Les ficelles de l’info (7) : en parler ou se taire?

La question est souvent sans réponse tranchée, et c’est la course à l’audimat qui l’emporte. Lorsqu’un thème s’impose à l’actualité, et qu’un nouveau fait vient le confirmer, le préciser, voire l’amplifier, faut-il toujours en parler, même si la publicité qui lui est faite peut aggraver la situation? Les médias sont-ils libres de se taire, quand tous leurs concurrents se battent pour être le premier sur le « coup »? Peut-on « cacher » des faits, si c’est un moindre mal?

C’est le conflit à Gaza, et ses répercutions en France, qui m’incitent à ouvrir cette courte réflexion. Actuellement, c’est à qui fera la bêtise la plus grosse contre les juifs. Agressions physiques, insultes, intimidations, dégradations, tags, tout est bon pour qu’au mieux des idiots, au pire des antisémites, portent atteinte à la sécurité ou à la tranquillité des communautés juives de France.

Hier, des dégradations scandaleuses, quoique très limitées, ont été constatées à la synagogue de Lille. Faut-il en parler ou se taire? Les avis sont très partagés dans les rédactions, et il y en a quasiment autant qu’il existe de journalistes. Faut-il se taire, ou minimiser, au risque de 1/ passer sous silence un événement grave en soi étant donné le contexte et 2/se faire doubler par des concurrents qui n’auraient pas les mêmes scruples? Faut-il en parler, au risque de donner des idées à d’autres idiots en mal de médiatisation, ou qui n’y auraient pas pensé? Ou s’arrête la responsabilité d’un journal, d’une chaîne de télé? Autre interrogation : faut-il publier une photo des tags (et donc des croix gammées), faut-il les filmer, ou doit-on jeter un voile pudique sur l’ignominie?

La question est d’autant plus difficile à trancher qu’il n’y a pas de règle absolue : un jour, on va préférer se taire, le lendemain, en parler. Tout dépend toujours de ce fichu contexte, qui donnera toujours un intérêt, un éclat particuliers à tel ou tel fait.

Eternel débat. Je me souviens l’avoir eu avec des collègues au sujet des tombes profanées dans le carré musulman du cimetière militaire de Notre-Dame de Lorette. En voyant l’impact médiatique de cette atteinte honteuse à des morts, certains ont estimé que les néonazis avaient gagné, puisque leur forfait était à la « une » de tous les journaux, comme c’était sans doute leur objectif.

Même question au sujet des voitures brûlées. Il y en a bien plus que ce qu’on en dit dans les médias. Chez nous, dans la métropole lilloise, il y en a en moyenne trois à quatre par nuit qui flambent. Mais si le sujet était davantage médiatisé, au quotidien, n’y en aurait-il pas plus encore?

Le dilemme peut s’étendre à la place qu’on réserve aux articles, à leur emplacement dans le journal, que ce soit en presse écrite, en radio ou en télé.  Doit-on faire « péter la une » pour un sujet qui le vaut étant donné le contexte, mais dont on parlerait peu ou pas du tout en temps normal?

Les suicides dans les prisons, par exemple. En temps normal, le sujet est tabou dans les médias : les suicides, on n’en parle pas, ou très peu. Donc en temps normal, on traite l’information brièvement. Mais il suffit que ce soit dans « l’air du temps », qu’une épidémie de suicides soit constatée, pour que les médias soient à l’affût du moindre nouvel épisode de la série.

C’est la mesure, au fond, qui est difficile à discerner et à atteindre. Quand on est dans le flou, qu’on patauge dans l’actualité, quand tout se mêle et qu’on en vient parfois à ne plus bien savori ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Les médias sont souvent critiqués, alors qu’ils sont sans cesse sur le fil du rasoir, entre exigence morale et impératif économique. Alors qu’ils sont sans cesse en train de s’interroger sur le sens de leur activité, et même sur son contenu. C’est à porter à leur crédit, même si le résultat paraît toujours insatisfaisant…

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6 Commentaires

Classé dans Les ficelles de l'info, Médias/journalistes

6 réponses à “Les ficelles de l’info (7) : en parler ou se taire?

  1. cilia

    Réflexion essentielle …

    De l’extérieur, d’un point de vue de lecteur de la presse, l’emplacement de l’article m’influence vraiment.
    Mais la teneur de l’article reste le plus important.
    Un exemple récent.
    Après des profanations de tombes, parmi tous les articles qui ne faisaient qu’en parler, j’ai été marquée par un article qui replaçait ce fait divers dans le contexte de l’ensemble des profanations (nombre annuel, confession des morts dont les tombes étaient profanées, différences de gravité des types d’actes tous regroupés sous le même vocable). Et pour la lectrice que je suis, l’effet produit a été radicalement différent.

