Quand Sarkozy prétend vouloir abandonner la « religion du chiffre »

chiffresOn est tout prêt à applaudir des deux mains, et même des trois s’il le faut : Nicolas Sarkozy a déclaré, lundi, qu’il fallait en finir avec la religion du chiffre en matière économique, et que le PIB ne pouvait pas à lui tout seul être indicateur de bien-être social (ce qu’il n’aurait d’ailleurs jamais dû être). Le président de la République suit ainsi les recommandations de l’économiste américain et prix Nobel Joseph Stiglitz. Mais tout, dans l’attitude de Nicolas Sarkozy ne montre-t-il pas un amour passionné du chiffre?

« Le PIB n’est pas erroné en soi, mais utilisé de façon erronée », quand il est présenté comme « une mesure du bien-être économique », souligne le rapport Stiglitz, qui prône la création de nouveaux indicateurs pour prendre en compte des activités non-marchandes telles que les travaux domestiques, le bénévolat, les loisirs, l’accès à la santé ou l’insécurité…

« La France se battra pour que toutes les organisations internationales modifient leurs systèmes statistiques », a promis le chef de l’Etat dans un discours prononcé lundi à l’université de la Sorbonne à Paris, appelant, à quelques jours du sommet du G20 à Pittsburgh, à « abandonner la religion du chiffre ».

Nicolas Sarkozy est-il sincère? Ou a-t-il vraiment décidé, d’un revers de la main, de tourner le dos à ses deux premières années de gouvernement? Car si l’on va dans cette direction, on constate que tout, depuis son arrivée à l’Elysée, montre en effet que la religion du chiffre a été installée à tous les niveaux :

– Le président est obsédé par les sondages, par sa cote de popularité, dissèque l’opinion publique en petits camemberts, et n’agit que de façon à contenter un maximum de ces camemberts. Abandonner le chiffre, ce serait se livrer un peu à l’inconnu, et se soucier enfin de l’intérêt général… Risqué, ça!

– Le président a décidé de noter les ministres pour évaluer la qualité de leur action. Là encore, il lui faut un chiffre, ça le rassure. Abandonner le chiffre, ce serait lâcher un peu la bride de ces politiques qui sont fatigués de la surveillance dont il font l’objet… Quand on voit ce que donne la liberté au PS, ça n’incite pas à la générosité.

– Le président a instauré, tant bien que mal, une culture d’objectif dans la fonction publique, c’est-à-dire ni plus ni moins qu’une obsession du chiffre. Là encore, c’est le chiffre qui est le Graal à atteindre, le critère d’évaluation numéro un. Le ministre de l’Immigration ne cherche pas à savoir combien d’étrangers arrivent chaque année en France, mais se préoccupe d’en expulser le plus possible. Et c’est là-dessus qu’il est jugé.

– Le président a surtout celui qui a mis en place, lors de son passage à l’Intérieur, la culture du chiffre dans la police et à un moindre degré dans la gendarmerie. On pourrait tout aussi bien reprendre la phrase de Stiglitz et affirmer : « Le nombre de crimes et délits constatés n’est pas erroné en soi, mais utilisé de façon erronée quand il est présenté comme une mesure de la délinquance ». Abandonner le chiffre, ce serait renoncer à instrumentaliser sans cesse le chiffre pour faire croire que la délinquance baisse. Ce serait lâcher la grappe des policiers et les laisser travailler plutôt que de leur faire perdre du temps à élaborer des graphiques.

Quatre exemples assez simples, quatre exemples qui montrent que non, à l’évidence, Nicolas Sarkozy ne renoncera jamais à la religion du chiffre. Mais c’est toute notre société qui est passionnée par ces pictogrammes, du joueur de Loto à ces actionnaires qui ne se soucient que de rentabilité financière à court terme. Est-on vraiment capable d’occulter les chiffres, pour s’intéresser à des critères plus qualitatifs?

25 Commentaires

Classé dans Chafouinage

25 réponses à “Quand Sarkozy prétend vouloir abandonner la « religion du chiffre »

  1. Remarque : il faut abandonner la notion d’« intérêt général », mot-valise n’embrayant sur rien de bien concret. Préférons-lui la notion de bien commun…

  2. @criticus

    Personnellement, j’ai aussi une petite préférence pour la notion de bien commun, mais je les utilise comme synonymes.

