Pie XII a préféré agir plutôt que de parler

Afin de faire mentir le billet d’hier, juste quelques mots sur cette décision de Benoît XVI de proclamer « vénérables » deux de ses prédécesseurs ce week-end, franchissant ainsi une nouvelle étape en vue de leur déclaration de sainteté. Si la perspective de la béatification de Jean-Paul II ne semble gêner personne, en revanche, celle de Pie XII continue de susciter la polémique. On reproche au pape de la seconde guerre mondiale de ne pas avoir « dénoncé » avec plus de vigueur la shoah. Question : vaut-il mieux parler, ou agir?

Il est amusant de voir que notre société aime autant le verbe, au point de le préférer parfois à l’action. Regardez sur le sommet de Copenhague : combien de déclarations fracassantes, mais quel résultat au final? Rien, nada, peanuts. Nos sociétés occidentales adorent parler, s’agiter. Aujourd’hui, il faut absolument que les dirigeants s’expriment sur tout et n’importe quoi. Lorsque quelqu’un d’important meurt, lorsqu’il se passe quelque chose de marquant, chacun doit imprimer sa marque, sortir son communiqué, prendre la parole publiquement. On aime ainsi « dénoncer ».

C’est cette société qui juge avec sévérité le pape Pie XII. Celui-là même qui a rédigé une encyclique vibrante pour dénoncer l’idéologie nazie, Mit Brennender Sorge, celui là même qui dans un message radiophonique diffusé à Noël 1942, évoqua les « centaines de milliers de personnes, qui, sans aucune faute de leur part, et parfois pour le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont été vouées à la mort ou à une extermination progressive « , est pourtant accusé de collusion avec le nazisme pour les plus malhonnêtes, et de complicité passive pour les plus gentils. La faute à la pièce Le Vicaire, inspirée par les services de propagande soviétique, et qui deviendra avec Costa-Gavras le film Amen.

Au fond, que reproche-t-on à Pie XII? De n’avoir pas, du haut de sa chaire de Saint-Pierre de Rome, prit le micro pour dénoncer avec vigueur la Shoah.

Personne – hormis les ignorants ou les malhonnêtes – ne peut contester les actes concrets commis par le Vatican pour venir en aide aux juifs persécutés, à Rome, mais pas seulement. Des juifs ont été hébergés dans les bâtiments même du Saint-Siège. Et la diplomatie vaticane s’est évertuée, pendant toute la guerre, à sauver des juifs à travers l’Europe. Plusieurs historiens juifs l’ont démontré depuis la guerre. Comme le dit Koz, qui a écrit plusieurs articles déterminant sur la question, « que fallait-il donc faire ? Discourir ou sauver des vies ? »

Le pape a ainsi estimé qu’il était préférable d’agir dans l’ombre, plutôt que de compromettre ses efforts en effectuant des déclarations publiques qui n’auraient pas changé grand-chose au destin de la guerre. La question est là : s’il avait parlé, aurait-il pu agir?

Rappelons que contrairement aux alliés, qui ont pu condamner la Shoah en 1942 (le pape l’a fait de manière allusive dans son message de Noël 1942), le Vatican était cœur du conflit. Encerclé au sein d’un pays allié de l’Allemagne hitlérienne. Le pape a ainsi jugé qu’il valait mieux rester libre pour pouvoir continuer d’être utile.

Il est par conséquent désolant de voir nos amis juifs dénoncer le processus de béatification de Pie XII. A tous ceux qui mettent en doute la bonne foi de ce pape, et son action concrète en faveur des juifs persécutés, je n’aurai que deux questions :

1/Pourquoi à l’issue de la guerre, le 13 janvier 1945, le grand rabbin de Rome s’est-il converti au catholicisme, prenant comme prénom de baptème celui du pape, Eugenio?

