Empruntez, empruntez, il en restera toujours quelque chose…

Cinq enveloppes dans ma boîte aux lettres. Enfin, du courrier. Quelqu’un qui pense à moi. Depuis que j’ai opté pour le « trois fois sans frais » en achetant une machine à laver, je me sens mieux entouré. J’ai un nouvel ami, et cette fois pas chez Facebook.

C’est qu’en choisissant ce mode de règlement, vous mettez le doigt dans un engrenage  pas possible : le crédit revolving. Vous savez, ce barbarisme qui désigne les prêts à taux préférentiels et hyper concurrentiels (c’est combien déjà, les intérêts, 18 ou 19%?). Ou plutôt, vous approchez votre doigt de l’engrenage, car si vous en restez à votre engin à nettoyer le linge, vous ne risquez rien.

Une fois le contrat de vente signé, la caissière avait prévenu. « Bon, vous recevrez pas mal de lettres de Cetelem, je préfère vous prévenir ». Moi je m’en moque : j’ai toujours aimé recevoir du courrier.

Quoique cette fois,  les missives sont un poil agressives. C’est à la limite du harcèlement. Une pour la carte « Aurore », qui me donne une réserve de 800 € à dépenser absolument quand je veux. En cas de pépin, de trou, de fin de mois difficile. Bien sûr, si je l’utilise, je devrai rembourser 1000, 1200€… Quel bon placement!

Ensuite, c’est une lettre me rappelant que je peux l’utiliser. Une autre lettre me précisant les conditions d’utilisation. Un troisième courrier m’expliquant les mille bons plans « informatique » de la rentrée. Allez, vas-y, tu vas la faire chauffer ou quoi la jolie carte qu’on t’a donnée? Et puis encore deux autres lettres. C’est bientôt Noël, je risque d’en recevoir d’autres encores…

J’ai caché la carte au fond de mon dossier « banque et relevés de compte ». Trop peur de la regarder. Trop peur que ça porte malheur. Je voudrais la mettre au fumier, mais je ne sais si j’ai le droit.

Les surendettés, des accidentés de la vie

Il y a deux ans, j’avais effectué une petite enquête sur le surendettement dans le Nord. Un département bien adapté à ce genre de phénomène, avec son fier taux de chômage de 17%. Cet engrenage terrible, parfois fatal, qui conduit rapidement les malheureux  qui tombent dedans à dépenser chaque mois plus qu’ils ne gagnent. L’horreur. Eh bien, selon l’UFC-Que Choisir, figurez-vous que « la Banque de France a établi que le crédit revolving était présent dans 87% des cas de surendettement et qu’en moyenne, chaque dossier comportait cinq crédits revolving ». Pas mal, non?

Le surendettement, c’est une angoisse sans nom. C’est une déchéance, une forme de honte. On peut parfois s’en sortir, quand on a de bons amis, une situation. Mais mes recherches m’avaient montré une chose essentielle : l’écrasante majorité des surendettés « chutent » en raison d’un accident de la vie. Une rupture sentimentale, le chômage, une maladie… Privés de ressources, les victimes de ce phénomène ne peuvent pas toujours diminuer leurs dépenses. Autant de conditions qui ne favorisent pas un retour rapide à la vie.

Il faut avoir le courage de dire que les entreprises à la Cetelem sont complices de cette situation. Complices de ces situations de désespoir, qui se règleent devant la commission de surendettement de la Banque de France. Vous savez, ces procédures de règlement personnel (Loi Borloo de 2003) qui entraînent la vente de tous vos biens, si vous en avez. Et qui n’assurent aucun suivi social : plusieurs années plus tard, vous revenez parfois faire un petit coucou à la commission : les mêmes causes produisent les mêmes effets.

C’est bien, la Liberté. Dans nos pays modernes et civilisés, on en devient naïf : comme il est « interdit d’interdire » (mai 68 produit des effets étranges, parfois…), on autorise donc des compagnies sans foi ni loi, sans scrupule ni morale, à pilonner les gens de publicité dans l’espoir qu’ils vont mettre le doigt dans l’engrenage. Alors bien sûr, j’entends déjà les libéraux de tous poils grincer des dents, et rétorquer que chacun est responsable de soi. Quand la loi n’est pas forcément morale, on en arrive là. Quand la morale est « personnelle » et ne doit pas sortir de la vie privée, on en arrive là aussi. C’est un peu comme si j’installais un stand d’armes à feu et de somnifères devant la maison des dépressifs. S’ils m’en achetaient, ce ne serait pas de ma faute s’ils l’utilisaient ensuite.

Oui, quand on a la chance de gagner correctement sa vie ou d’avoir été éduqué à ne pas dépenser plus qu’on a, on peut comme moi adopter un ton philosophe et jeter au panier tous ces courriers. En les méprisant, et en fulminant intérieurement contre ces esclavagistes modernes. Mais quand on n’arrive plus à boucler ses fins de mois, quand on ne mange plus de viande à partir du 10, et quand (il faut le dire) on n’a pas été éduqué à gérer un budget, comment ne pas être tenté par ces offres qui paraissent alléchantes et se révèlent en réalité des traquenards? Pour remplir un petit trou, on en creuse un autre, énorme.

Selon l’UFC, le Conseil économique et social propose quelques pistes de réforme : améliorer l’information des consommateurs : c’est un peu pipeau. Ce sera toujours écrit en tout petit, au verso. En revanche, une autre idée mérite réflexion. Le CES préconise que les banques ne proposent que des crédits adaptés à la solvabilité du demandeur. Quand on voit ce qu’ont donné les crédits immobiliers à taux bas aux Etats-Unis, cette proposition ne paraît pas idiote.

Il y aurait une autre solution, dont ne parle pas le CES : interdire purement et simplement les crédits revolving. Qu’apportent-ils à l’humanité? Quel est leur bilan intérêt-inconvénient?

Mais à cette proposition, les libéraux répondraient « obscurantisme » et « retour en arrière ». Vraiment, j’aime la modernité et la façon dont on laisse l’humain être broyé au nom de la sacro-sainte liberté… Il y a des principes avec lesquels il ne faut pas transiger!

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Classé dans Chafouinage

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