  3. Il y a une nuance : le bien commun renvoie à la propriété collective, l’intérêt général postule que les individus ont tous un intérêt qui s’impose aux leurs.

    Avec le risque qu’une oligarchie décrète un intérêt général qui se confonde avec ses propres intérêts…

  4. Onpeut aussi dire quel’intérêt général, c’est de viser au bien commun…😉

    Plus sérieusement, le problème inhérent à ces notions, c’est leur définition. Et que tu parles de bien commun ou d’intérêt général, tu auras toujours des définitions contradictoires, venat de gropes ou d’individus qui confondent l’intérêt de tous avec le leur. Pas toujours de mauvaise foi, d’ailleurs…

  5. C’est d’ailleurs pareil avec les notions de « justice sociale » ou d’« égalité des chances ». Raison de plus pour prendre les notions les plus restrictives possible. Mais tu as raison de dire que même la notion de bien commun aura plusieurs définitions.

    Je note toutefois qu’elle est plus prisée par les gens « de droite » (note les guillemets) que « de gauche ».

  6. maes

    C’est claire, malgré ses efforts infructueux, il a passé « tout droit » à la scientologie!!

  7. h16

    Ce qui est amusant, c’est qu’il n’y a qu’un autre pays qui utilise un indicateur du bonheur national brut (… le Bhoutan) et c’est surtout pour camoufler que l’économie est en piteux état.

    Compte-tenu des personnes qui conseillent (Fitoussi et Stiglitz) et de la personne qui acquiesce (Sarkozy), je serai très prudent avant de trouver cette mesure géniale. Elle sent l’enfumage et le pipotron lancé à pleine puissance.

  8. C’est bien vu la contradiction entre ce que NS fait et ce qu’il dit

  9. Suis sceptique, et j’ai pondu un billet pour l’exprimer. Au plaisir de le commenter et d’en débattre ici ou chez moi.

    A+ Chafouin

  10. @Toré

    Exactement! On n’a pas fini de le relever.

  11. Gwynfrid

    Bien vu. Il n’est évidemment pas question de renoncer aux chiffres. On veut simplement choisir les chiffres qui arrangent le gouvernement. C’est aussi minable que banal, Sarkozy n’a pas inventé grand-chose en la matière.

    Un point positif, quand même : c’est le signe que les comparaisons internationales ont un impact, c’est déjà ça.

  12. J’ai du mal à conceptualiser cette question d’abandon des chiffres. Sans chiffres ni mesures, comment appréhender concrètement les choses ?

    Quant au PIB, je n’ai jamais eu l’impression qu’il était considéré comme un indicateur de bien être social. C’est un indicateur économique parmi d’autres, mais dont les évolutions permettent de connaître les conjonctures. Si la croissance économique est trop faible par rapport à la croissance de la population active et/ou de la productivité, la probabilité est forte pour que le chômage augmente. C’est pourquoi avoir comme objectif (entre autres) d’avoir une forte croissance économique ne me parait pas être une mauvaise politique.

    Sur la délinquance, en 2002, on nous expliquait que c’était le « sentiment d’insécurité » qui augmentait plutôt que l’insécurité. Cela m’avait donné l’impression que la question était évacuée car considérée comme un jugement subjectif, et donc hors de la réalité.

  13. doc

    Pour en revenir à l’intérêt général…on peut lui substituer la notion de moyenne :ainsi telle mesure peut-elle globalement être de « l’intérêt » du plus grand nombre.Tant pis si cela fait le malheur de quelques uns.En revanche la notion de bien commun postule qu’il s’agit d’un bien pour tous mais aussi pour chacun.Si cette notion est moins revendiquée par la »gauche »,est-ce parce qu’elle est moins rousseauiste ?Ou directement sortie de la DSE ?

  14. Pingback: Hashtable » La bêtise nationale brute

  15. @Xerbias

    Je ne dis pas qu’il faut se priver des chiffres, mais qu’évaluer des projets, ou une action, uniquement en termes quantitatifs, ce n’est pas satisfaisant.

