. Et donc d’un propos tenu dans l’intention de figurer en bonne place dans un média de premier plan.

L’AFP se plante elle-même en relayant cette façon de voir les choses en sourçant la phrase d’une « interview à l’hebdomadaire L’Express, paru jeudi ». Or la réalité est tout autre : il s’agit, comme le rappelle rue89, d’un propos tenu lors du conseil d’agglomération de Montpellier, le 22 décembre, et dont le site Montpellier Journal a diffusé un enregistrement, expliquant que deux jours plus tôt, Fabius avait indiqué que s’il habitait en Languedoc-Roussillon, il ne serait « pas sûr » de voter pour Frêche. Pourquoi donc nos chers socialistes ont-ils attendu tout ce temps pour réagir?

On est aussi étonné de lire chez Marianne2 qu’il pourrait s’agir là d’une stratégie pour séduire le FN : quelle piètre stratégie, que celle qui consiste à dire une phrase, et à attendre un mois qu’elle soit citée par un hebdo!

Et sur le fond, puisqu’il faut en parler, mais que reproche-t-on donc à George Frêche? Dire de quelqu’un qu’il n’est « pas très catholique », ce n’est pas mettre en cause sa religion ou quoi que ce soit de ce genre. C’est mettre en doute son honnêteté, sa fiabilité. C’est le qualifier de « louche ».

Sauf que Fabius étant juif (quant à moi, je l’ignorais avant aujourd’hui), c’est interprété comme étant forcément une parole odieuse, qui nous rappelle les plus sinistres heures de notre histoire et blablabla. Or Fabius est-il « seulement » d’origine juive? N’est-il pas aussi autre chose? Ce propos vise-t-il forcément la judéité supposée de l’ancien premier ministre?

Ce pourrait être le cas si l’on excluait les éléments de contexte. Si Frêche avait glissé cette confidence à l’Express, en misant sur l’effet amplificateur que cela aurait eu. Or rien de tout cela. Il s’agit « juste » d’une énième vanne douteuse comme le président du conseil régional de Languedoc-Roussillon nous a habitués depuis des années. Il s’est d’ailleurs exprimé à ce sujet :

« Interrogé sur le non-soutien de Laurent Fabius à mon endroit, j’ai répondu par une expression populaire utilisée par tous les Français depuis des siècles. Cette position exprime le manque de confiance que j’ai à son égard depuis le Congrès de Rennes de 1990 et pas autre chose. A Paris, se servir de mes propos, les déformer à dessein, devient la principale occupation de certains dirigeants en panne d’idées. (…) Comme le dit le dicton populaire hérité de Voltaire : “Gardez-moi de mes amis, quant à mes ennemis, je m’en charge.” « 

Les grandes déclarations d’indignation sont donc une nouvelle fois, il me semble, totalement hors de propos et à côté de la plaque. Et surtout, bien disproportionnés par rapport au caractère ridicule des propos de Frêche.

En revanche, ce qui est intéressant, c’est de tenter de déterminer ce qui se cache derrière cette poussée de fièvre très opportune, et très… tardive. Remettons ça en perspective par rapport aux élections régionales. Martine Aubry n’avait pas eu d’autre choix que de soutenir pour le scrutin de mars la candidature de Frêche. Quoique banni du PS après une série de dérapages verbaux, il avait en effet obtenu le soutien massif (près de 90%) des militants PS de sa région… Et Aubry n’avait, en toute logique, pas osé investir un candidat face à lui.

Alors que la première secrétaire du PS s’est dite, hier soir, « indignée » de ces propos, de nombreuses voix socialistes s’élèvent aujourd’hui pour réclamer une rupture définitive avec Frêche. Certains estiment qu’il faut investir face à lui la socialiste Hélène Mandroux, qui lui a succédé à la mairie de Montpellier. Entre eux, la lutte est à couteaux tirés. Et Mandroux est quasi-certaine de perdre. Ou de favoriser l’UMP grâce à cette division. Las, Bartolone prend des accents émus pour affirmer qu’il vaut mieux « perdre une région que son âme ». Une attitude qui serait nouvelle au PS. Il suffit de se souvenir dans quelles circonstances et au prix de quels tripatouillages la première secrétaire en place a été élue…

Le PS ne trouve-t-il donc pas, ici, le prétexte qui lui manquait pour enfin lâcher Frêche? Attendons de voir si ce lâchage survient réellement. Ensuite, il sera temps de chercher à comprendre ce qui peut se cacher derrière ce subit réveil des socialistes. Car je suis persuadé qu’il y a autre chose.

