Luttons contre la délinquance, plutôt que de lutter contre les chiffres!

hortefeuxUne nouvelle fois, depuis le début de la polémique sur la soi-disant augmentation des chiffres de la délinquance (celle-ci est stable, mais les violences et les cambriolages explosent), ce gouvernement montre qu’il se soucie de la délinquance comme d’une guigne : ce qui lui importe, ce sont les statistiques. Ce sont elles qu’il veut réduire. Mais en poursuivant cet objectif tout en réduisant le nombre de policiers, il risque fort de se retrouver dans la même situation que Lionel Jospin en 2002. Gare au retour du boomerang!

En privé, les hiérarques de la police se plaignent désormais ouvertement de cette course à l’échalote à laquelle ils sont contraints de participer. Cette « batonnite », ce « règne du camembert », que les médias s’évertuent à commenter alors que ces statistiques ne signifient rien, mais absolument rien. Analyser les chiffres sur dix ans, sur cinq ans, passe encore, mais de juillet 2008 à juillet 2009, c’est de l’obsession. Et c’est proprement inutile. Les citoyens se préoccupent-ils de savoir si les violences aux personnes augmentent ou diminuent? Ce qui les intéresse, c’est de savoir qu’il y a des patrouilles de police régulières dans leur quartier, si on les écoute en cas de problème, et si on essaie de le règler.

Ce qui est loin d’être le cas. Car au lieu de cela, ce gouvernement a mis en place une déshumanisation de la sécurité, sous couvert d’une meilleure prise en compte des victimes. Un système où plutôt que de gérer la délinquance, et de la combattre, on préfère lutter contre les chiffres. Preuve en est cet objectif réclamé par Brice Hortefeux aux préfets et responsables policiers : « Il faut impérativement que l’objectif que j’ai assigné, à savoir que les trois derniers mois de l’année soient meilleurs que ceux de l’année dernière soit tenu », a-t-il annoncé au terme d’une rencontre avec les préfets et responsables policiers.

On aurait pu attendre d’un ministre de l’Intérieur qu’il cherche, au lieu de se soucier du dernier trimestre, à mettre en place un plan de lutte contre les cambriolages, par exemple. Celui-ci évoque la possibilité de créer des cellules anti-cambriolages au niveau départemental ou régional? Il oublie que dans les grands centres urbains, et dans la plupart des commissariats, celles-ci existent déjà. Et que la délinquance n’a pas de réalité départementale ou régionale, mais essentiellement locale. Le ministre parle de créer des cartographies locales des cambriolages, pour pouvoir organiser des surveillances efficaces? Il oublie que là encore, ce système est déjà en place. Cela s’appelle le profiling, et la police le pratique depuis des années. Brice Hortefeux prévoit aussi de recruter 4 000 policiers pour règler le problème? On se demande bien, devant un tel aveu d’échec, pourquoi on persiste dans ce dogme du non-remplacement d’une partie des policiers qui partent à la retraite…

On peut faire en partie mieux avec moins, c’est sûr : la police d’agglomération pensée par Nicolas Sarkozy, qui consiste à mutualiser les moyens dans les grandes villes, et « casser » les frontières de l’organisation policière, est par exemple une idée innovante, qui permet justement de gagner en efficacité, de rompre avec les esprits de chapelle, et de s’adapter aux réalités des « bassins de délinquance ». Tout en diminuant les coûts, puisqu’on peut mettre en commun des hommes et des moyens. Mais généraliser cette économie à tous les niveaux, et vouloir poursuivre un double objectif de réduction des chiffres et des effectifs, c’est tout simplement peine perdue.

Malheureusement, tant qu’on conservera cette obsession du chiffre, tant que chaque responsable policier, du petit chef d’unité au grand chef départemental, travaillera dans le seul but d’améliorer ses « bâtons » pour doper sa carrière, on n’en sortira pas.

Tant qu’on se focalisera sur ce fichu taux d’élucidation, qu’on considérera de la même façon celui qui arrête un petit dealer avec une barrette de shit et celui qui met à bas un réseau au terme de mois d’enquête, on n’en sortira pas.

