La transparence exige-t-elle de bloguer à visage découvert?

Narvic et Aliocha, deux journalistes qui à l’instar de votre serviteur, mais avec plus de talent, tiennent un blog politico-médiatique sans dévoiler leur identité, se sont lancés dans de vibrants plaidoyers défendant l’anonymat. Je me permets à mon tour de revenir sur le sujet, le reproche m’ayant été fait à plusieurs reprises de me "cacher" derrière un pseudo.

En guise de fugaces prolégomènes, sachez que si vous ne vous abreuvez pas encore aux deux sources précitées, il s’agit d’une erreur : le premier analyse sans se lasser les médias et le web en tant que phénomène sociaux, décortique les rapports entre médias traditionnels et médias en ligne, avec une idée fixe en tête, celle que les premiers courent à leur perte, l’avenir étant sur la toile. La seconde apporte une touche plus personnelle, et donne des clefs pour comprendre l’envers du décor du métier de journaliste.

Sur ce sujet, je partage l’essentiel du propos d’Aliocha, qui hérige l’anonymat en nécessité, en "liberté des humbles" qui ne peuvent se permettre, tel un Jean Quatremer, d’apparaître sous leur véritable identité. Non pas par lâcheté, même si en tant que pigiste (c’est-à-dire sans contrat stable), Aliocha admet qu’elle pourrait pâtir de ses écrits. Aliocha parle surtout du risque de l’autocensure et de l’interférence avec son activité professionnelle, défend l’intérêt de l’écrit en soi, dont la valeur ne dépend pas que de la signature. Sachant que comme dit souvent Toreador, la signature peut aussi nous faire interpréter un écrit d’après une grille de lecture prédéfinie!

En ce qui me concerne, lorsque ce blog a été ouvert, je ne pensais même pas me présenter en tant que journaliste. La questionne se posait pas : il s’agissait d’un blog d’opinion, de celle d’un citoyen comme un autre, et dès lors, je ne percevais pas l’intérêt de donner ma véritable identité ni de mentionner ma qualité. D’une part, je constatais que beaucoup de blogs étaient anonymes, je supposais qu’il s’agissait d’une forme d’usage. D’autre part, je ne voyais pas en quoi le fait d’être journaliste apportait un plus à ce blog, qui pourrait très bien être celui d’un informaticien ou d’un ingénieur : qu’importe?

Ce qui compte, ce sont les idées qui ont échangées, pas l’identité de leurs auteurs. Ce ne serait pas vrai si j’étais un journaliste important mais rassurez-vous : ce n’est pas le cas, je ne suis qu’un petit scribouillard de province.

Peu à peu, j’ai toutefois ressenti le besoin de parler du fonctionnement des médias, et dès lors, je ne pouvais faire autrement que de mentionner mon appartenance à cette noble caste. C’était une façon de dire que je n’étais pas moins légitime que d’autres pour évoquer ces thèmes.

Dès lors, fallait-il tout dévoiler? Non, car depuis ce moment, l’anonymat de ce blog est d’avantage devenu celui du média qui m’emploie que le mien. Je le répète : mon identité a peu d’importance, et mes collègues et amis, tous savent que j’écris ici et je n’en ai aucune honte. J’ai eu ce raisonnement : si je jouais carte sur table, ne serais-je pas tenté de trop en dire sur des faits que je couvre en tant que journaliste, et pas en tant que blogueur? Ne serais-je pas tenté de dire ici ce que je ne peux pas dire ailleurs? Ne serais-je pas tenté, de ce fait, de manquer au respect, à la loyauté que je dois à mon employeur?

L’anonymat, dans ce cadre, peut être le garde-fou qui évite de faire fausse route, de rentrer en conflit d’intérêt entre deux activités qui doivent rester distinctes. Ici, je suis moi. Dans mon boulot, je ne suis pas que moi, d’autres intérêts entrent en jeu. Les deux ne doivent pas interférer : je ne suis pas PPDA, bien sûr, mais une fois l’anonymat levé, ne serais-je pas soupçonné d’agir de telle ou telle façon, dans le média qui m’emploie, parce que je pense comme ceci ou comme cela sur mon blog?

Au final, la prudence et la loyauté ne doivent pas être interprétées comme des formes de lâcheté. D’autant que comme le rappelle fort justement Aliocha, l’anonymat ne dispense pas de respecter le "droit de la presse", à savoir ne pas diffamer, ne pas insulter, et assumer un éventuel droit de réponse. Les avocats, eux, pourraient assez facilement joindre un chafouin, un eolas, une aliocha, un nicolas J., un authueil, un narvic, un assistant parlementaire ou un koz… Et je ne crois pas que tous ces blogueurs anonymes soient plus irresponsables ou lâches dans leurs écrits que ceux qui bloguent à visage découvert.

Lire aussi l’article d’Edgar de la Lettre Volée, qui rappelle fort justement qu’un pseudonyme est une autre forme d’identité, qui n’exclue pas la responsabilité, bien au contraire…

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Un commentaire

Classé dans Blogs

Une réponse à “La transparence exige-t-elle de bloguer à visage découvert?

  1. A reblogué ceci sur lalignefranche and commented:
    J’avais l’intention d’écrire sur le sujet, et puis j’ai trouvé cet excellent article (qui commence à dater, c’est vrai). Quasiment rien à ajouter !

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