La démocratie, uniquement quand ça nous arrange?

JM Le Pen a de nouveau dérapé, mercredi au Parlement européen.

JM Le Pen a de nouveau dérapé, mercredi au Parlement européen.

Nos chers démocrates ont réalisé avec stupeur, voici quelques semaines, que le leader d’un FN en voie de disparition, Jean-Marie Le Pen, risquait bien, s’il est réélu, de présider la première session du Parlement européen qui sortira des urnes le 7 juin. En effet, la règle est ainsi faite que c’est toujours le doyen des députés qui occupe le perchoir, le temps de procéder à la désignation du président en titre de l’assemblée. Toujours? Non, sauf si le doyen ne nous convient pas!

Pensez-vous qu’une règle puisse retenir ces chers amoureux du suffrage universel? Que nenni! Car quand ça les arrange, nos amis démocrates sont prompts à exhiber des normes supérieures à la légitimité du vote.

Quand une règle nous dérange, qu’elle ne sied pas à nos grands principes, eh bien, ma foi, il suffit de la changer! C’est ainsi par exemple que Jacques Chirac avait refusé de débattre avec le sieur Le Pen dans l’entre-deux-tours de la présidentielle de 2002. Ben oui, on ne parle pas avec les mécréants! On leur crache au visage, et ça devrait leur suffire amplement.

Nos chers démocrates, en l’occurrence, ce sont au départ des membres du parti socialiste européen (et de son président de groupe Martin Shulz) et des Verts. Ils ont proposé publiquement, la semaine dernière, de modifier les règles du jeu, de façon à éviter de voir le monstre sanguinaire, l’ennemi public numéro un, accéder au perchoir.

Eh bien sachez que les autres groupes du parlement (libéraux et conservateurs) ont fini par sa ranger derrière cette proposition.  A savoir modifier le règlement intérieur pour convenir d’un autre critère (il est vrai arbitraire)  pour désigner le président.

Les députés veulent ainsi éviter la réédition de l’épisode de 1989, où le cinéaste d’extrême-droite Claude Autant-Lara avait déjà bénéficié de la procédure, et ainsi disposé d’une tribune inespérée.

Dès lors, la saillie de Le Pen, mercredi dans l’enceinte du parlement européen, qui a de nouveau affirmé que les chambres à gaz représentent pour lui un « détail » de l’histoire de la seconde guerre mondiale (libre à lui d’avoir tort, ce qui n’est pour autant pas du négationnisme à proprement parler), n’est que le prétexte qui a convaincu les conservateurs et libéraux de se rallier à leurs collègues de gauche.

Au final, on a vraiment du mal à saisir la justification de cette modification du règlement, qui est juste une nouvelle preuve du paradoxe qui habite nos démocraties « modernes ». Soit on considère que Le Pen est un ennemi de la démocratie, et dans ce cas, on le baillonne totalement et on pourchasse ses partisans jusqu’à les mettre en prison, soit on admet qu’il fait partie du jeu électoral, et on va au bout. L’entre-deux n’est ni satisfaisant, ni rationnel.

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14 Commentaires

Classé dans Chafouinage, Politique

14 réponses à “La démocratie, uniquement quand ça nous arrange?

  1. D’accord sur tout, ce n’est pas drôle …

  2. Excellent billet. Mais vu ce qui s’est passé durant le référendum européen, on voit en effet que la démocratie c’est bien mais uniquement à certains moments…

    C’est ce genre d’attitude qui font monter ces extrêmes que l’on souhaiterait voir descendre… C’est idiot… Soupir

    Bon weekend

  3. Qu’il est loin le temps où Voltaire déclarait : « Je ne partage pas vos idées, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez les exprimer »…

  4. Je suis plutôt d’accord avec toi, mais enfin, je ne vais pas pleurer pour Le Pen.

    Il est également probable que les députés européens aient cherché à éviter les dérapages auxquels ce discours inaugural aurait pu donner lieu. Difficile de les en blâmer.

  5. Gwynfrid

    Un peu excessif d’en appeler à la liberté d’expression: rien dans cette décision n’empêche Le Pen de parler, dans et hors de l’enceinte du Parlement. Simplement, les députés en ont eu marre de le voir utiliser son temps de parole pour leur casser les oreilles avec ses pitreries mille fois ressassées, et ne tiennent pas à lui faire cadeau du perchoir pour ce faire.

    Dans l’idée du doyen président, il y a le respect dû à l’âge et à l’expérience, un hommage rendu à quelqu’un qui est, en principe, à la fin d’une longue carrière au service de ses électeurs. Le Pen a fait tout ce qu’il fallait, et davantage, pour qu’on lui refuse ce respect. Lui donner une dernière tribune (en espérant que ce soit la dernière) depuis laquelle il aurait une fois de plus ridiculisé le Parlement ne s’imposait certainement pas.

    Cela dit, le procédé employé, le changement de règlement, n’est pas très élégant. Jules de Diner’s Room suggère que l’un ou l’autre parti désigne un grand ancien, plus âgé que Le Pen, à la tête d’une liste pour l’élection de juin, quitte à ce qu’il ou elle démissionne après la séance inaugurale. Ce serait tout de même plus classe, et permettrait de remercier un vieux serviteur (respectable, celui-là) de la démocratie.

    Par ailleurs, Chirac a eu absolument raison de refuser le débat avec Le Pen. La tenue du débat n’est en rien obligatoire. Il ne peut avoir lieu que si les deux protagonistes y ont intérêt, ce qui de toute évidence n’était pas le cas de Chirac en la circonstance.