2/Pourquoi Golda Meir, alors ministre des Affaires étrangères d’Israël, déclara-t-elle ceci, après le décès du souverain pontife en 1958 : « Quand le terrible martyre de notre peuple arriva, pendant la décennie de la terreur nazie, la voix du Pape s’ éleva pour les victimes […] Nous pleurons un grand serviteur de la paix » ?

J’ai du mal à croire qu’ils l’auraient fait, si Pie XII avait été celui qu’on prétend qu’il était aujourd’hui. Et moi, je préfère les faits historiques à l’opinion de Costa-Gavras.

33 Commentaires

Classé dans Chafouinage, Religion

33 réponses à “Pie XII a préféré agir plutôt que de parler

  1. Bashô

    Je vais faire une entorse à la correction en copiant-collant (et en modifiant légèrement) un commentaire que je viens de faire sur le blog de frédéric Mounier. Cela ne répond pas tout à fait à votre note mais…

    Je ne tiens pas à réagir « sur » Pie XII: seul le Magistère peut discerner authentiquement la sainteté personnelle de telle ou telle. Juste souligner un malentendu sur la saintété qui me semble très fréquent:
    – à lire les diverses réactions, on a l’impression dans l’esprit de beaucoup (dont des catholiques) que béatifier et/ou canoniser quelqu’un revient à l’ériger en modèle « absolu » i.e. quelqu’un de « parfaitement » saint, dont tous les actes traduiraient une parfaite écoute de la Parole de Dieu; un super-héros en somme. Cette erreur est assez compréhensible à cause des hagiographies dont nous avions été tant abreuvés et qui dépeignaient les saints comme des surhommes, du genre à donner dès le berceau leurs biberons aux pauvres. On ne peut et ne devons « singulariser » (la langue anglaise a ce terme bien plus suggestif de « to single out ») tel ou tel saint hors de son époque et son péché « collectif » induit par sa culture (par exemple, si on naissait dans une société qui voient tous les noirs comme intrinsèquement inférieurs, il faudrait une force d’âme peu commune et/ou bénéficier de la grâce pour aller au-delà de ce préjugé profondément ancré dans l’inconscient). On pourrait évoquer saint Bernard qui disait que tuer les infidèles n’était que « malicide. »
    – Je crois que les juifs ont le droit et même le devoir de faire part de leur inquiètude. Béatifier reviendrait pour eux à ériger en modèle politique. Au lieu de chercher à tout prix à « démontrer » que Pie XII avait fait la meilleur politique possible, ce qui est au moins extrêmement difficile, il faudrait expliquer ce que signifie vraiment béatifier et canoniser, et rappeler que nous professons aussi que « Dieu seul est saint. »
    – Et il faut reconnaître que la controverse autour de Pie XII renvoie au fond à la question de l’antisémitisme dans l’Eglise. Si l’antisémitisme nazi est substantiellement différent de l’antijudaïsme chrétien, il faut reconnaître que l’Eglise n’a guère veillé (sauf au XXeme siècle) à distinguer antijudaïsme et antisémitisme et cette faillite, en permettant l’ancrage de l’antisémitisme (le juif errant, la synagogue aveugle, les riches juifs…) dans l’inconscient collectif a préparé le terrain à la Shoah. Il serait instructif de lire la Croix à l’époque de l’Affaire Dreyfus ou le IVeme concile de Latran qui, par sa législation, a imposé le juif comme « l’ennemi intérieur » qu’il faut soigneusement séparer du reste de la société. Plus significatif, dans son livre sur Vichy, Robert Paxton pour montrer la précocité de la volonté de collaboration du régime vichyste, il évoqua grâce aux archives du Quai d’Orsay, des contacts (dès 1940 si je me souviens bien) avec le Saint-Siège pour savoir dans quel mesure une législation antisémite serait acceptable pour les catholiques. Il ne dit pas quelle fut la suite mais ce qui nous interpelle, c’est comment on a pu oser (se) poser une telle question.

  2. Bashô

    Au fait, c’est Pie XI et non Pie XII qui a rédigé le fameux encyclique « Mit brennender Sorge ».

