Les ficelles de l’info (9) : les forçats et les pantouflards de l’info

bagnardJe réagis un peu tardivement (mieux vaut tard que jamais) à l’article paru la semaine dernière dans Le Monde , et qui affublait les journalistes web du doux sobriquet de « forçats de l’info ». Cette « enquête » de Xavier Ternisien nous les décrit comme des professionnels obligés de toujours travailler dans l’urgence, avec des salaires inférieurs aux standards, et des conditions de travail au rabais. Bref, de vrais « Pakistanais du web »! La réalité est tout autre : si les conditions de travail n’y sont pas forcément idéales, elles ne sont pas propres au monde du web. Et nombre de critiques sous-jacentes, dans cet article, sont inhérentes à la nature même d’internet.

Le débat qui a suivi m’a un peu amusé, puisqu’il a consisté, pour les intéressés, à nier vigoureusement faire du journalisme low cost. D’autant que l’auteur de l’article, qui ne semble pas très au fait de ce qu’est le web, confond allègrement les médias en ligne (mediapart, rue89, backchich, slate.fr…) et les excroissances web des médias traditionnels, tels le nouvelobs.com ou lemonde.fr. Ce qui n’est pas du tout la même chose! Les premiers ont vocation, avec une poignée de journalistes, à sortir des exclusivités et à enquêter sans couvrir l’ensemble de l’actualité. Dès lors, ils peuvent très bien faire du bon boulot sans viser à une quelconque exhaustivité. Ils le prouvent d’ailleurs régulièrement!

Les seconds, eux, ne sont absolument pas en concurrence avec leurs « grands frères » : ils servent juste à assurer une visibilité sur le net de la version papier (ou radio-télé). Alors certes, l’article de Xavier Ternisien a le mérite de lancer un débat sur le journalisme en ligne, déjà largement abordé par Narvic (qui visiblement ferme bientôt son blog), qui fustigeait récemment le règne des canons à dépêches.

Mais à mon sens, ces débats partent sur de mauvaises bases. Le site lemonde.fr, pour ne citer que lui, a-t-il vocation à faire autre chose que de l’info réactive et directe? L’info doit-elle être différente sur le web? Les journaux doivent-ils se contenter d’y livrer leur contenu papier, ou doivent-ils apporter une plus-value? A mon sens, le grand intérêt du web, pour un journal, est de proposer une approche multimedia sur un sujet donné. Dès lors, les employés de ces sites web n’ont pas à faire du journalisme d’investigation, mais à mettre en valeur l’information publiée dans la version papier, de l’enrichir en proposant des photos, des vidéos… Alors certes, l’info présente sur ces sites à tendance à être très similaire, mais c’est une porte d’entrée. L’idée est d’accrocher l’internaute sur google actu, et de faire en sorte que ce qu’il trouve sur le portail en question l’intéresse. Pour que les clics se multiplient et que l’audience grimpe.

Il n’est donc pas très étonnant que les rédactions web soient là pour faire du « direct » et travailler dans l’urgence : c’est leur boulot. Un journaliste web n’a pas pour vocation de faire du terrain et mettre des heures à enquêter, mais d’effectuer une mission de veille : être là en cas de coup dur, réactualiser, réécrire, enrichir. Et c’est du journalisme, n’en déplaise aux donneurs de leçons! Au fond, l’auteur de l’article a-t-il pris conscience de ce que sont les médias aujourd’hui? De ce qu’est internet, des possibilités que le réseau offre?