  6. Bilas

    @ Gwynfrid : « La tenue du débat n’est en rien obligatoire. Il ne peut avoir lieu que si les deux protagonistes y ont intérêt, (…) »

    Je crois que c’est exactement ce dont parlait ce cher Chafouin : « on » ne défend les grands principes tels que la voie démocratique ou la liberté d’expression que tant que le résultat du scrutin ou les propos énoncés correspondent à ce qui est attendu

    Si les résultats ou les propos ne conviennent pas, toutes les manœuvres sont bonnes pour n’en tenir pas compte.

  7. lg

    100% d’accord avec vous …

    En échos à Voltaire, Noam Chomsky aurait dit :

    « If we don’t believe in freedom of expression for the people we despise, we don’t believe in it at all. »

  8. Gwynfrid

    @ Bilas: dans la question du débat (ou du non-débat) Chirac-Le Pen, personne n’a, là non plus, empêché Le Pen de s’exprimer de quelque manière que ce soit (pas Chirac, en tout cas).

    Il est donc, là aussi, abusif d’invoquer la liberté d’expression. Ou alors, il faudrait aussi reconnaître la liberté d’expression de Chirac: en l’occurrence, il l’a exercée en se taisant. Refuser de venir débattre n’est en rien une manoeuvre.

  9. Blanc Cassis

    Rien ne leur interdisait de décider d’être absent au moment du discours pour manifester contre Le Pen qui aurait péroré dans une salle vide ou tournant le dos à cet olibrius !
    Et si la personne qui présidera est un anti-européen forcené, un jeune fasciste ou stalinien, que feront-ils ?
    Et que faisait le donneur de leçons démocratiques, Cohn-Bendit, dans les AG de Nanterre qu’il manipulait pour obtenir le vote de ses motions ?

  10. @Blanc Cassis

    Voilà… à changer les règles en fonction de critères subjectifs, on peut en venir à faire absolument n’importe quoi! Ceci dit, en choisissant come président temporaire l’ancien président ou un de ses vice-présidents, ils sont tranquilles…

    @Souklaye

    Je me trompe ou vous êtes totalement hors sujet?

    @Falcon

    Exactement! La stratégie de la diabolisation a conduit Le Pen au deuxième tour en 2002.

    @nick carraway

    Certes! Reconnaissons cependant à Cohn-Bendit d’avoir défendu la liberté d’expression de Le Pen en affirmant qu’il ne fallait pas porter plainte contre lui pour ces propos, en se basant sur l’immunité parlementaire.

    @Rubin

    « Difficile de les en blâmer », « je ne vais pas les pleurer », voilà qui montre que la liberté d’expression est une notion à géométrie variable, qu’on accorde surtout à ceux qui pensent comme la masse. Changer les règles démocratiques quand nous jugeons qu’elles profitent à un ennemi, c’est très contestable… Je te le dis, à ce compte là, interdisons le FN…

    @Gwynfrid

    « et ne tiennent pas à lui faire cadeau du perchoir pour ce faire »

    Mais ce n’est pas un cadeau, c’est un règle fixée librement par l’assemblée elle-même… Rien n’empêchait les députés, comme le dit blanc cassis, de sortir, ou bien , comme vous le dites vous-mêmes, de faire élire un autre député plus âgé…

    Pour moi, une règle, en démocratie, doit être abstraite, générale et destinée à tous, or ici, on va bel et bien modifier une règle pour un cas précis, ça me gêne beaucoup. Comme l’explique le même Diner’s room, « les lois et règlements sont destinés à tous. Ils ont, apprend-on dans les premières heures de faculté de droit, un caractère général. Aveugles des individus, ils s’adressent à tous. »

    Quant au débat, je en crois pas qu’il soit soumis à l’intérêt des parties, mais bel et bien à l’intérêt des électeurs, qui sont ainsi aidés à leur décision. Qu’aurait-on dit de Royal, si elle avait refusé de débattre avec Sarkozy? On l’aurait traitée de lâche. Je crois que c’est ce qu’a été Chirac en 2002. Il a eu peur, voilà tout.

  11. Obi-Wan Kenobi

    Voltaire, reviens !

  12. Je suis parfaitement d’accord avec toi, une fois n’est pas coutume … 😉 Ce n’est pas au cours du jeu qu’on en modifie les règles, fût-ce le jeu démocratique. Soit ce règlement, on le modifie  » en temps de paix » (et comment, cela reste à trouver …) soit on se plie aux règles démocratiques. Un point, un trait.

  13. PIT6970

    Tout bon !! Soit on accepte les règles du jeu , soit on refuse le FN. Ce qui fait que dans cette dernière situation la liberté d’expression en prend pour son grade car à chacun ses opinions et libre à chacun de se faire une opinion. Les autres seraient ils sensibles aux discours extrémistes qu’ils s’en gardent ??
    Vive Voltaire

  14. ValLeNain

    C’est tout de même fou qu’il puisse y avoir des personnes qui comprennent et acceptent ce choix, c’est scandaleux, comme le montre tous les posts ci dessus : les règles étaient écrites, on ne les change pas pendant le jeu.
    Personne n’a le droit ni d’interdir le FN, ni d’interdir M. Le Pen de parler tant que la loi est respectée (au niveau des propos je veux dire, par exemple à propos des chambres à gaz, si on parle au sens purement temporel, ce n’est qu’un détail, quelques années sur des milliers, c’est là dessus au’il jouem le bonhomme), je me rappelle très bien pendant les élections, avec des amis, on en avait déjà parler, que ça ferait jaser du monde et bien ça n’a pas manqué !

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