Pourquoi il faut se méfier des chiffres de la délinquance

Lille, manifs anti-CPE (2006)

Lille, manifs anti-CPE (2006)

Chaque année, une fois que la sempiternelle (et pénible) tradition des voeux s’achève, une autre commence : le bal des chiffres de la délinquance de l’année passée. D’abord au niveau national, pour contenter l’égo du ministre, ensuite dans chaque département, pour satisfaire l’égo du préfet, et enfin, dans chaque commissariat. Si personne ne prend véritablement ces chiffres au sérieux, ils indiquent néanmoins une tendance qui a une influence « globale » sur l’opinion publique. Une tendance, pas un résultat fiable, tant les chiffres sont lissés à tous les niveaux.

On ne peut pas véritablement parler de fraude, de maquillage ou de triche organisée, ce serait excessif. En revanche la façon dont est organisé le système doit inciter celui qui consulte les chiffres de la délinquance avec grande circonspection.

1/ Avant même qu’on les comptabilise, les services de police sont sous pression pour « ramener du chiffre ». Mais attention, pas n’importe quel chiffre : on veut de l’affaire élucidée. Et si possible, constatée en même temps qu’elle est élucidée. C’est le cas par exemple d’un petit dealer pris avec son petit bout de shit : c’est un fait constaté (infraction à la législation sur les stupéfiants), et élucidé en même temps (l’auteur est arrêté). C’est le cas du pauvre type qui est arrêté en train de piquer dans une voiture, et à qui on va mettre sur le dos les trente vols « à la roulotte » commis dans le secteur dans l’année. A ce titre, le vol à main armée commis par le grand banditisme a la même valeur comptable que l’outrage à un agent (tiens, encore un type d’affaire qu’on élucide en même temps qu’on la constate!). Cette course à l’échalotte signifie donc que les policiers vont avoir tendance à privilégier les dossiers qui « rapportent du chiffre », et non pas tant celles qui inquiètent la population. Mais c’est un autre sujet…

Méfiez-vous donc du taux d’élucidation dont les ministres sucessifs se vantent tant : il ne signifie pas grand-chose. D’autant qu’il ne prend pas en compte les suites judiciaires d’après ce que j’en sais : si notre individu est relaxé, la police ne basculera pas pour autant les trente vols à la roulotte en « non-élucidé ». J’y suis, j’y reste!

2/ La police se débrouille pour changer régulièrement les intitulé des catégories d’infractions. D’une année sur l’autre, elles n’ont plus le même nom, et ne recouvrent pas exactement les mêmes réalités. On va vous parler par exemple de « délinquance de voie publique », ce qui englobera telle et telle infraction, et la fois d’après, de « délinquance de proximité », dont le contenu aura sensiblement changé. Du coup, les médias sont obligés de laisser l’analyse des statistiques aux autorités, qui ne s’en privent d’ailleurs pas et exploitent les chiffres à outrance. Les politiques, eux, commentent un peu dans le vide.

3/ Justement, en ce qui concerne l’analyse. On peut faire dire tout et son contraire aux chiffres de la délinquance. Les chiffres augmentent sensiblement? V ous pouvez clamer que c’est parce que la police a super bien travaillé, et qu’elle a donc constaté plus d’infractions que l’année d’avant. Les chiffres baissent? Cocorico! C’est le signe que la police a excellé, puisqu’elle a terrorisé les méchants au point de les faire reculer.

4/ Les chiffres ne sont pas maquillés, mais ils sont « pondérés » à tous les niveaux. Le ministre reçoit des rapports de toutes ses directions départementales, chaque jour. Qui elles-mêmes, reçoivent des analyses détaillées en provenance de tous les « secteurs ». Qui eux-même, compilent quotidiennement les résultats de tous les commissariats. Cette « culture du résultat », que certains policiers appellent « règne du camembert », d’autres « opium de la police » a une vertu, c’est qu’elle oblige l’administration à être performante. Mais son vice, c’est qu’elle met une pression énorme sur chaque chef de service, qui la transmet à son tour sur ses subordonnés. Du coup, chacun a tendance à « équilibrer » un peu ses chiffres, je t’en enlève un ici pour le mettre là, je reporte telle infraction sur le mois d’après pour répartir un peu les frais, j’arrondis légèrement telle autre… Je m’arrange pour que sur telle catégorie d’infraction, les plaintes se transforment en simple main-courante… Du coup, le résultat global est légèrement faussé. Ou en tout cas distinct de la réalité.

Mais comme on l’a dit plus haut, personne ne prend véritablement ces chiffres au sérieux. Les cambriolages et les vols à main armée, à la limite, c’est du détail, même si cela marque profondément ceux qui en sont victimes. Ce qui compte, c’est le fond, c’est l’augmentation globale des violences, intra et extra familiales, et le recul inexorable de l’autorité de l’Etat, symbolisé par la perte de terrain de la police dans de nombreux quartiers. Et par le fossé qui se creuse entre les forces de l’ordre et la population.

6 Commentaires

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6 réponses à “Pourquoi il faut se méfier des chiffres de la délinquance

  1. « La police se débrouille pour changer régulièrement les intitulé des catégories d’infractions. D’une année sur l’autre, elles n’ont plus le même nom, et ne recouvrent pas exactement les mêmes réalités. »
    C’est vrai pour la police mais c’est aussi vrai dans d’autres domaines comme le chômage par ex.
    Les intitulés et ce qu’on y met dedans vont encore changer (ou ça a changé début 2009). Bon c’est sûr que si les chiffres partent à la baisse, on s’interrogera vraiment par les temps qui courent🙂 mais il est vrai qu’en général on dit qu’aux chiffres ont leur fait dire ce que l’on veut .Et c’est en partie vrai dans tous les domaines (entreprises…). C’est une variable d’ajustement pour les discours.
    Bon je suis un peu HS (pas tant que ça quand même) mais tu as l’habitude avec moi !🙂

  2. C’est toute la logique du « chiffre » qui est à revoir!
    Bien sûr qu’il faut des chiffres, mais ne se fier qu’aux chiffres, cela conduit à des aberrations.

  3. Adrien

    Ce que vous dites est juste, mais même sans « bidouiller » les chiffres, les catégories … ces chiffres ne signifient pas grand chose. Je vous renvoie sur cette très bonne analyse sur l’excellent blog de Maitre Eolas :
    http://www.maitre-eolas.fr/2008/10/07/1093-les-mathematiques-de-l-insecurite

  4. Merci du lien vers ce billet éclairant, Adrien. J’adore le passage sur le commissaire « actif » : en effet, un bon flic devrait fatalement augmenter la délinquance dans son secteur. Sauf que ce raisonnement est à court terme : si tu arrêtes un type qui commet des vols dans des voitures garées dans un parking souterrain, par exemple, tu vas « révéler » par exemple 30 infractions, mais en général celles-ci existaient déjà puisque les plaintes sont généralement déposées pour ce genre de choses (ne serait-ce que pour l’assurance). Donc tu vas surtout faire grimper le taux d’élucidation, et à terme, il y aura moins de plaintes pour cette catégorie puisque tu auras fait tomber un « caïd de la roulotte »😉

    Bref, je ne suis pas totalement convaincu, en-dehors bien sûr du fait que les chiffres de la délinquance ne sont à l’évidence qu’une partie de l’iceberg.

    @Thaïs

    Oui ce n’est pas spécifique à l’insécurité!

  5. Pingback: Je persisterai à ne pas voter Sarkozy « Pensées d’outre-politique

  6. Pingback: Luttons contre la délinquance, plutôt que de lutter contre les chiffres! « Pensées d’outre-politique

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