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21 Commentaires

Classé dans Politique

21 réponses à “Frêche : une chasse à l’homme pas très catholique

  1. Tiens, ça me rappelle un certain imam, dans une certaine ville du 93 attaqué en son absence par un « commando ». La presse va mal, ça c’est certain.

  2. @Al-Kanz

    Quel rapport?

  3. Mel036

    Frêche a été soutenu par 65% des militants de sa région, pas 90.

  4. @melo

    Ah pardon, c’est ce que j’avais cru lire dans l’article de l’Express. Je vais revérifier.

  5. et la question à la con : « à qui profite cette histoire » ? à l’UMP où je suis juste fou ?

  6. René de Sévérac

    Le racisme est tout ce qui n’est pas conforme à l’idéologie dominante. Voir à ce propos le rapport de Mme Isabelle FALQUE où l’expression « le mauvais touriste est celui qui oublie de repartir » (je ne garantis pas l’exactitude du propos!).

    Le cas Frèche est intéressant parce qu’il parle (volontairement) comme tout homme du peuple le ferait au café du commerce :
    1. Si vous dites que les députés sont plutôt mâles et blancs, vous faites une observation; si vous dites que l’équipe de foot qui représente la France est plutôt noire, vous faites du racisme.
    2. Le cas des harkis est plus douteux … quoique, dans le Sud où on observe encore des logements où ils sont regroupés, le terme « sous-homme », utilisé par Frèche dans un contexte très particulier, vient à l’esprit.
    3. Quant à Fabius, il a reçu la monnaie de sa pièce : l’expression « peu catholique » de la part d’un non catholique ne constitue pas une stigmatisation.

    L’estime générale que lui portent les socialistes et la population procède de son aura très particulière que les Parisiens ne peuvent comprendre.

  7. René de Sévérac

    Ma première phrase est restée dans le stylo. Lire
    « Le racisme est tout ce qui n’est pas conforme à l’idéologie dominante. Voir à ce propos le rapport de Mme Isabelle FALQUE où l’expression « le mauvais touriste est celui qui oublie de repartir » (je ne garantis pas l’exactitude du propos!) est classée raciste – quoique Isabelle a corrigé en « hostilité à l’immigration » – .

  8. Pingback: Mais à quoi joue Martine Aubry? « Pour tout vous dire…

  9. @lancelot

    Je n’en suis même pas sûr, selon les sondages, Frêche est donné vainqueur même en cas de triangulaire… Mais ce sera plus dur, évidemment, si une liste PS est montée contre lui, surtout si elle fait l’unité avec EE. Mais je ne suis pas sûr que l’UMP puisse en profiter…

    Visiblement, c’est ce que propose désormais Martine Aubry : http://www.parti-socialiste.fr/communiques/martine-aubry-propose-helene-mandroux-maire-de-montpellier-de-conduire-la-liste-ps-en-la

  10. cilia

    Ce n’est qu’une impression, mais je crois que pour pas mal d’électeurs, ce faux scandale incitera à voter Frêche.
    Et je ne peux que le comprendre puisque même moi, ça m’a traversé l’esprit, et pourtant, je ne suis pas fan !

  11. Pingback: Ségolène Royal n’est pas Laurent Fabius…

  12. PeutMieuxFaire

    Voilà une excellente défense de Georges Frêche, bien argumentée.

    Je veux bien croire que les propos de cet élu, que l’on dit aussi très cultivé, sont analogues aux propos de bistrot des électeurs que ce langage séduit. Ce style veut faire « peuple » et y parvient. Mais quand une expression à double sens heurte « l’intelligentsia politico-médiatique », qui en a une autre perception, ou constitue de fait une insulte à L. Fabius, la première et bonne réaction est de faire amende honorable, de présenter des excuses sincères, ce qu’il ne fait pas, du moins publiquement.

    La grossièreté du comportement et le langage à double sens ne sont pas condamnables tels quels. D’ailleurs G. Frêche n’a jamais été condamné par la justice quand il a été poursuivi à ce sujet.
    Mais sa persistance à réitérer et assumer de tels propos obligent ses partenaires politiques à se démarquer sauf à eux-même être « salis » en l’adoubant même implicitement.
    Vous parlez à juste titre de « honte ». Cette nième provocation contraint donc le PS à réagir cette fois, après un premier accommodement qui avait consisté à ne pas l’investir mais sans lui opposer une autre candidature. Ne cherchez pas plus loin. C’est la première attitude qui relevait du calcul.

  13. Bashô

    Le Chafouin> L’allusion aux « tripatouillages » était de trop. Soit il fallait s’en abstenir, soit donner des exemples avérés (et je peux en donner à ce propos pour tous les partis). Mais le glisser avec un sourire entendu n’est pas très élégant.