Celui-ci pointe aussi, pour s’en indigner, le fait que les journaliste « online » ont tendance à ne jamais terminer leur journée, puisque même chez soi, ils sont tentés de consulter le site, de répondre aux commentaires, etc… Je crois que là encore, on est dans le conflit de génération. Car les journalistes web ne sont pas les seuls à agir ainsi. Personnellement, et je ne suis pas un cas isolé, cela fait longtemps que j’ai intégré les deux volets, tout en prenant conscience que le journaliste ne doit pas exercer depuis une espèce de tour d’ivoire (un héritage de la culture 2.0, sans doute) où il se croirait au-dessus du lot, à l’abri des critiques. Je travaille donc à la fois pour la « version papier » et le site web. Sur un même sujet, je rédige un article pour internet, et ensuite un autre pour le journal du lendemain. On n’écrit pas de la même façon en « direct » qu’en différé. Je réponds aux commentaires des internautes, si nécessaire. Je crée des albums photo et je pense éventuellement à la vidéo si cela est utile. Tout cela, la plupart des journalistes de ma génération l’ont bien compris. « On nous demande d’écrire, de faire de la vidéo, de la photo, du son, de réaliser une maquette. Et lorsque l’on réclame une augmentation, la réponse est toujours la même : Internet ne gagne pas d’argent ! », regrette Sylvain Lapoix, journaliste à Marianne2, dans l’article du Monde. Mais chez nous aussi, mon ami! Et les médias qui gagnent de l’argent, c’est rare. Du moins en France. Comme dit Samuel Laurent sur son blog du figaro.fr, « un journaliste qui ne se tiendrait pas au courant de l’actualité, qui raccrocherait son tablier une fois sorti de sa rédaction, ne serait-il pas en faute professionnelle ? »

On peut avoir au fond deux attitudes, ce que nous vivons au jour le jour dans notre travail de journaliste : le repli ou l’ouverture. Considérer que le média auquel on appartient a des actionnaires qui gagnent des sous, et doit mettre les moyens sur le web. Se dire, donc, qu’on n’est « pas concerné », et qu’on a fait des études pour être journaliste « print » et pas « web ». En gros, rejeter la faute sur les patrons. Ce qui est la posture la plus aisée à adopter. C’est parfaitement respectable, mais à mon avis, suicidaire. Car l’autre attitude consiste à être réaliste. On sait très bien que le web ne rapportant pas assez d’argent pour un média, on ne fera pas vivre une rédaction. Ou en tout cas, pas tout de suite. Et donc si on aime son entreprise et l’info, comme c’est mon cas, eh bien on a envie de donner le maximum, de se battre, de faire en sorte que le résultat soit beau. Et donc, on met le paquet, dans la limite du raisonnable. Est-on pour autant un « forçat de l’info »? Ou est-on juste consciencieux, passionné? Car des gens qui bossent le soir, qui font des heures sup’, ce n’est pas que dans la presse… Quant à moi, je fais ce métier par vocation, par envie, et je considère donc que je ne suis pas là pour être journaliste de 8h à 18h, avant Questions pour un champion, journal de 20h et série policière sur la une. Question de choix personnel! Mais si on avait un tout petit peu plus de journalistes avec la rage, la gnaque, on ne serait pas dans cette situation de détresse. On peut parler de « pantouflards de l’info », à l’inverse!

L’autre dimension de ce débat, c’est celui de la précarité, car au fond, c’est la critique essentielle de l’auteur de l’article. Et là, on peut lui répondre deux choses :

– dans quel monde vit Xavier Ternisien? S’il étendait un peu son cercle de recherches, il s’apercevrait que les conditions qu’il décrit ne sont pas très éloignées de ce qu’on vit dans la presse régionale. Un monde où le CDI est une sorte de graal qui fait rêver les jeunes recrues. Une exception qui devrait pourtant être une règle. Les employeurs font trimer les jeunes un maximum, pour qu’ils méritent ce qui est souvent présenté comme la récompense ultime. On exploite des stagiaires peu, ou pas payés du tout. Ensuite, on fait tourner des CDD sept jours par ci, un mois par là. Débrouille toi pour te loger, mon p’tit gars. Dans ces conditions, difficile d’être un journaliste impertinent. L’esprit critique est vite remplacé par l’esprit de soumission… Et des exemples, j’en ai aussi à la pelle pour ce qui est de nos collègues de la radio ou de la télé…

– et puis, comme dirait enikao, l’instabilité, la précarité dont on nous parle n’est même pas spécifique au monde des médias. Combien d’entreprises, en France, qui exploitent de jeunes diplômés ou des étudiants avec des postes permanents de stagiaires?

En conclusion, je dirais que cet article, sous prétexte de plaindre les conditions sociales de certains, sent un peu le conflit entre anciens et modernes, et qu’au lieu de sans cesse tenter de noircir ce qui se fait sur internet, il serait temps de réfléchir aux futurs modèles des entreprises de presse, qui passeront forcément par le web. Car le papier, avouons-le, n’a plus aucun avenir!