  3. @basho

    C’est une encyclique de Pie XI mais c’est celui qui était alors le cardinal Pacelli, alors nonce en Allemagne, qui l’a rédigée.

  4. Bashô

    Le Chafouin> Vous avez raison, au temps pour moi.🙂

  5. Gwynfrid

    Pour la béatification de Pie XII, je me permets de ne pas avoir d’opinion. Bien sûr je suis d’accord pour dire que le lynchage dont il fait l’objet est scandaleux, et comme vous je le trouve typique des jugements péremptoires et définitifs d’une époque qui vit dans l’instant. Mais faut-il le béatifier, je ne sais pas. Je fais confiance au processus complexe et éprouvé qu’emploie l’Église pour prendre ce type de décision. C’est toujours mieux que de décider par SMS surtaxé.

    Par contre, pour Jean-Paul II sur lequel personne ne semble avoir d’objection, je trouve ça un peu rapide. Où est l’urgence ? Il n’en sera pas moins saint si on attend quelques dizaines d’années pour ouvrir le dossier. Les cris de « Santo subito » entendus lors de ses obsèques m’avaient paru choquants et même un peu obscènes – et bien représentatifs d’une société qui porte quelqu’un au pinacle ou le cloue au pilori de façon irréfléchie et instantanée, avant de passer à la vague médiatique suivante.

  6. vince

    Ces petits rappels sont bien utiles cher chafouin. Malheureusement, la primauté accordée à la polémique dans l’espace médiatique et l’absence abyssale de sens critique des médias français font que je ne les ai lu que sur ton blog et nulle part ailleurs. Du coup, cela permet aux autorités religieuses juives en France de raconter tranquillement des contre-vérités que personne n’ose contester au risque de passer très vite pour des antisémites voire pire…

  7. @vince

    Personnellement, je ne pense même pas que les autorités juives soient de mauvaise foi. En revanche, certains le sont, car ils attaquent de manière systématique et pratiquent la désinformation avec un soin proche de l’acharnement.

    @gwynfrid

    Je ne sais pas non plus s’il faut le béatifier. Je ne connais pas précisément la vie de Pie XII hormsi en ce qui concerne la seconde guerre mondiale. Simplement, j’ose imaginer que les raisons de cette volonté de le béatifier vont bien au-delà de cette question.

    En revanche, je serais plutôt d’accord avec toi en ce qui concerne JP II. Chez Sacristains, on a voulu raconter des anecdotes de nos vies, liées à celle de Jean-Paul II. Après, la question de savoir s’il doit être béatifié maintenant ou dans dix ans me paraît intéressante, mais pas essentielle.

    @Bashô

    Ce rappel ne me paraît pas hors-sujet : en effet, on a tendance à ériger les saints en héros, alors qu’ils ont plus vocation, à mon humble avis, à être des modèles. Donc c’est vrai que si la personnalité de Pie XII était contestable sur certains aspects, il me semblerait hasardeux d’en faire un modèle.

  8. Dang

    Je suis tout à fait d’accord avec Le Chafouin, si le Grand Rabbin de Rome avait eu un doute sur l’attitude de Pie XII pendant la guerre, il n’aurait jamais pris comme nom de baptême celui du Pape.
    Je ne pense pas que sa conversion soit le résultat de l’action de Pie XII mais le choix du prénom en dit long sur la haute estime qu’il avait pour ce pape.

  9. Je partage l’avis de Basho concernant l’antijudaisme chrétien
    Pie XII en a certes hérité mais il a fallu attendre Jean XXIII pour renoncer clairement à cet anti judaisme
    Pie XII a t-il préparé cette décision? Je n’en sais rien
    Toujours est il qu’il a fallu encore 15 ans après la guerre pour tirer la leçon des événements, ce qui prouve que la Curie romaine et le pape ne les avaient pas réellement compris n’y pris la mesure de la responsabilité ecclésiale

  10. Dang

    @Verel : il est toujours facile de taper sur les cathos et de les accuser de tous les péchés de la terre. Je voudrais vous faire remarquer que s’il y eut malheureusement des pogroms en Pologne catholique, les pires pogroms eurent lieu en terre russe orthodoxe.

