Prostitution : et si on s’intéressait un peu au client?

L’image est forte. Se veut marquante pour les clients des prostituées. L’idée est bonne, car elle leur rappelle leur implication dans l’esclavage que vivent au quotidien des milliers de femmes. Au-delà de ce message, il serait bon de s’interroger sur leur responsabilité dans le scandale permanent du proxénétisme. Cette campagne d’affichage, que vous avez peut-être remarquée ici ou là, a été initiée par le Mouvement du Nid à l’occasion de ces soixante-dix ans :

 

« Le raisonnement induit est simple : « Si je refuse la prostitution pour les miens, à savoir les personnes de ma famille, pourquoi devrais-je l’accepter pour les autres? ». Aujourd’hui le discours qui tend à justifier la prostitution pour progressivement l’aménager se généralise. Le Mouvement du Nid pose alors la question « pour qui ? ». La majorité de la population française refuse que ce soit pour leurs proches, leur famille ou leurs amis. Alors « pourquoi pour les autres ? ». La symbolique du tatouage appuie le caractère indélébile de cette pensée chez beaucoup d’hommes. La mère et la soeur sont souvent des « icônes sacrées » auxquelles il ne faut absolument pas toucher. »

Cette association a pour but d’enrayer, voire d’éradiquer la prostitution. Peut-être idéaliste, le Nid propose sans se lasser des solutions aux pouvoirs publics. Et surtout, aide au quotidien les victimes de ce trafic d’êtres humains : les prostituées. Pour ce mouvement, la perspective de réouverture des maisons closes – que notre ami Criticus proposait il y a quelques mois – est une aberration : cette solution conduirait à accepter le mal combattu. Ce serait en définitive tolérer un esclavage sous une forme « plus propre ». Cela ferait surtout plaisir aux bons citoyens écoeurés de voir ces femmes « vulgaires » traîner sur les trottoirs. Question de bonne conscience, une nouvelle fois. Se rallier à cette idée serait à mon sens une honte pour nos sociétés prétendument modernes.

Rappelons-le : les prostituées sont au proxénétisme ce que les toxicomanes sont au trafic de stupéfiants, c’est-à-dire des victimes. Et de ce point de vue, les opérations policières anti-prostitution, qui reviennent à la mode ces temps-ci dans mon pays lillois (on embarque moulte péripatéticiennes, prises en flagrant délit de raccolage – c’est quoi le raccolage? – on les place en garde à vue, puis on les remet en liberté avec un rappel à la loi) sont vaines : elles ne s’attaquent pas à la racine du mal, mais à ses conséquences visibles. Elles ont pour seul but de calmer les riverains des quartiers prostitutionnels. De faire dévier le problème vers un autre quartier, peut-être un peu moins bourgeois…

Par ailleurs, d’après ce que je connais de la lutte anti-proxénétisme, les brigades concernées ne semblent pas le moins du monde s’attaquer aux gros trafiquants, ces filières internationales qui ramènent sur nos trottoirs des pauvres femmes d’Europe de l’est et d’Afrique noire. Ils prennent en flagrant délit de proxénétisme le pauvre type qui concubine avec la prostituée du coin. Le pauvre type qui l’emmène tous les jours sur le trottoir. N’oublions pas que la définition du proxénétisme, c’est de tirer parti financièrement, même indirectement, de l’activité prostitutionnelle de quelqu’un… Bref, ils attrapent les petits poissons, laissent filer les gros, et s’en contentent très bien.

Et l’hypocrisie se remarque de tous les côtés. Car si les proxénètes sont globalement tranquilles, les clients ne le sont pas moins. Certes, au cours des opérations anti-prostitution précédemment expliquées, ils sont eux-aussi emmenés au poste, où ils doivent endurer une forme de « savon ». Mais est-ce suffisant? Le Nid rappelle que « la prostitution est reconnue depuis 1983 par l’ONU comme une « forme persistante de l’esclavage« . Ajoute qu’ « en ces temps d’idéologie de marché, s’impose le refus de voir l’être humain réduit à l’état d’objet sexuel, d’outil à disposition du « client », de marchandise sur un marché international. Le corps n’est pas à vendre. La commercialisation des organes est interdite par la loi, le consentement des personnes ne suffisant pas à valider ces actes ».