« La pacification, comment ça s’évalue ? La paix, ce n’est pas quantifiable », explique ce policier cité par Libération. Et c’est d’ailleurs pourquoi personne ne croit véritablement au fait que la délinquance ait diminué depuis 2002. Car on a lutté contre les chiffres avant tout.

16 Commentaires

Classé dans Chafouinage, Société

16 réponses à “Luttons contre la délinquance, plutôt que de lutter contre les chiffres!

  1. Adrien

    Ce qui est important pour les politiciens est exprimé on ne peut plus clairement dans leurs discours (citation de Hortefeux) :
    «depuis le mois de mars, notamment sur les cambriolages, les chiffres ne sont pas bons»

    Est-ce que les cambriolages ont augmentés ? Est-ce l’augmentation de la délinquance qui inquiète ? Non, ce sont les chiffres. La seule préoccupation, les chiffres.

    Est-il vraiment nécessaire d’en dire plus ?

  2. Excellent billet le Chafouin !

    Je te rejoins totalement.

  3. Celui-ci évoque la possibilité de créer des cellules anti-cambriolages au niveau départemental ou régional? Il oublie que dans les grands centres urbains, et dans la plupart des commissariats, celles-ci existent déjà. […] Le ministre parle de créer des cartographies locales des cambriolages, pour pouvoir organiser des surveillances efficaces? Il oublie que là encore, ce système est déjà en place. Cela s’appelle le profiling, et la police le pratique depuis des années.

    C’est quand même dingue qu’un type puisse être nommé à la tête d’une administration et ne pas savoir ce qui s’y passe… Ce qui rejoint d’ailleurs ton billet sur les « ministres à tout faire », ce qu’est Hortefeux, sans parler bien sûr de Luc Chatel…

  4. Gwynfrid

    Je ne crois pas qu’il ignore ce qui se passe dans son administration: simplement, il communique. Il fait la même annonce plusieurs fois sous une forme différente, il annonce comme des innovations des trucs créés par ses prédécesseurs, s’il le faut il annoncera un truc qui pourrait être créé par son successeur avec un peu de chance… Cette technique de com gouvernementale est de plus en plus répandue depuis quelques années.

    Quant à la politique réellement menée… tout ce qu’on peut dire, c’est qu’elle ne marche pas mieux que les précédentes.

  5. @Gwynfrid

    « Je ne crois pas qu’il ignore ce qui se passe dans son administration: simplement, il communique. »

    Oui, mais je suis étonné qu’aucun média n’ait rappelé que ces dispositifs existent déjà.. C’est leur boulot, quand même!

  6. aucun média n’est rappelé que ces dispositifs existent déjà

    Que ferait-on sans Le Chafouin?😉 (smiley=humour)

  7. @criticus

    Merci de ton commentaire qui me permet de corriger une faute horrible que j’avais commise!

    Mais oui, heureusement que je suis là!!😉

  8. h16

    Cela fait maintenant un moment que les gouvernements (de gauche ou de droite) sont bien plus préoccupés par le « paraître » que par le « faire ».

    Les chiffres, les stats, les discours et les alliances sont dans le premier domaine. Cela demande peu d’efforts et produit une grosse quantité de papier journal.

    Résorber la criminalité, baisser la dette, rendre les administrations efficaces, c’est dans le second domaine, qui demande des efforts, une prise de risque, génère peu de buzz et se retourne souvent contre celui qui l’a lancé.

    L’affaire est pliée.

  9. lutter contre la délinquance, c’est peut-être aussi combattre ce nain puissant qui nous gouverne si mal, ce champion de la sécurité qui nous laisse une ardoise de 109 milliards d’euros en un an, alors que le déficit de la France avant qu’il ne vienne n’était – que ! – de 53 milliards…

  10. Croustillant, la gauche qui reproche à la droite les déficits et la dette publics. Et qu’on ne vienne pas me ressortir l’argument selon lequel la droite endette plus que la gauche : celui qui a ouvert le robinet de l’endettement, c’est Mitterrand, pas Chirac ni Sarkozy. Le tort de la droite en la matière, c’est de n’avoir pas osé revenir sur la prodigalité socialiste.

