La débandade de Liévin illustre la stupidité du débat sur l’identité nationale

Récapitulons. Un grand débat sur l’identité nationale devait se tenir à Liévin, le 13 janvier. Avec un animateur reconnu (le journaliste et ancien ministre Philippe Vasseur) et des invités de haute volée : Daniel Percheron, président du conseil régional, Eric Besson, ministre de l’Immigration, Mgr Jaeger, évêque du diocèse d’Arras, et l’ancien joueur du RC Lens Erik Sikora. Marine Le Pen, élue locale, ayant annoncé son intention de venir se mêler aux discussion, les deux premiers ont pris le premier prétexte pour se débiner. Finalement, la préfecture a annulé le débat. Vous avez dit débat? Voilà qui prouve que le celui-ci n’existe pas, et n’a d’ailleurs pas lieu d’être.Le gouvernement ne veut pas récolter ce qu’il sème. Il a lancé un débat piégé sur l’identité nationale, et ne veut pas en assumer les conséquences. Il faut dire que la discussion lui échappe totalement. D’abord orienté sur une interrogation simple, qu’est-ce qu’être français aujourd’hui?, il a peu à peu dévié, le vote suisse sur les minarets aidant, sur la question de savoir si l’islam était ou non soluble dans cette identité. C’était le risque de la démarche.

Les arrières-pensées politiques de l’initiative gouvernementale sont connues, alors que les élections régionales se profilent, et qu’encore une fois, Nicolas Sarkozy espère bien ratisser large et séduire l’aile droite de son électorat, sans qui aucune victoire n’est possible pour lui. La venue du ministre Besson dans un de ces débats à Liévin, en pleine terre ouvrière et dans un territoire où le Front national est en train de ressusciter, n’était donc sûrement pas un hasard.

L’étrange définition de la Nation. Depuis des semaines, Éric Besson nous explique qu’il ne faut pas craindre le débat, que celui-ci doit se tenir, et qu’il ne faut pas avoir peur de parler d’identité nationale, qui ne doit pas être « un gros mot ». Or dans un entretien daté du 5 janvier, le ministre de l’Immigration a eu ces propos étonnants : « la France n’est ni un peuple, ni une langue, ni un territoire, ni une religion, c’est un conglomérat de peuples qui veulent vivre ensemble. Il n’y a pas de Français de souche, il n’y a qu’une France de métissage ».

Eric Besson en a-t-il eu marre d’être vilipendé par les médias et par la gauche, pour en arriver à une telle sortie? Voilà qui a, en tout cas, le mérite de clarifier la position du ministre, puisqu’une telle définition de la France revient à nier, purement et simplement, l’existence de la nation française. Comment ce monsieur ose-t-il demander aux étrangers arrivant en France, s’ils veulent obtenir la nationalité, de connaître sa culture, sa langue, son histoire, ses coutumes, s’il affirme que la France n’est « ni un peuple, ni une langue, ni un territoire, ni une religion »? Si la France n’est qu’un « conglomérat de peuples », si la nation n’existe que par la volonté de « vivre ensemble » (ce qui ne veut strictement rien dire), ce n’est qu’une étendue géographique, ni plus ni moins. Sans consulter qui que ce soit, le ministre a donc décidé d’abandonner la vision républicaine de la Nation, et l’objectif d’assimilation devenue au fil du temps intégration. Plus besoin d’intégrer! Il suffit de vouloir vivre ensemble.

Le coup politique du FN. Comment s’étonner, dès lors, que le Front national veuille à son tour se mêler au débat, pour faire comprendre à ses anciens électeurs que la droite « classique » les a dupés? C’est le retour du boomerang… Marine Le Pen, qui marche dans les traces de son père, a donc tenté un coup politique en annonçant sa participation au débat de Liévin. Ainsi, elle s’assurait la présence de toute la presse nationale, les gros titres, et une publicité à peu de frais, alors que sa campagne pour les régionales (mais y’a-t-il une campagne?) peine à démarrer.

Les partis traditionnels sont tombés dans le piège tendu par l’égérie frontiste. C’est d’abord Daniel Percheron qui a fait savoir qu’en fait, sa participation au débat n’avait jamais été prévue et qu’il s’agissait d’une « erreur » de ses services. Puis Eric Besson lui-même a prétexté devoir assister à une cérémonie de voeux de Nicolas Sarkozy pour annuler sa venue à Liévin. Personne n’est dupe.

Dernière étape de ce « coup de baguette magique » destiné à faire disparaître le caillou que représentait Marine Le Pen dans la chaussure du ministre : le débat a finalement été purement et simplement annulé par la préfecture du Pas-de-Calais. Pour Marine Le Pen, il est ensuite assez facile de crier à la « lamentable débandade de la part d’un Président de Région et d’un ministre (qui) démontre la peur, la collusion et la lâcheté de politiques qui veulent un débat sans le peuple et sans leurs adversaires ». La vice-président du FN a réussi son coup.

