La disparition d’un des derniers gaullistes

Comme beaucoup, je suis ému ce matin après avoir appris la mort de Philippe Seguin, décédé cette nuit d’une crise cardiaque à son domicile, à l’âge de 66 ans.

La classe politique unanime voit là la disparition d’un « grand commis de la République », d’un défenseur inlassable de la probité et d’un vilipendeur du gaspillage public. Il faut dire que le président de la Cour des comptes a donné du fil à retordre à la présidence de la République, avec plusieurs rapports loin d’être tendres, comme sur les dépenses excessives de l’Elysée en matière d’études d’opinion, ou sur cette fameuse histoire de la douche à 245 000 €, édifiée pour le temps d’un sommet de l’Union pour la Méditerranée. Philippe Seguin n’a pas joué contre son camp naturel, mais a juste fait son boulot honnêtement (comme lorsqu’il était président de l’Assemblée, d’ailleurs). Et il a pu le faire, parce qu’il ne tenait son pouvoir de personne, et n’avait aucun compte à rendre aux électeurs. C’est ainsi qu’on peut parfois faire de grandes choses. D’où l’importance d’avoir des autorités administratives indépendantes du pouvoir exécutif.

A gauche, on applaudit bien sûr une personnalité qui ressemble à ce que pourrait être à droite l’anti-Sarkozy. Certains franchissent même les bornes de la décence, en affirmant explicitement qu’à l’Elysée, on se frotte les mains ce matin. Voilà où mène le militantisme. A l’excès et aux paroles inconséquentes.

Philippe Seguin n’était pas que cela. Il a aussi été l’un des rares députés de droite à soutenir la loi sur l’abolition de la peine de mort, en 1981. Il était aussi celui qui pendant des années, a lutté contre Chirac (et avec Pasqua) au sein du RPR, dans un duel entre droite gaulliste et libérale et droite gaulliste et sociale. Il sera d’ailleurs de ceux qui inspireront à Chirac le thème de la fracture sociale, pour l’élection présidentielle de 1995. A l’époque, Henri Guaino et François Fillon étaient séguinistes, faut-il le rappeler.

Il a aussi été celui qui a osé dire non à Maastricht, en dépit du politiquement correct et de l’unanimisme de l’époque. Qui a osé claquer la porte de la vie politique après sa défaite aux municipales de 2001 à Paris et surtout la création un an plus tard de l’UMP, qu’il n’approuvait pas.

On peut avoir du respect pour Philippe Seguin, qui semblait être un homme politique de convictions et de valeurs, comme on en voit peu. Et comme on en voit très peu dans le gouvernement actuel de la France.

De façon plus personnelle, je suis toujours ému lorsque des hommes et des femmes meurent ainsi, dans la force de l’âge, sans que leur famille s’y attende. Sans qu’elle ait pu s’y préparer, ou leur dire au revoir. Nos pensées vont donc également à la famille de Philippe Seguin.

16 Commentaires

Classé dans Politique

16 réponses à “La disparition d’un des derniers gaullistes

  1. Momo

    « Et il a pu le faire, parce qu’il ne tenait son pouvoir de personne, et n’avait aucun compte à rendre aux électeurs. C’est ainsi qu’on peut parfois faire de grandes choses ».

    Les plus grands dictateurs partagent totalement cette remarque. En revanche, je ne sais pas si c’est une bonne chose. C’est même inquiétant pour la démocratie, qui est, rappelons-le, le meilleur des régimes.

  2. @Momo

    Ce n’est évidemment pas ce que j’ai voulu dire… J’ai voulu dire que bien souvent, le fait de devoir rendre des comptes trop rapidement conduit à faire du caca boudin. C’est en ce sens, par exemple, que j’étais totalement opposé à ce que le mandat présidentiel soit raccourci de deux ans. On voit le résultat : à peine le travail entamé, on pense déjà à la réélection. ça ne peut pas donner du bon travail.

    Seguin a pu faire du bon boulot en partie parce qu’on n’attendait pas de lui qu’il plaise au peuple ou à un chef.

    Quant à la supériorité de la démocratie, je ne crois pas qu’il s’agisse d’un dogme. Et le contraire de la démocratie n’est pas forcément la dictature.

  3. Jean

    @ Momo : Voulez-vous démontre l’expression « la démocratie est le meilleur des régimes » ?

    J’affirme pour ma part : 1) qu’il n’est pas nécessaire pour un catholique de croire que la démocratie est le meilleur des régimes ; 2) que pour ma part je ne crois pas que la démocratie soit le meilleur des régimes.

  4. @jean

    mais tout le monde n’est pas catholique…

  5. Gwynfrid

    La citation exacte est « la démocratie est la pire des formes de gouvernement, à l’exception de toutes les autres qui ont été essayées » (Churchill).