    Et le PIB sert quand même à différencier les pays « développés » des « non-développés  » ou des « en voie de développement ». Je trouve positif d’ajouter d’autres critères que la croissance brute, ne serait-ce que pour indiquer qu’il n’y a pas que la richesse dans la vie. Il y a aussi la qualité de la vie.

    Quant à la délinquance, tu as raison : s’en référer au sentiment d’insécurité, c’est perdre le côté palpable des choses, qui sont les chiffres. Là encore, je ne dis pas qu’il faut abandonner les chiffres, mais que tout juger en fonction de ça, c’est maigre. Et c’est surtout mensonger.

    @Doc

    Ce n’est pas faux, mais c’est la pratique de l’expression « intérêt général » qui nous fait penser ça! Cela nous évoque la « terreur » et au « rousseauisme ». Mais je suis d’accord sur le fond.

  16. Eva

    Je suis curieuse de savoir à quel mode d’évaluation du qualitatif tu as pensé en terminant cet article.
    Quels seraient, selon toi, des « critères plus qualitatifs » ?

  17. @Eva

    Il y a quelques exemples donnés dans le billet en ce qui concerne l’économie et l’évaluation de la « performance » d’un Etat. Mais il y a d’autres exemples à donner : plutôt que d’évaluer les ministres par une note, sur leur performance brute, on peut les évaluer par rapport à leur crédit politique.

    Pour ce qui est de la délinquance, par exemple, plutôt que d’envisager la chose sous l’angle du nombre de crimes et délits commis, on peut aussi s’intéresser à tels ou tels crimes en particulier. Privilégier le fond (des enquêtes sur des gros réseaux par exemple) plutôt que le résultat à court terme…

  18. maurice b.

    Il n’y a pas ou très peu de propos contradictoires dans le discours sarkozyste depuis la campagne electorale de 2006/2007.

  19. AncillaDomini

    J’ai une autre proposition, concernant l’évaluation des ministres…
    Former une équipe de ministres avec qui on a travaillé, dont on connaît les qualités et les défauts, et à qui on peut donc faire confiance pour exercer consciencieusement les responsabilités qu’on leur confie.
    Avec un vrai programme politique par-dessus le marché (qui implique donc des axes clairs et des moyens concrets pour atteindre des objectfs définis), normalement, ça devrait marcher tout seul… Pas besoin de note.
    Ca fait longtemps qu’on n’en a pas vu, alors ça fait tout drôle… mais c’est peut-être ça que désigne le mot « gouvernement », en principe… Non ?

  20. AncillaDomini

    @ Chafouin :
    Le problème du crédit politique, c’est que la popularité ne va pas nécessairement de paire avec la poigne et le réalisme d’un bon administrateur.
    Et comme on a plus besoin de réalisme que de popularité pour redresser la France…
    Il me semble qu’un chef (d’Etat ou de gouvernement) doit avoir les épaules pour soutenir ses subordonnés contre les contestations, lorsqu’il est sûr de la qualité de son travail. Cela implique évidemment une confiance mutuelle. Et un soutien mutuel entre ministres (d’où l’ancien interdit tacite de désavouer un autre ministre du même gouvernement).
    Evidemment, si chacun travaille uniquement à sa cote de popularité, en utilisant éventuellement ses collaborateurs comme faire-valoir, tout ce beau modèle s’écroule… La confiance ou l’intérêt individuel.

  21. AncillaDomini

    Oups ! « la qualité de LEUR travail », bien sûr !

  22. @Ancilla

    Un gouvernement, aujourd’hui, c’est plus un casting de communication. ça fait bien d’avoir Borloo à l’écologie et Hortefeux à l’Intérieur. ou pire, Dati à la Justice. Mais sont-ils compétents pour le job? Ce critère, j’ai le sentiment qu’il n’est pas essentiel dans la prise de décision, et c’est cela qui est dommage.

    En revanche, je n’ai pas le sentiment qu’aujourd’hui chacun travaille à sa popularité : chacun travaille plutôt à la popularité de Kaiser, et c’est d’autant plus inquiétant.

  23. AncillaDomini

    Oui, vous avez raison, c’est pire.
    Au risque de lâchement plagier quelqu’un : « ce pays est foutu » ! ^^

  24. Pingback: PIB, mon amour « CaRéagit

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