J’aime assez la réaction de Pierre Ferrari, candidat socialiste malheureux aux dernières municipales dans la ville maudite d’Hénin-Beaumont : « Ces cafouillages donnent l’impression d’un recul des Républicains devant Mme Le Pen. Et quand la République recule, nos valeurs agonisent. Tel un pyromane, M. Besson a soufflé sur les braises de la division déjà attisées par Mme Le Pen dans le Bassin minier. C’est irresponsable… »

Pire, Eric Besson a même ensuite perdu les pédales et le sens de la politesse, hier après-midi. Interrogé sur son recul par des journalistes, en marge d’un colloque, il s’est montré exaspéré : « Ce qui me navre, c’est qu’on donne autant d’importance à ce qu’elle dit. La réalité, c’est que je m’en fiche de ce qu’elle dit, de ce qu’elle pense, de ce qu’elle fait. » C’est un ministre qui parle?

Une conception étrange de la démocratie. Le Front national a reculé quand on a commencé à s’interroger sur les raisons pour lesquelles un grand nombre de Français avaient décidé de franchir la ligne jaune. Et quand on a commencé à prendre en compte ce malaise. En refusant de débattre en public (le débat sur France 2 aura lieu le 14 janvier, mais ce n’est pas tout à fait le même contexte), et surtout, en choisissant qui est digne ou pas de participer au débat public qu’il a lui-même initié, Eric Besson se décrédibilise, si toutefois on admet que celui qui a trahi son camp à la dernière présidentielle bénéficiait d’un reste de crédibilité.

Au final, cette agitation est une preuve de plus, s’il en fallait, que ce débat n’a pas lieu d’être : il ouvre la porte à toutes les dérives, toutes les polémiques, toutes les exploitations partisanes. Et ne débouche sur rien de bon, depuis le départ. Et de toutes façons, que peut-il en sortir? Une synthèse, un vote, une conclusion quelconque?

Personnellement, je ne comprends toujours pas la légitimité de ce débat. En quoi doit-on débattre de ce genre de concept? Qu’est-ce qui peut ressortir d’un débat? Les citoyens sont-ils qualifiés pour y participer? N’est-ce pas avant tout une question qui appartient aux chercheurs, aux historiens, aux politiques? Finalement, ceux qui raillaient la démocratie participative chère à Ségolène Royal font la même chose, mais en jouant avec le feu sur un thème aussi sensible que celui de la Nation et de sa définition.

15 Commentaires

Classé dans Chafouinage

15 réponses à “La débandade de Liévin illustre la stupidité du débat sur l’identité nationale

  1. Excellent billet… Désolé de ne rajouter rien d’autre… (juste envie de te citer toi)

  2. Claribelle

    Si on se réfère au début de la constitution française, on s’aperçoit que Besson dit effectivement beaucoup de bêtises. Si la France n’a ni peuple, ni langue, ni territoire, qu’est-ce que c’est ? un fantôme, un fantasme ? Et ce type-là est ministre ?

    ARTICLE PREMIER.
    La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.
    La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales.

    ARTICLE 2.
    La langue de la République est le français.
    L’emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge.
    L’hymne national est « La Marseillaise ».
    La devise de la République est « Liberté, Égalité, Fraternité ».
    Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.

  3. Jean

    Besson est effectivement un désastre. Il tente de mettre en œuvre la technique appliquée avec succès par Sarkozy de 2002 à 2007 : * Phase 1 : tenir des propos à la limite du politiquement correct, de la « ligne jaune » ; * Phase 2 : écouter tranquillement les réactions indignées de l’intelligentsia, des médias et des politiciens de gauche ; * Phase 3 : étaler les sondages qui montrent que l’immense majorité des français est d’accord avec les propos tenus en phase 1 ; * Phase 4 : avoir le triomphe modeste et calmer le jeu en reformulant légèrement les propos de phase 1 dans le sens de l’orthodoxie bien-pensante politiquement correcte. Résultat : apparaître comme un modéré calme et posé soutenu par « les Français » dont la gauche est complètement déconnectée. Ca lui a fait gagner l’élection présidentielle.

    Besson essaye de faire pareil, mais son principal défaut est simplement qu’il n’a pas les tripes pour mener cette partie de poker et à donc tendance à perdre rapidement son sang-froid. Par conséquent : en phase 1, il dérape et va au-delà de la fameuse « ligne jaune » ; en phase 2, il reçoit les récriminations indignées de ses ex-camarades avec terreur ; perdant complètement les pédales, pour faire taire les injures, sans attendre l’approbation du bon peuple sondé, il saute directement en phase 4 et là encore va beaucoup trop loin dans l’autre sens. D’où ses allers-retours effrayants entre des propos républicains assimilationistes du matin contredits dans l’après-midi par des discours type-Rainbow Coalition que ne renieraient pas Jesse Jackson.

  4. Bashô

    Ah Super-Dupond… Sait-on que ce fut une création du génial Gotlib pour brocarder une certaine ferveur cocardière?
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Anti-France

  5. Très bon billet. Besson a ressuscité un FN moribond avec ce débat qui n’avait pas lieu d’être.

    Il essaye de sauver les meubles en rattachant désormais le concept de « nation » mais le débat sur l’identité nationale était biaisée dès le départ.