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  14. A Dang : on a été méchant , mais les autres ont fait pire
    C’est votre conception de la sainteté?

  15. @verel

    Ce que je comprends mal dans votre intrrvention c’est le rapport que vous effectuez entre l’antijudaisme chrétien qui a existé et qui existe encore parfois, et ce debat-ci!

    Est ce que parce qu’une certaine tradition catholique a èté antijudaique, pie XII en est forcément l’héritier? Et cela vaut il condamnation quant aux accusations d’inaction qui sont portées contre lui?

  16. Bruno

    Madame Golda Meir serait venu, au nom de l’Etat israëlien, remercia le pape Pie XII pour son comportement pendant la guerre. C’est une personne de 81 ans qui me l’a affirmé (ainsi que la conversion au catholicisme du Grand Rabin de Rome, et de sa famille), mais je n’ai trouvé aucune source le confirmant: est-ce exact?

  17. Louve

    Dans un article publié par la Jewish virtual library, on trouve la confirmation de ces propos:
    http://www.jewishvirtuallibrary.org/jsource/anti-semitism/piusdef2.html

    « No less grateful were the words uttered on Pius’ death by the chief rabbis of Egypt, London, and France. At the United Nations, Israel’s Minister of Foreign Affairs, Mrs. Golda Meir, said:

    « We share the grief of the world over the death of His Holiness Pius XII. During a generation of wars and dissensions, he affirmed the high ideals of peace and compassion. During the ten years of Nazi terror, when our people went through the horrors of martyrdom, the Pope raised his voice to condemn the persecutors and to commiserate with their victims. The life of our time has been enriched by a voice which expressed the great moral truths above the tumults of daily conflicts. We grieve over the loss of a great defender of peace. »

    L’article entier est très intéressant d’ailleurs.

  18. Je me suis sans doute mal exprimé

    La question ici est celle de savoir si Pie XII doit être déclaré saint et à ce titre donné en exemple aux chrétiens

    Le fait qu’il est fait le choix d’agir pour cacher des juifs plutôt que de parler haut et fort n’a pas à voir avec la sainteté, qui ne s’appuie pas sur le fait qu’on est ou non habile politique (quand bien même on serait capable de définir ce qu’était à l’époque la meilleure solution)

    Par contre, après la guerre, la question de la responsabilité du discours millénaire sur les juifs dans ce qui est arrivé est de la responsabilité du pape. Y répondre ou non me parait un marqueur de sainteté (on juge l’arbre à ses fruits!)

    Jean XXIII et le concile en ont tiré les conséquences concrètes dans la liturgie de l’église
    Je reproche à Pie XII de ne pas l’avoir fait, avec ce bémol qu’il l’a peut être préparé, je n’en sais rien

    Je suis peut être hors sujet, si celui ci est l’attitude du pape pendant la guerre, pas si le sujet est Pie XII, sa béatification et les juifs

  19. Sur le rôle de Pie XII pendant la guerre, il faut aussi rappeler qu’il a participé à écrire l’encyclique « Mit brennender Sorge » qyui condamne le nazisme en raison de son caractère raciste
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Mit_brennender_Sorge

    On notera ce que dit Wikipédia des conséquences de la lecture de cette encyclique dans les églises allemandes
    Suite à cette encyclique, des persécutions anti-catholiques prennent place en Allemagne. En mai 1937, 1 100 prêtres et religieux sont jetés en prison. 304 prêtres sont ensuite déportés à Dachau en 1938. Enfin, les organisations catholiques sont dissoutes, et l’école confessionnelle interdite, les évéchés de Munich, Fribourg et Rottenburg sont saccagés par la Gestapo.