Alors, quoi? Les esclavagistes, sont-ce seulement ceux qui vendent les esclaves, ou également ceux qui les achètent? Au-delà de la campagne d’affichage du Nid, qui tend à sensibiliser les clients sur la question (eux-aussi peuvent être en « souffrance », mais que dire de celles qui doivent la subir?), il faudrait donc engager un véritable débat public sur la question. Pourquoi ne pas sanctionner aussi les clients? Pourquoi les laisser exploiter ces femmes? Pourquoi leur permettre d’engraisser un système mafieux? Pourquoi fermer les yeux? Personne ne parle jamais des clients, alors qu’ils sont suffisamment nombreux pour que vous en ayiez dans votre entourage. S’ils se taisent, c’est bien qu’ils ont conscience du caractère honteux de leur acte, non?

Au fond, sur ce genre de question, les pouvoirs publics préfèrent la plupart du temps pratiquer la politique de l’autruche. Surtout, éviter d’avoir à faire preuve de courage. Surtout, ne pas aborder les problèmes de société. Restons sur l’économique, surtout restons sur l’économique. Pendant ce temps, les esclaves continuent d’être vendues sous nos yeux.

6 Commentaires

Classé dans Société

6 réponses à “Prostitution : et si on s’intéressait un peu au client?

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  2. Louve

    « Ce serait en définitive tolérer un esclavage sous une forme “plus propre”. »

    Je n’ai jamais compris cette logique qui, pourtant, a tant la cote de nos jours :
    Encadrer légalement un produit ou une activité que tous reconnaissent comme un « mal » pour mieux le réguler, éviter le marché noir ou le rendre plus « propre ».

    Les exemples sont pléthores:
    – distributeurs de seringues pour éviter que les toxico meurent du sida plutôt que d’une overdose…
    – maisons closes et contrats en bonne et due forme pour que la prostitution devienne un métier « comme les autres ».
    – dépénalisation de l’avortement pour mettre fin aux IVG sauvages (oups, jvais pas me faire de potes avec celui-là…)

    et le dernier (mais ma liste est loin d’être exhaustive), mon préféré, qui a provoqué la sainte colère (oui, oui, je pèse mes mots) de la présidente de « ni pute ni soumise » :
    la volonté de légaliser la pratique de l’excision pour qu’elle soit réalisée à l’hôpital et non plus dans les conditions sordides actuelles.

    Non, légaliser un mal pour éviter certaines de ses conséquences désastreuses ne conduit pas à réduire ce mal. Il le banalise, et, pire que tout, pousse ses victimes à l’accepter comme un bien ou tout du moins comme une normalité.
    Pour la société, c’est ce qui s’appelle « s’en laver les mains ».

    Merci au « mouvement du nid » et à toutes les associations qui essaient de trouver de véritables solutions au problème de la prostitution et de rendre à ses femmes leur dignité d’êtres humains.

  3. My

    Il suffit de se demander quelles sont les motivations et l’intérêt des pro-prostitution, et ceux des abolitionnistes…
    Il suffit de se demander à qui rapporte la prostitution…
    Il suffit de s’imaginer (ou une personne que l’on aime) subir 10-20 pénétrations (de tous les orifices naturels)par jour de la part d’inconnus.
    De penser aux dangers que ces femmes rencontrent : violences physiques du proxénète et de « clients », insultes, sida (obligation souvent de sexe non-protégé et rupture de préservatifs), alcool, drogues et suicides.

    Le client prostitueur ne voit pas en l’autre un alter ego, mais un objet. Il est le vrai coupable, celui qui achète l’accès au sexe des femmes, des hommes et des enfants.
    On peut soutenir que certaines choisissent…et qu’on fait ce qu’on veut de son corps, mais fait-on ce qu’on veut du corps de l’autre?

  4. Louve

    Ah tiens, j’en ai un autre à ajouter à la liste:

    – site de rencontre entre personnes mariées pour éviter qu’elles n’aillent polluer les sites pour célibataires…

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