    J’ai rajouté ton article au Pearltree que j’avais consacré à la question.

    http://www.pearltrees.com/reversus/tree/1_413449/

  6. Gwynfrid

    Le constat que tire ce billet est très juste, il n’y a rien à ajouter. La définition de la France par M.Besson, citée ici, est d’une vacuité intellectuelle incroyable chez un type de ce niveau. Il a dû perdre les pédales quelque part en route et il est en train de gesticuler dans tous les sens pour essayer de les retrouver. En attendant d’y arriver, il offre des points à Mme Le Pen sur un plateau d’argent. C’est elle qui finit par apparaître comme l’interlocutrice pondérée et de bon sens en comparaison… il fallait le faire.

  7. Oui, très bon billet…
    J’ai juste envie de voir s »afficher le mot « FIN » au générique de ce débat putride !

  8. René de Sévérac

    Excellent billet.
    Ce Besson en fait trop et je pense que Sarkozy en aura bientôt marre (Enfin ça me parait évident).
    « Il n’y a pas de Français de souche, il n’y a qu’une France de métissage ». Voilà un point sur lequel cet homme est cohérent en renvoyant son épouse pour convoler avec une tunisienne de 22 ans.

  9. « Et de toutes façons, que peut-il en sortir? Une synthèse, un vote, une conclusion quelconque? »

    c’est exactement ce que je me suis dit au moment du lancement de ce pseudo débat.
    Excellent billet.

  10. Panouf

    A mon idée, le problème n’est pas de débattre, mais d’accepter le débat: en en posant dès le début le cdre et surtout tous les éléments à connaitre: enquètes sociologiques, statistiques, etc, etc… ça aurait pui aider mais là, personne na de moyen d’éviter de sombrer dans le racisme primaire. (Je dis cela parce qu’il me semble évident que l’explosion de la délinquance chez les français immigrés d’origine musulmane est due surtout à la pauvreté…)

  11. Eh bien pour une fois qu’un billet fait l’unanimité… Champagne! 😉

    Je pense que Jean a très bien résumé la façon dont procédent nos dirigeants, et Besson en particulier. Ce type doit très très mal vivre le fait d’être dénoncé comme un fasciste par la gauche et les bienpensants. ça doit l’agacer à un point qu’on ne peut pas imaginer. Avoir été aussi longtemps dan sle camp du Bien universel, et se retrouver dan sle camp des maudits… ça doit être dur à avaler. Donc de temps en temps il se venge, avec une phrase comme celle-là.

  12. doumet

    Une petite erreur dans le billet, quand il est dit que la France du coup n’est qu’une étendue géographique: même cela, Besson le nie quand il dit que ce n’est « pas un territoire ». Cela me fait penser à l’URSS, qui était par définition le seul état à ne pas être caractérisé géographiquement: d’un point de vue théorique, il pouvait contenir la terre entière (mais je doute que ce soit là l’idée de Besson).

    Quant au débat… rien à rajouter sur ce qui est dit. Il n’est qu’un prétexte pour relancer un réflexe identitaire, et non pas une réflexion identitaire. Réflexe qui est favorable face au PS, mais pas face au FN…

  13. Salut,
    un point d’accord : la définition de Besson de ce qu’est être français est vraiment à côté de la plaque et choquante à bien des égards.

    Un point de désaccord : le débat a lieu d’être, et il est normal que les questions de l’immigration et de l’islam y soit présentes.

    Pour quelle étrange raison ne pourrions nous pas nous interroger, publiquement et personnellement, sur ce qu’est être français ? Pourquoi ne pourrions nous pas exprimer, simplement et en respectant les personnes, que oui voir une femme passer en burqa m’interpelle dans mes valeurs, dans ma manière de penser la société ? Pourquoi ce politiquement correct visant à faire taire le débat, en le présentant comme uniquement motivé par des fins électorales ?

  14. @Lomig

    « Pour quelle étrange raison ne pourrions nous pas nous interroger, publiquement et personnellement, sur ce qu’est être français ? »
    S’interroger, je ne suis pas contre, mais la façon dont s’est fait me pose problème. En quel honneur débat-on de cela dans les préfectures? pour moi ce n’est pas à l’Etat de s’occuper de ça. Qu’il gère son déficit et après on voit s’il peut se mêler d’identité nationale. A etre au four et au moulin on fait n’importe quoi.

    Ensuite, si tu crois que ce débat n’a aucune visée électorale, c’est que tu es naïf… Ceci dit on peut très bien faire un truc bien à des fins électorales.

    Enfin, le débat sur la burqa n’a rien à voir avec le débat sur ce que je suis, moi, et de ce que ce peuple, est. On n’a pas eu besoin de ce débat pour mettre ce problème sur la place publique, enfin! Idem en 2004 pour la loi sur le voile…

  15. Pingback: Lettre ouverte au “voyou” Vincent Peillon « Pensées d’outre-politique

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