Le corporatisme de Philippe Ridet

Tiens, on reparle encore de livres. C’est ma période « bouquins politiques », en ce moment, entre deux pavés de la série Millénium. On a tellement parlé, ces derniers temps, du problème posé par la connivence entre journalistes et politiques qu’il me fallait lire absolument le bouquin dont tout le monde parle : Le président et moi, de Philippe Ridet.

A mon grand regret, il fait partie de ces livres sur lesquels on bave, mais dont on sait qu’on va en être déçu au bout de dix pages. Dommage. J’aime beaucoup Philippe Ridet, qui a suivi pour Le Monde toute la campagne de Nicolas Sarkozy. Et qui « couvre » globalement la droite depuis 1995. Il est très intelligent, écrit remarquablement bien, et décrit finement le sarkozysme.

Quel est le propos de cet ouvrage? Le prétexte est de raconter à travers le rapport entre lui et Sarkozy, entre les « embedded » et le candidat devenu président, la campagne électorale vue de l’intérieur, les dessous des premiers pas de « l’homme de la rupture » à l’Elysée. Une satisfaction, celle de comprendre un peu mieux comment fonctionne et se fabrique le grand cirque des mois qui précèdent une telle élection.

Double déception, en revanche. Sur la forme, d’abord. Ridet a choisi un parcours thématique plutôt que chronologique. On s’y perd. Sarkozy est tantôt candidat, tantôt président. On est en 1999, et la page d’après en 2007, c’est un peu troublant.

Sur le fond, ensuite, il semble assez rapidement évident que l’auteur a écrit se livre pour se défendre, pour prouver quelque chose. A qui? A lui-même, à sa profession, aux initiés. Peut-être même à Nicolas Sarkozy. Ce livre sert à défendre la petite corporation des journalistes politiques, accusés du mal suprême : la connivence.

Au fond, Ridet passe son temps à s’excuser d’être allé trop loin dans l’intimité avec le président, à grands renforts d’anecdotes plus ou moins croustillantes. D’avoir tout fait, trop fait pour aller glâner le petit « off », la petite confidence qui selon lui fait la différence par rapport aux concurrents dans un papier, mais qui nous laissent, nous lecteurs, complètement indifférents. Il passe aussi son temps à chercher à nous convaincre que tout cela n’a eu aucune conséquence sur son honnêteté de journaliste… Et là on a un peu de mal à le croire.

Comment peut-on se défendre de toute connivence, tout en se présentant comme un type prêt à tout accepter, y compris supporter un karaoké avec Sarkozy et Barbellivien? Tout ça pour quoi? Comme si un moment aussi ridicule pouvait déboucher sur un quelconque matériau politique exploitable dans un journal comme Le Monde.

Et puis, ce livre semble aussi tenir aussi de la vendetta personnelle contre le chef de l’Etat. Ridet raconte les petites vexations que Sarkozy lui envoie de temps à autre. Voilà, il lui répond dans ce livre, en ne l’épargant guère. En lui rendant coup pour coup, en le présentant comme un homme immature, capricieux, colérique, totalement narcissique, quasi érotomane et très artificiel au final. Il y a du vrai, mais cela paraît trop gros. On sent le journaliste fasciné, obsédé et déçu de ne pas avoir été aimé « vraiment » de sa cible. Jaloux quand le président le rabroue ou lui accorde moins d’attention. Comme ses pairs, il ne devient mordant que lorsque la popularité du chef de l’Etat s’effondre et que celui-ci devient agressif envers les journalistes, comme le montre cette phrase que lâche Ridet à la fin de son ouvrage : « Parce que nous anticipons la vivacité de ses réponses, nous durcissons le ton de nos questions ».

D’ailleurs, est-ce un hasard si ce livre est publié au moment même où Ridet arrête de « couvrir » l’Elysée pour Le Monde? A l’heure du départ, le voilà règlant ses comptes. Avec Cécilia, aussi, avec la « firme », cet entourage comploteur du chef de l’Etat. Mais tout cela, que ne l’a-t-il écrit plus tôt? Pourquoi ne pas nous avoir raconté cette courtisanerie? Pourquoi ne pas avoir dépeint le caractère si frivole de Nicolas Sarkozy au moment où celui-ci se présenter aux suffrages des électeurs?

C’est cela qui est reproché aux journalistes politiques. De garder leurs infos pour le moment où ils écriront un bouquin.

Philippe Ridet, qui défend un système à bout de souffle (lui même semble usé) tout en reconnaissant quelques-uns de ses torts, représente aussi l’archétype de l’anti-web forcené. Qui confond les blogs, les sites internet des médias traditionnels, des médias en ligne. Qui accuse sans cesse internet d’être un outil de propagation des rumeurs les plus folles, en oubliant qu’internet n’est qu’un média, et que les idiots sont ceux qui publient n’importe quoi, pas le support qu’ils utilisent. Et en avouant en même temps la tactique bien connue et rodée des journalistes politiques : quand une info est archi-connue mais non confirmée, il suffit d’attendre que le web la « sorte » pour pouvoir la reprendre en citant la source.

Bravo en tout cas à Ridet d’avoir tenu treize années au chevet de la droite. Treize ans, c’est sans doute déjà beaucoup trop. Il aurait sans doute été beaucoup trop dangereux d’aller plus loin…

Le président et moi, Albin Michel, 17€.

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