  20. Bashô

    Le Chafouin> En évoquant l’antijudaïsme et l’antisémitisme, je voulais suggérer d’une part qu’il était compréhensible que les juifs fussent chatouilleux sur cette question et d’autre part que ce débat sur Pie XII n’aurait peut-être avoir lieu s’il n’y avait en filigrane la question de la responsabilité (indirecte) de l’Eglise (par Eglise, j’entends tous les chrétiens, qu’on soit évêque ou laïc, catholique, protestant ou orthodoxe). Le Concile de Vatican II et le geste de repentance de Jean-Paul II sont des avancées inestimables mais j’ai l’impression que le chrétien « moyen » ne prend toujours pas la mesure de la question. Un peu comme si l’action des Justes et l’enseignement actualisée du Magistère avaient justifié l’Eglise par rétroaction.

    Pour mieux éclairer ce que je viens de dire, je vais revenir sur ce que vous avez dit: « une certaine tradition catholique a été antijudaique. » Je suis désolé mais toute la tradition catholique et plus largement chrétienne a été antijudaïque. Avant de continuer, je précise d’emblée qu’il faut distinguer soigneusement antisémitisme et antijudaïsme.

    N’oublions pas que très vite, dès le deuxième siècle avec la destruction du Second Temple au moins, les chrétiens se sont pensés comme la Nouvelle Israël qui remplace l’Ancienne Israël. Le christianisme s’est substitué au judaïsme en tant que nouvelle et authentique alliance, l’ancienne alliance n’étant plus valide. C’est ce qu’on appelle la théologie de substitution. L’un des premiers à l’avoir pratiquement explicité est Eusèbe de Césarée. C’est donc bien en ce sens qu’on peut parler d’antijudaïsme.

    Ce lien http://pagesperso-orange.fr/jean-claude.bologne/vocabulaire/eglisesynag.jpg montre une photo de la « synagogue aveugle » qui était très courante dans les églises et dans l’art picturale et à qui on opposait l’Eglise qui voyait. Cela pour montrer un exemple de prégnance culturelle de l’antijudaïsme dans la société chrétienne.

    Et donc les juifs étaient au sein de la société dans une position ambivalente: à la fois le premier peuple élu qui avait à cet égard une relation particulière avec le Seigneur et en même temps ceux qui ont refusé de le reconnaître, une vivante réfutation de la véracité du christianisme. Ce qui explique que ce fut dès le début une épine dans la société chrétienne, ceux dont la conversion prendrait un relief tout particulier mais dont le refus même est une trahison de la Parole de Dieu. Si on n’a pas cela à l’esprit, on ne peut pas comprendre les paroles violentes des Pères de l’Eglise (saint Jean de Chrysostome qui réclamait par exemple l’usage de la force) et des chrétiens. Un cas tout à fait significatif est ce lui de Luther : il avait d’abord écrit « Que Jésus-Christ était né juif », une défense vigoureuse de la dignité intrinsèque des juifs et puis étant déçu par leur refus de se convertir à la « vraie religion réformée » avait sombré dans l’antisémitisme le plus crasseux (cf ses « propos de table »).

    Mais je le répète, l’antijudaïsme est à distinguer de l’antisémitisme. Disons que pour un antisémite, un juif même converti restait un juif tandis que pour un chrétien non antisémite, un juif qui se convertissait n’était plus juif. Deux exemples pour souligner la différence: 1) Saint Louis avait considérablement durci la législation contre les juifs (en 1242: des exemplaires du Talmud furent confisqués et brûlés sur la place publique, en 1269, appliquant le IVe Concile de Latran, imposa le port d’une étoffe jaune et bien d’autres mesures) mais n’était pas antisémite, des juifs convertis eurent de considérables honneurs et furent même des conseillers du Roi.
    2) Parmi les compagnons de Saint Ignace de Loyola, il y avait un juif converti, un conversos. Saint Ignace l’estimait et l’aimait beaucoup. Lorsqu’il songea à lui comme successeur au généralat des jésuites, il se heurta au Souverain Pontife qui était auparavant archevêque de Tolède si mes souvenirs sont bons et était un fervent partisan de l’idéologie du sang pur qui commençait à s’élaborer en Espagne. Finalement, il dut s’incliner.

