« Passer de la religion de l’aveu à celle de la preuve »

Quelles que soient les explications politiques (1) qu’on peut trouver au retour de Nicolas Sarkozy à l’excitation du terrain, le président a parfaitement résumé, ce matin en visite à l’Hôtel de Police de Bordeaux, les enjeux de la police de demain : Développer la police scientifique à fond (2) Miser sur  la solidité de la « preuve parfaite », plutôt que de sur la fragilité des témoignages. Attention toutefois aux libertés individuelles.

Nicolas Sarkozy et la police, c’est je t’aime moi non plus. Il énerve les policiers qui ne peuvent s’empêcher de l’adorer. Ils l’adorent parce qu’il a compris ce métier au point de parler et penser comme un policier. Ils l’aiment parce qu’il les soutient et les comprend. Sarkozy s’est servi, comme nombre de ses prédecesseurs, de la place Beauvau comme d’un marchepied vers l’Elysée. Il connaît parfaitement la « Maison Poulaga ». Et même si Michèle Alliot-Marie est désormais aux commandes, il ne l’a pas oublié : tous ses fidèles sont dans la place. De leur côté, les policiers ne l’ont pas non plus oublié, car après Pierre Joxe dans les années 80, c’est le ministre de l’Intérieur qui a le plus fait pour eux, et notamment au niveau de l’équipement. Il a eu le nez fin en créant les GIR (groupes d’intervention régionaux), qui attaquent le point faible des voyous : l’argent sale. Au niveau des effectifs, en revanche, il faudra repasser… Et le démantèlement de la police de proximité, remplacée de façon catastrophique par les BAC et CRS, a été une grossière erreur sur la forme.

Nicolas Sarkozy sait que la police comme la gendarmerie ont beaucoup évolué. Là où il y a quelques années, l’aveu était parfois indispensable aux forces de l’ordre pour résoudre des affaires criminelles ou délictuelles, celui-ci est désormais relégué au rang « d’indice », venant corroborer les preuves recueillies au niveau scientifique. A contrario, les avancées scientifiques permettent aujourd’hui de résoudre des enquêtes qui seraient restées au point mort sans l’aide des labos (souvent privés, d’ailleurs). L’affaire Ranucci ou le feuilleton Grégory n’auraient sans doute jamais causé de polémiques si on avait pu relever des traces ADN sur le pull-over rouge ou sur le timbre léché par le corbeau.

Il y a quelques jours, un crime mystérieux a été élucidé à St-Amand-les-Eaux, dans le Nord. Un marginal avait été frappé à mort, l’été dernier, par des inconnus en extérieur. Les membres de ce qu’on appelle l’Identité judiciaire (en réalité, la police scientifique des commissariats locaux) ont eu le réflexe de tout recueillir sur place, y compris un petit bout de papier qui était coincé sous un amas de tôles. Et il s’est avéré que ce papier gras recelait à la fois les empreintes de la victime et d’un tiers. Grâce à de nouvelles techniques, on a pu « isoler » les deux ADN l’une de l’autre, et remonter à un groupe de suspects, qui placés devant cet indice un peu gênant pour leur alibi, n’ont pu que reconnaître avoir participé à un truc pas net. Même s’il appartiendra à la justice de trancher sur leur culpabilité et leur implication… Pour donner un autre exemple, aujourd’hui on peut même prélever des empreintes digitales ou génétiques sous l’eau.

Et l’intérêt de ces techniques, c’est que de plus en plus, elles sont utilisées pour résoudre les « petits délits » du quotidien, ceux qui empoisonnent la vie, les vols dans les véhicules, les cambriolages… Selon Le Monde du 8 janvier :

 

A l’échelle nationale, la saisie de la PTS (police technique et scientifique) permet actuellement de retrouver environ 80 % des auteurs de crimes. Lors de sa visite, Mme Alliot-Marie a révélé qu’un test effectué sur 200 affaires de petite et moyenne délinquance, réalisé ces derniers mois, avait montré également « 80 % de résultat ». Sur les cambriolages dont le taux d’élucidation est actuellement d’environ 60 %, la ministre a donc souhaité, comme pour « un certain nombre d’autres délits », atteindre les « 100 % ».

Et puis un aveu ou un témoignage, c’est tellement fragile. Qui peut dire s’il se souvient de la couleur du manteau de la dernière personne croisée dans la rue? On est parfois étonné de constater que les témoins, sauf à être entendus immédiatement, ne sont que rarement fiables. Il suffit de leur suggérer une version pour qu’ils croient y avoir assisté. La plupart du temps, il est très facile de les faire douter sur ce qu’ils ont vu ou entendu.

Pour autant, si le développement de ces techniques est indispensable et tombe sous le sens, si on endoit pas rater le train de la modernisation, doit -on dire avec Nicolas Sarkozy qu’il faut permettre aux enquêteurs de « passer de la religion de l’aveu à celle de la preuve »? Il faut leur donner les moyens de mener à bien leurs investigations, c’est clair. Mais le terme « religion de la preuve » est un peu gênant. On peut y voir un risque fort pour les libertés individuelles. Car cela signifie que placés devant une preuve, érigée au rang de religion, les policiers doivent s’incliner.

Ce n’est pas compliqué, dans quelques années, police et gendarmerie disposeront d’un fichier d’empreintes digitales conséquent (dès que vous êtes placés en garde à vue, on vous photographie et on prend vos empreintes) et d’un fichier d’empreintes génétiques qui s’épaissit de jour en jour (la liste des délits entraînant une prélèvement d’ADN du suspect s’élargit elle-aussi). Les progrès accomplis dans ces domaines sont phénoménaux. Un jour, tout le monde sera fiché à la naissance et on n’en parlera plus. Cela a du bon, mais il faut rester prudent, tout de même.

Bien sûr, on rétorquera, comme sur le sujet épineux de la vidéosurveillance, que ceux qui ne font rien de mal sont tranquilles. Que plus la base de données est grande, plus on a de chances de retrouver les coupables. Qu’il y a des garanties. Sauf que d’une part, les moyens accordés par exemple à la CNIL sont ridicules. Elle a déjà du mal à lutter contre le fichage des gens par les sociétés commerciales… Et d’autre part, si un jour mon empreinte se retrouve je-ne-sais-comment sur une scène de crime, j’aurai du mal à résister à la « religion de la preuve ».

Nicolas Sarkozy devrait donc, tout en donnant des moyens aux polices techniques et scientifiques, élargir le financement des contrepoids à ce pouvoir grandissant de la puissance publique. Au risque de tomber dans… un Etat policier?

1) Selon la plupart des commentateurs, aiguillés par les dépêches AFP, Nicolas Sarkozy se presserait sur le terrain pour combattre la baisse de sa popularit »é dans les sondages. Il donnerait une tonalité particulière à la sécurité pour miser à nouveau sur un clivage droite-gauche et faire des municipales un enjeu national et un plébiscite, si possible, de ses premiers mois à l’Elysée. C’est du de Gaulle ou du Bonaparte?

(2) Ce faisant, il confirme ce que Michèle Alliot-Marie avait déjà annoncé lors de ses voeux, parlant de « culture de la preuve ». Un terme qui semble plus approprié?

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