  11. Yogi

    Sur la manipulation des statistiques (et pardon si vous l’avez cité ailleurs) : http://www.slate.fr/story/9887/pressions-gouvernementales-sur-les-statistiques-publiques

  12. do

    C’est peut-être plus général que ça et moins récent que ça: le paraître qui devient plus important que l’être, parce que l’être s’est dramatiquement étiolé…

    Mais ça nous concerne tous…

    Peut-être l’ère de la télé (et la concentration de tout dans les mains de peu de gens) n’a-t-elle rien arrangé.

  13. Gwynfrid

    « ‘Le tort de la droite en la matière, c’est de n’avoir pas osé revenir sur la prodigalité socialiste. »

    Non. Le tort de la droite en la matière, c’est d’avoir osé surenchérir sur la prodigalité socialiste.
    La responsabilité en appartient en premier lieu gouvernement Balladur :

  14. @ Gwynfrid : d’ailleurs, à l’époque de Balladur, le gouvernement avait, comme Sarkozy, invoqué la crise (1993 fut une année de récession pour la France) pour mener une relance d’inspiration keynésienne (« balladurette » par exemple). Une fois que Mitterrand avait lancé la machine, il n’y avait plus qu’à continuer dans sa logique inflationniste, ou la réformer. Mais on voit bien que la droite au pouvoir ne le veut pas vraiment. Elle a trop intérêt à ce que la situation actuelle continue… mais jusqu’à quand ?

  15. Rom1

    Le management par le chiffre est un des piliers de la méthode Sarkozy.
    Du moins telle qu’il la revendique : annoncer des objectifs (chiffrés, pour qu’ils soient vérifiables), et les tenir coûte que coûte, sachant que ceux qui manqueront leurs objectifs seront sanctionnés.
    Le chiffre, c’est du solide, du concret, facilement vérifiable, et en plus, les objectifs chiffrés, il y en a tout plein dans les entreprises privées, modèle d’efficacité.
    Enfin, quantifier rassure.

    Non remplacement d’un départ sur deux, 25.000 expulsions d’étrangers en situation irrégulière par an, objectifs en nombre d’infractions constatées, d’interpellations et de gardes à vues, taux d’application des peines planchers …
    Et gare aux responsables qui ne tiennent pas leurs objectifs, préfets, procureurs ou commissaires ne sont pas à l’abri des convocation d’un ministre mécontent.

    C’est souvent stupide et contre-productif, mais ça avait fonctionné avec la sécurité routière, et c’était (si je me souviens bien) une promesse de sa campagne électorale, que jusqu’à ce jour il tient.

    Peu importe qu’au fond, les « chiffres de la délinquance » reflètent peut-être autant l’activité de la police que celle des délinquants, qu’ils soient nécessairement incomplets, ou que 3 colonnes de chiffres soient incapables de décrire la complexité de la situation – surtout si la presse n’essaie pas d’analyser ces chiffres, au-delà du sensationnalisme.
    Peu importe que les moyens mobilisés pour effectuer le nombre de gardes à vues (y compris pour vol de bicyclette) ou d’expulsions requises ne soient pas employés à leur meilleur escient, que les objectifs orientent l’activité des services de l’État en dépit du bon sens – il me semble que c’est ce que dénonce l’article de Libération cité en lien du billet.

    Le vrai test de cette politique interviendra en 2012, lorsque Sarkozy devra défendre son bilan et qu’il pourra dire (entre autres), chiffres à l’appui : nous avons agi contre la délinquance (augmentation du nombre d’interpellations et de gardes à vue à l’appui), nous avons expulsé 26000 clandestins par an, comme nous nous y étions engagés, tout en réduisant la taille de l’État, etc.

    À ce moment là, si Sarkozy est réélu, sa politique aura fonctionné – et pour l’instant, elle semble en bonne voie.

  16. Pingback: Quand Sarkozy prétend vouloir abandonner la “religion du chiffre” « Pensées d’outre-politique

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