    (je coupe pour faciliter la lecture)

  21. Bashô

    (suite du commentaire précédent)

    Bref, tout le christianisme était antijudaïque et se pensait ainsi comme tel. Mais l’antisémitisme était plus confiné et n’a jamais été « officiellement » soutenu quelque soit la confession (catholicisme, orthodoxie…) Mais on ne peut pas nier un lien entre l’antijudaïsme et l’antisémitisme dans nos sociétés (post-)chrétiennes. J’avais évoqué plus haut l’ambivalence de la figure du juif; à la fois un enfant d’Abraham père des croyants et à qui le Christ fut d’abord envoyé et à la fois celui qui avait refusé de l’écouter et donc l’aveugle (plus ou moins) volontaire. Il était donc l’étranger intérieur dans nos sociétés et comme toujours devenu l’objet de tous les fantasmes (les sacrifices, les profanations d’hosties, la richesse avaricieuse, la licence sexuelle etc) et donc à terme un ennemi intérieur au moins potentiel. Image profondément ancré dans l’inconscient collectif. On m’a raconté qu’en Pologne, jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, « juif » était l’une des insultes les plus graves, et aujourd’hui encore le succès de Radio Maryja, au vif déplaisir de la hiérarchie, dirigé par un rédemptoriste n’est pas neutre. Autre exemple, dans Oliver Twist écrit par un homme aussi intelligent que sensible que l’était Dickens, les enfants sont exploités par un juif riche mais avare de chez avare et bien sûr sans âme. Et pour terminer ces exemples, je n’ai pas évoqué par hasard la mesure prise par Saint Louis d’imposer le port d’une étoffe jaune, mesure copiée dans le reste de l’Europe puisque c’était une recommandation du concile. Les nazis, en imposant l’étoile jaune savaient ce qu’ils faisaient : greffer l’idéologie nazie sur l’antisémitisme qui imprégnait la société.

    Là où on pourrait interroger la responsabilité de l’Eglise (au sens large, je le répète), c’est d’une part sur le manque de fermeté à propos de la distinction entre l’antijudaïsme classique et l’antisémitisme, et d’autre part plus fondamentalement sur l’imposition du juif comme l’étranger intérieur et donc ennemi potentiel.

  22. Bashô

    Post Scriptum: En faisant des recherches sur Saint Thomas d’Aquin et les juifs, je suis tombé sur cet article passionnant de deux historiens analysant une conférence tenue dans les années 30 par un distingué thomiste à propos de la question juive : http://www.erudit.org/revue/ps/1996/v/n29/040016ar.pdf

    Et tout est à lire, y compris les notes au bas des pages. J’ai par exemple découvert que le 3eme Concile de Latran (1179) avait proclamé la « servitude perpétuelle des juifs » en raison de leurs crimes. Je le répète, c’est passionnant, ne serait qu’en montrant à travers saint Thomas lu par un thomiste antisémite la frontière poreuse mais réelle entre antijudaïsme et antisémitisme.