  14. J’ai tendance à croire Frêche quand il nous explique qu’Aubry veut l’éliminer en vue de la présidentielle, vu que lui soutient Royal.
    http://www.la-croix.com/afp.static/pages/100129130537.x6fh0bky.htm

    Le voilà peut-être, l’élément qui nous manquait.

    @Bashô

    Lisez le livre qui a été publié sur le sujet. Il est très clair… Je n’invente rien.

    @PMF

    Je suis d’accord avec vous. Je ne défend pas Frêche sur le fond, mais juste sur son intention ici et maintenant. C’est un grossie rpersonnage, ça ne fait pas de lui un antisémite… Mais aujourd’hui, c’est l’insulte suprême. Et je crois donc que ça cache une volonté de l’éliminer définitivement. pourquoi maintenant, pourquoi pas avant?

  15. PeutMieuxFaire

    Pourquoi pas avant ?
    Parce que Frêche est localement quasi indéboulonnable.
    Il a fallu cette provocation supplémentaire (que Frêche pouvait facilement dégonfler à vrai dire) pour rendre intenable plus longtemps la position ambiguë et subtile : « on ne l’investit pas, il reste exclu du PS, mais on ne présente personne et finalement on comptera quand même sa victoire probable comme une victoire de la gauche ».
    A mon avis c’est tout.
    D’autres y verront une manœuvre contre Ségolène Royal. N’est-il pas pour elle aussi, un soutien embarassant.

  16. Il aurait dit cela en parlant de Chirac ou de Peillon, cela n’aurait pas fait de vagues; le pb c’est qu’il a dit ça en parlant de Fabius… l’effet aurait été le même s’il avait parler de simone veil ou de Stauss Kahn, tu me suis ?…
    Encore un dérapage de plus !
    A droite ou a gauche, ces dérapages verbaux deviennent insupportables et qu’on le veuille ou non, il y a tout de même un fond de racisme latent qui m’insupporte

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  18. Mulcey

    La discrimination est une plaie sur laquelle les élus ne devraient pas jouer.
    Je n’adhère pas en tant que citoyen à une pensée normative – le bien pensant – mais un élu de par le fait qu’il est détenteur implicite de la parole de ses électeurs ne peut porter de tels propos.
    Quelles que soient les arrières pensées du PS et la lenteur de la réaction, ce parti montre un certain courage pour démettre un de ses membres assuré d’une réélection sans cela.
    Je joints les quelques citations les plus connues et qui ne sont sûrement pas « d’un caractère ridicule » comme Chafouin l’indique.

    « Dans cette équipe (de France), il y a neuf blacks sur onze. La normalité serait qu’il y en ait trois ou quatre. Ce serait le reflet de la société. Mais là, s’il y en a autant, c’est parce que les blancs sont nuls. J’ai honte pour ce pays. Bientôt, il y aura onze blacks. Quand je vois certaines équipes de foot, ça me fait de la peine. »

    « Vous êtes vraiment d’une incurie incroyable. Vous ne connaissez pas l’histoire. Ah, vous êtes allés avec les gaullistes… Vous faites partie des harkis qui ont vocation à être cocus toute leur vie… Faut-il vous rappeler que 80 000 harkis se sont fait égorger comme des porcs parce que l’armée française les a laissés ? Moi qui vous ai donné votre boulot de pompier, gardez-le et fermez votre gueule ! Je vous ai trouvé un toit et je suis bien remercié. Arrêtez-vous ! Arrêtez-vous ! Allez avec les gaullistes ! Allez avec les gaullistes à Palavas. Vous y serez très bien ! Ils ont massacré les vôtres en Algérie et vous allez leur lécher les bottes ! Mais vous n’avez rien du tout ! Vous êtes des sous-hommes ! Rien du tout ! Il faut que quelqu’un vous le dise ! Vous êtes sans honneur. Vous n’êtes pas capables de défendre les vôtres ! Voilà, voilà… Allez, dégagez ! »

    « Ils ne vont pas vouloir maintenant nous imposer leur religion ! Ceux qui ne veulent pas respecter nos valeurs, qu’ils rentrent chez eux! »

    « Je devrais me présenter aux élections municipales à Toulouse. Dans cette ville, quand j’étais étudiant, j’ai baisé 40% des Toulousaines. »

    « Si j’étais en Haute-Normandie, je ne sais pas si je voterais Fabius. Je m’interrogerais. Ce mec me pose problème. Il a une tronche pas catholique. »

    Offrir une tribune à ce genre de propos n’est-il pas dangereux ?

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