16 Commentaires

Classé dans Les ficelles de l'info, Médias/journalistes

16 réponses à “Les ficelles de l’info (9) : les forçats et les pantouflards de l’info

  1. unouveaucompte

    très intéressant,
    un peu long pour le web… (cliché)

    et oui chaque métier a ses codes, ses forces, ses contraintes et aussi sa culture. Ajouté à l’environnement et au management, les cadres possibles sont bien trop variables…

    vous êtes fortiches dans cette histoire à manier idées-reçues, jouer sur les mots,….

    la question qui tue : comment déterminer la productivité du journaliste ?

  2. @unnouveaucompte

    Je ne sais pas, mais je connais beaucoup de donneurs de leçons qui n’en foutent pas une.

  3. Nico

    Bon papier encore une fois !

  4. Obi-Wan Kenobi

    « il serait temps de réfléchir aux futurs modèles des entreprises de presse, qui passeront forcément par le web. Car le papier, avouons-le, n’a plus aucun avenir! »

    Tu me prêteras ta boule de cristal, cher Chafouin, car je n’ai pas les mêmes certitudes que toi. Déjà, on connaît quelques exemples de journaux papier (voire exclusivement papier comme le Canard) qui ne perde pas d’argent. Alors que le Web, comme tu le décris, n’en rapporte pas ou très très peu. Il faudra qu’on m’explique comment faire vivre des rédactions locales de journalistes professionnels de PQR (presse quotidienne régionale) avec juste les revenus publicitaires d’un site web, même ultra-consulté.

    Ensuite, ce qui semble avoir de l’avenir – et ça me désole -, c’est soit de la pure communication (type magazines municipaux que le Code électoral serait bien inspiré d’interdire), soit des montages bâtards type télé régionale subventionnée comme on connaît à Lille avec Wéo.

    Bref, à force de donner l’illusion du tout gratuit, on devrait arriver à tuer toute forme de journalisme un tout petit (ou un gros) peu indépendant, pour favoriser l’émergence d’une presse de propagande payée par le contribuable qui croit que c’est gratuit.

    Je sais que je sors un peu du débat, mais j’ai parfois du mal à me convaincre à me défoncer pour un site Web qui creuse chaque jour la tombe de mon journal papier dont dépendent pour l’instant l’essentiel de mes revenus. Tu me suis ?

  5. Finalement, l’article de Ternisien est bon, parce qu’il a entraîné beaucoup de réactions et parce qu’il a eu au moins le mérite de mettre en lumière la précarité dans les journaux, ce qui est un sujet difficile à traiter dans un journal, reconnaissons-le.

  6. @obiwan

    Le canard enchaîné est sur une niche, ce n’est pas un journal généraliste…

    C’est mathématique : aujourd’hui, les journaux papiers se vendent parce que les personnes âgées les achètent. Les jeunes générations n’achètent plus. Donc quand celles-ci seront arrivées à « maturité », la presse s’écroulera, non?😉

    Et il faudra que tu m’expliques, dans ce cas, comment payer les journalistes de PQR quand ils ne se vendront plus…

    Je comprends la chute de ton commentaire, mais mon avis est que de toutes façons la tombe est creusée, à moins de revenir à la qualité (un journal comme XXI se vend, par exemple). Donc tant qu’à faire de crever, autant collaborer à un site web, au moins, les journalistes continuent à se battre. J’en connais aussi qui ne se battent ni pour l’un ni pour l’autre…

    @eric

    C’est même très rare! Les journalistes parlent de bien des précarités, mais jamais de la leur…

  7. Oui, bien joué Ternisien. C’est une star sur twitter, maintenant.

  8. Obi-Wan Kenobi

    @ chafouin :

    Je n’ai pas dit que la presse écrite ne s’écroulerait pas. Mais qu’Internet ne pourrait pas la remplacer, en tout cas pas salarier autant de journalistes de terrain. Donc qu’il y aura un vide, comblé par des magazines de com’ payés par nos impôts.

    Donc je ne sais pas si dans ces conditions, ça vaut le coup, comme tu nous y exhortes, de se « défoncer » pour un site Web. Si je devais croire en quelque chose, ce serait plutôt dans une relance éditoriale de la presse écrite régionale. Le Canard enchaîné est peut-être dans une « niche ». Mais pourquoi ne pas créer une niche avec une PQR de qualité, populaire et indépendante ? (On a le droit de rêver, non😉

  9. Ben ouais, mais c’est pas en disant non au web, tout en ne faisant rien pour cette niche, qu’on y arrivera😉

  10. Obi-Wan Kenobi

    Qui t’a dit que je ne faisais rien pour cette niche et que, dans les faits, je disais non au Web ? Je m’interroge, c’est tout.