  23. Dang

    @verel : ce que je voulais dire c’est qu’il n’y a rien en commun entre l’antisémitisme pratiqué par les slaves, qui alla jusqu’à d’horribles pogroms et l’antisémitisme d’avant-guerre en France. Accuser les catholiques dans leur ensemble d’avoir été antisémites n’a aucun sens. L’ antisémitisme ‘latin » des français par exemple est bien entendu condamnable, et c’est un fait qu’il était largement répandu dans les cercles catholiques français mais je ne pense pas que les gens étaient antisémites parce que catholiques. Il y avait aussi nombre d’antisémites parmi les athées. Et l’antisémitisme « à la française » se traduit plus par des paroles que par des actes.Roger Ikor le montre bien dans « Les eaux mêlées » où il décrit une vieille juive réfugiée d’Europe centrale, qui a connu les pogroms, et qui alors qu’elle se promène dans le Marais entend les camelots du roi marteler le sol de leurs cannes en scandant « mort aux juifs ». Elle pense que sa dernière heure est venue, elle tente de s’enfuir, tombe, ne peut se relever. Les camelots s’approchent, elle pense qu’ils vont l’assommer. Au contraire ils se précipitent pour l’aider à se relever, lui demandent si elle s’est fait mal, proposent de l’aider à rentrer chez elle, et la saluent en soulevant leur chapeau.
    Je vois dans ce passage tout le contraire de ce dont on accuse les catholiques. Les convictions religieuses de ces camelots leur font oublier leurs convictions politiques antisémites et ils redeviennent des hommes courtois et affables.

  24. Bashô

    J’ai lu plusieurs fois ailleurs depuis avant-hier l’évocation du « cas » hollandais, où la prise de parole forte des évêques auraient directement provoqué la déportation des juifs hollandais. Cet argument, s’il a quelque pertinence, est plus fragile qu’il n’y paraît car la Hollande était dès le début à part. Pour les nazis, les Bas-Pays faisaient partie de la nation aryenne ainsi que ses habitants (enfin les purs flamands) d’où une politique active (et graduelle bien qu’étant très agressive contre les « non-aryens ») d’intégration du pays dans l’espace allemand: la politique du Gleichschaltung. Le « nettoyage » du pays était donc bien entendu une des priorités….

    Toute comparaison de la Hollande avec les autres pays est donc à faire rigoureusement. Par exemple pour le cas de la France, R. Paxton a montré que la déportation des juifs en France n’était pas, du moins au début, une priorité des autorités nazies. Ceci à mettre en relation avec la précocité de la politique antisémite de Vichy. J’espère qu’on excusera ma manie d’apporter moult précisions…

  25. @Bashô

    Disons qu’à tort ou à raison, l’exemple hollandais a montré à Pie XII que les grandes déclarations n’étaient peut-être pas la chose la plus importante à faire. Que ça pouvait apporter plus de mal que de bien. Mais c’est vrai que son profil de diplomate a renforcé ce côté prudent et mesuré.

    Je répondrai plus tard aux autres commentaires, désolé, je pars en vacances! Joyeux Noël à tous!

  26. Rom1

    Ceux qui pensent que Amen est une critique unilatérale de Pie XII n’ont pas dû voir le film.
    Ils semblent aussi nombreux chez les catholiques que chez les critiques du pape.

    D’abord, dans Amen, le personnage principal, un chimiste allemand (Kurt Gerstein, le concepteur du Zyklon B, désinfectant initialement mis au point initialement pour potabiliser l’eau, http://fr.wikipedia.org/wiki/Kurt_Gerstein) est protestant, pas catholique.
    C’est face à l’inertie des cercles évangéliques, qui refusent de s’engager sur la question des juifs, qu’il se tourne vers l’Église catholique, qui a déjà démontré son influence en arrêtant l’euthanasie des handicapés. Influence qui ne fonctionne qu’avec l’appui de l’opinion publique cependant…

    Le nonce de Berlin (je crois) est méfiant car il flaire un piège des nazis (Gerstein est un SS, c’est à dire membre de la milice du parti) visant à impliquer l’Église dans une action contre le régime afin de mieux pouvoir la réprimer ensuite (hypothèse fausse en l’occurrence, mais tout à fait raisonnable). Son vicaire en revanche reprend contact avec Gerstein et décide ensuite d’alerter le pape.