    On peut être d’accord ou pas, mais ça n’a pas grand-chose à avoir avec le fait d’être catholique. Sauf sur un point, cependant : il y a pas mal de corrélation entre les régimes non démocratiques et la persécution des catholiques.

    Autrement: M.Seguin était un des très, très rares politiciens capable d’inspirer un grand respect en même temps qu’un profond désaccord sur le plan des idées. Rien que pour ça, chapeau.

  6. NM

    La mort de Philippe Séguin est triste par sa brutalité et la sympathie que la personne avait su créer (surtout depuis son retour à la Cour des comptes). Son opposition à la peine de mort méritait d’être rappelée (dès son élection en 1978 alors que l’opinion ne suivait pas).
    Il reste que je ne parviens pas à comprendre l’éloge du gaullisme social qui accompagne l’évocation de la personne… Comme le retour de certains à la démocratie chrétienne, il me semble que cela témoigne d’un cruel manque d’imagination politique.

  7. @NM

    Peut-être parce que beaucoup estiment que le pouvoir actuel mène une politique brutale, et qu’un peu de rondeur ne nous ferait pas de mal… Mais ce qui est paradoxal, c’est que cette même rondeur a été reprochée chez Chirac, dont l’indécision et le manque de fermeté et de volontarisme ont été très critiqués…

  8. Obi-Wan Kenobi

    @ Momo :
    Je ne pense pas que l’affirmation du Chafouin soit incompatible avec la démocratie. Et faudrait-il vous rappeler que le plus célèbre dictateur est arrivé tout à fait démocratiquement à la tête de son pays, l’Allemagne, en 1933. Je caricature peut-être votre pensée, mais en réagissant ainsi, vous avez caricaturé celle du Chafouin.

    Je n’aime néanmoins pas particulièrement polémiquer à propos de la mort d’un homme. Je me bornerai à abonder dans le sens du Chafouin : le fait de défendre des convictions et de préserver son indépendance d’esprit est difficilement conciliable avec le fait de gagner une élection au suffrage universel direct. Mais cela permet, effectivement, d’accomplir de grandes choses à des postes où le pouvoir qui vous est octroyé ne met pas en péril la démocratie.

    @ Gwynfrid :
    Merci d’avoir précisé la citation exacte et surtout son auteur qui n’était pas la moitié d’un très grand homme.

  9. Pingback: Valérie Pécresse… une stupéfiante bétise.

  10. S1ned

    Il paraît d’ailleurs que ce grand homme avait une faiblesse: il était pour le PSG.
    C’est d’ailleurs pour cela qu’on appelle les joueurs du PSG : « les chèvres de Mr Seguin  »😉

  11. Pingback: Revue des Blogs (semaine 1)

  12. Paie à son âme !

  13. @Sined

    Pour le PSG??? Arggh…. je ne le verrai plus jamais comme avant….

  14. Braillard

    @ Obi-Wan

    Très démocratiquement élu, le père Adolf, c’est quand même à voir. Selon les critères de l’époque, oui (encore que Weimar n’était pas aussi démocratique que l’était la IIIème) selon les critères actuels, bof. Il a été nommé après un recul aux élections, alors qu’Hindenburg avait refusé de le nommer à l’été 1932. Enfin c’est du pinaillage, mais reste que le soutien du peuple, Mussolini l’a eu aussi, alors même qu’il a pris le pouvoir par la force. Et la majorité était une majorité relative. Ils élisaient une majorité gouvernementale, pas un président de la République. Autrement dit, le soutien du peuple n’est pas nécessairement démocratique, puisque très contingent, la souveraineté résidant d’abord dans la nation, ensuite dans le peuple.

    Quant à Séguin, je l’ai « découvert », ou approfondi, via les divers blogs et journaux en ligne. Du coup, je suis touché par sa mort. J’ajoute qu’il me semble qu’il n’est pas seulement « l’anti-Sarkozy » mais bien « l’anti-classe politique actuelle » parce que j’en vois très peu des comme lui.

    De plus sa carrière me laisse un goût amer. Il en ressort quand même l’impression qu’à être honnête, droit, qu’à avoir un certain sens de l’Etat, du bien commun, eh bien on finit certes magistrat (et quel magistrat!) mais on ne finit ni Premier Ministre, ni « présidentiable », et ce non à cause d’un prétendu manque d’affection du peuple, mais à cause du jeu des partis.

    PS: oui, j’ai conscience que ma remarque a un côté démago, voire populiste, mais j’ai vraiment l’impression que ce qui devrait être les institutions permettant la compétition pour le pouvoir se transforment en institutions du moins-disant politique. Et hors tout contrôle du peuple, précisément.

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