    Ceci dit sans bien sûr prétendre que l’emplacement de l’article et la forme du traitement de l’information suffisent à résoudre le dilemme dont tu nous parles fort justement !

  2. salut,
    grande question…

    On est responsable de ce qu’on dit, et de ce qu’on laisse dire.
    A chacun de faire le tri dans ce qui est de l’ordre de l’information, dans ce qui est de l’ordre du focus excessif, et dans ce qui est de l’ordre de la propagande. PAs facile.

  3. Le problème c’est que nous ne sommes pas tous égaux face à l’information. Quelqu’un de cultivé saura trier l’info, tandis que le citoyen lambda qui n’a pas ni recul, ni culture suffisante va avaler tout crû ce qu’on lui balance.

  4. @cilia

    le fond est bien sûr plus important que la forme (taille de l’article, présence d’une photo, position de l’article dans le journal) mais c’est bien souvent celle-ci qui conditionne la lecture de l’article : un article illustré d’une photo, d’un dessin ou d’un graphique sera bien plus lu qu’un article seul, par exemple.

    Mais évidemment, il y a un juste milieu entre en faire des tartines et ne rien faire du tout, c’est par exemple de faire un article de taille moyenne, sans photo 😉

    @Lomig

    Sacrée responsabilité, en effet! surtout que comme dit manuel, chacun ne reçoit pas l’info de la même façon.

    @manuel

    Et surtout, va peut-être avoir une réaction contraire à celle qui était escomptée!

  5. lesset

    L’éthique journalistique, vaste débat! Dans la mise en valeur des sujets, cher chafouin, tu oublies le cas de ces périodes creuses en actu (août ou décembre par exemple) durant lesquelles une affaire qui aurait fait une brève en tant normal peut se retrouver projetée en tête de page. Mais il vrai que, dans ce contexte là, il n’y a pas de cas de conscience. Il faut bien remplir les pages…

  6. Obi-Wan Kenobi

    Merci Chafouin de lancer le débat, même si on te sens sur la réserve. Un élément pour étayer ta réflexion : les relations entre les médias et les politiques. Plus que jamais, les uns alimentent les autres et inversement.
    Tu cites en exemple les suicides en prison. Pour une raison que j’ignore, certains cas, en octobre dernier, ont suscité les gros titres des médias nationaux. Conséquence : Rachida Dati s’est rendue sur place et les hommes politiques ont largement commenté ce « phénomène ». Pourtant, il y a 1 suicide tous les 3 jours environ en France. Ceux de novembre et décembre n’ont étrangement pas agité l’opinion.
    Souvenons-nous aussi de l’affaire du mariage annulé à Lille. Libé en fait sa Une. Les politiques s’en emparent, puis l’opinion publique. La machine s’auto-alimente.
    Du manière plus générale, nous sommes tombés dans une certaine forme de « dictature » de l’opinion publique où chaque fait divers qui suscite un emballement médiatique et une émotion dans l’opinion nécessite une réponse des politiques (un appel du Parquet dans l’affaire du mariage annulé, une loi pour interdire le permis de conduire aux jeunes qui ont brûlé des voitures, etc.). Bien souvent, on est dans l’effet d’annonce avec des lois inappliquables (cf le blog d’Eolas). Comme si les citoyens étaient des enfants incapables de comprendre que leurs « ministres-parents » avaient besoin de temps pour répondre à un problème de société.
    Alors que faire quand on est journaliste ? Je pense que Cilia apporte la bonne réponse : en parler en faisant bien son travail de journaliste. C’est-à-dire en passant outre l’émotion, en contextualisant, en rappelant les chiffres, en n’hésitant pas à mettre les politiques face à leurs contradiction, en gardant de la mesure dans les titres, en Une…
    En fait, on est là au coeur du métier de journaliste. D’où l’intérêt d’avoir des journalistes professionnels payés pour faire ce travail , même si je ne suis pas en accord avec Manuel quand il dit « Le problème c’est que nous ne sommes pas tous égaux face à l’information » : là encore, ne prenons pas la majorité des Français pour des veaux ou des enfants incapables d’avoir du recul. Parfois, des lambdas, des anonymes ont bien plus de recul que les « élites ».

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