    J’aimerais bien que des non-journalistes réagissent sur ce sujet. Pensez-vous que l’information peut être gratuite et de qualité ? Qu’il faut encore salarier des journalistes dits « professionnels » ?

  11. @obiwan

    N’importe qui, ou presque, peut être journaliste à mon avis… Enfin là c’est un tout autre débat. La seule spécificité des journalistes (ou presque), c’est leur accès privilégié aux sources. Sinon, n’importe quelle personne un tant soit peu cultivée (quoique je n’ai pas l’impression de ne travailler qu’avec des puits de science, hein), avec l’esprit critique et une bonne orthographe et une plume pas trop moche peut être journaliste. La seule exigence, c’est une exigence de forme pour la structuration des articles. Mais c’est un jeu d’enfants.

    EN tout cas, il faut, oui, payer pour l’information. De toutes façons, on la paie à travers la pub si on ne l’achète pas directement…

    Pour le web, ce que je voulais dire, c’est que les moins motivés ne sont généralement pas ceux qui se battent le plus pour le support papier. Ce sont plus souvent des râleurs, ou pire, des fainéants.

  12. Obi-Wan Kenobi

    N’importe qui peut être journaliste, bien entendu ! Nul besoin de diplôme et c’est très bien ainsi quand on voit le profil de la majorité des gens qui sortent d’écoles de journalisme . Quand je dis « professionnel », je pense au fait que tu es salarié régulièrement par une entreprise de presse. Au moins 70 % de tes revenus, c’est d’ailleurs le critère pour avoir la carte professionnelle. Ensuite, plus que la culture, je mettrais en avant d’autres qualités (la curiosité et la rigueur par exemple), mais là, on s’éloigne gravement du débat.

    Sur la publicité, il y a une nuance entre le fait de payer son journal et le fait de payer son shampooing dont quelques centimes viendront financer une campagne de pub’ dans les parutions gratuites. Je préférerais que le shampooing soit moins cher et la presse payante prospère, si tu vois ce que je veux dire.

    On est là au coeur du noeud du fond du problème. Le gratuit donne l’illusion qu’il est gratuit alors que tout un chacun le finance en consommant des produits. La radio, le web et la presse gratuite dépendent totalement de ces ressources. En temps de crise, ça craint.
    La presse subventionnée (magazines municipaux, télés régionales, France 2 ou France 3) contribuent à cette illusion du gratuit. Même principe : qu’on aime ou qu’on aime pas, on les finance avec nos impôts.

    Or, si on souhaite avoir une information de qualité et indépendante, il faut accepter de payer un certain nombre de journalistes salariés. Accepter que ça ait l’air moins indolore que les autres types de médias précédemment cités. L’ennui, effectivement, c’est qu’une bonne part de ces journalistes salariés et leurs rédactions en chef ont creusé la tombe de la presse payante en cédant aux pressions, aux connivences et à la paresse.

    Sur ce, je suis un peu sorti du sujet et j’ai autre chose à faire que de commenter sur ton blog😉

  13. Non, on ne sort pas tellement du sujet : je connais bien des gens qui n’achètent jamais le journal, se contentent de tout ce qui est gratuit, et après, râlent parce que la qualité ne suit pas toujours… C’est d’ailleurs la même génération que ceux qui téléchargent à gogo sur internet, films et chansons.

  14. Obi-Wan Kenobi

    A quand une Hadopi pour l’information d’origine contrôlée ?

  15. Malheureux! c’est le rêve de lefebvre et d’une partie de l’UMP… Une sorte de label rouge d’internet!

  16. Obi-Wan Kenobi

    J’ignore quel projet Lefebvre a en tête (même si souvent, ce qu’il a en tête et exprime à haute voix ne me dit rien qui vaille). Néanmoins, on pourrait réfléchir à un moyen de décourager les « suceurs » d’infos, ceux qui se contentent de récupérer les infos des autres sans les vérifier, sans les sourcer et parfois sans même les réécrire ! Et le pire, c’est que parfois, ces « suceurs » d’infos ont une carte de presse.

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