    Le film montre la situation au Vatican, haut lieu diplomatique et dernier point de contact entre les Alliés et l’Axe. On y voit la difficulté de concilier l’idéal et la réalité d’une part, la difficulté de faire entendre une réalité invraisemblable d’autre part. Le fossé entre la diplomatie, la vie au Vatican parfois frivole (un dîner en famille notamment) et l’atrocité des faits également. On voit que le Vatican sait beaucoup de choses, mais peut-être pas tout. le Vatican a ses sources, et agit déjà en conséquence. Gerstein, à l’intérieur du système, a sans doute plus de détails, mais l’ampleur du massacre est difficile à croire. De plus, convaincre le pape n’est pas le plus difficile: l’ambassadeur américain et l’opinion publique, seuls leviers de pression sur l’Allemagne, sont autrement plus réticents à admettre une réalité que le régime nazi cherche plutôt à voiler. Or sans l’appui de ses fidèles, l’Église ne peut pratiquement rien.
    Le film montre aussi un certain isolement du pape, l’influence de conseillers, les relations avec l’Italie fasciste (qui à tout moment peut envahir le Vatican), avec l’Amérique dont l’ambassadeur prend des engagements écrits sans les signer… Et enfin, il signale que le pape fait déjà beaucoup pour les juifs, les cache jusque dans le Vatican, entreprend des manœuvres diplomatiques, menace l’Italie, pousse les alliés à réagir (ce qu’ils ont fait mais très tardivement en promettant des punitions en cas de victoire), valide des conversions afin de mettre des juifs à l’abri des rafles -protection qui se révèle illusoire, à la grande colère du Vatican.
    Il rapporte d’ailleurs les vœux de Noël 1942 que vous reprenez, assez clairs pour qui veut comprendre même si il n’évoque pas des détails que le Vatican aurait eu du mal à identifier, mais assez vague pour que ceux qui ne veulent pas voir puissent se voiler la face.
    Au final, le vicaire idéaliste qui voulait obtenir une condamnation univoque du régime nazi est exécuté dans un camp avec ceux qu’il a voulu protéger. Gerstein convainc aussi peu ses geôliers français que l’Église catholique et se pend dans sa cellule.

    La seule accusation grave du film contre l’Église (plus que contre le pape) est d’avoir couvert la fuite de certains dignitaires nazis en Amérique du Sud à la fin de la guerre (avec l’exemple de Mengele, même si le personnage ne porte pas ce nom dans le film).

    Bref, le film montre une situation complexe et incertaine. Il montre l’échec et l’impuissance de l’idéalisme sans compromis, des personnages ni tout blancs ni tout noirs qui se débattent dans une situation inextricable, où ils sont entourés de personnes auxquelles ils ne peuvent faire confiance, pris dans des événements sur lesquels ils n’ont pratiquement aucune prise, confrontés à des dilemmes sans issue.

    Un tunisien (donc a priori moins directement concerné) qui a vu le film m’a dit en conclusion: je suis content de ne pas avoir vécu à cette époque. C’était l’époque de nos grands parents (enfin, des miens en tous cas).
    Classer des personnages ou des événements historiques en catégorie bien/mal (colonisation: mal, Pie XII: mal, Robespierre: mal, Révolution française: bien, Louis XIV: bien, Vercingétorix: bien, Résistance: bien, Pétain: mal) n’a pas forcément beaucoup de sens (litote), surtout pour des événements aussi complexes que la Seconde Guerre Mondiale.
    Je pense qu’il est injuste d’émettre un tel reproche à l’encontre d’Amen. Même si c’est comme cela qu’avait été présenté le film (technique marketing je suppose), il est en fait beaucoup plus complexe et équilibré que ce qu’on en dit.

    J’avais pas mal de préjugés sur Pie XII, que ce film a contribué à faire tomber.

  27. Dang

    Il faut lire sur lepoint.fr (24 décembre 2009)la très intéressante interview de Serge Klarsfeld. Il dit en résumé : »il n’y a pas de raisons pour que Pie XII ne soit pas saint ».

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