Plus de sécurité avec moins de policiers?

Désormais président, Nicolas Sarkozy n’a pas pour autant coupé les ponts avec la place Beauvau, qui lui a servi de véritable laboratoire politique et de tremplin vers l’Elysée. Avec Frédéric Péchenard à la tête de la DGPN (direction fénérale de la police nationale) et Michel Gaudin à la Préfecture de police de Paris, l’ancien ministre de l’Intérieur a deux « proches » dans la place, qui lui permettent de court-circuiter Michèle Alliot-Marie et d’avoir toujours la haute-main sur la police.

Avec lui, les grandes réformes de la Maison Poulaga sont en marche. Pour le meilleur comme pour le pire… On a d’abord eu la fusion DST-RG. Un serpent de mer enfin concrétisé. A vrai dire, cela faisait des années que cette révolution était dans les cartons, depuis que les RG ont « officiellement » arrêté leur travail « politique », et ne planchent désormais quasiment plus que sur la prévention du terrorisme islamisme. Les risques de doublons avec la DST étaient trop forts : le gouvernement a eu le courage d’aller à l’encontre de ce que désiraient ces services. Car ici comme ailleurs, les rivalités sont importantes. Qui dit fusion, dit un seul chef, au lieu de deux. Et ainsi de suite dans toutes les subdivision territoriales… Ceci explique cela!

Première réforme courageuse, donc. Et la refonte du système devrait se poursuivre : il faut s’attendre, à moyen terme, à une fusion police-gendarmerie, les forces armées n’ayant plus vocation en Europe à pratiquer le maintien de l’ordre. Les Belges ont déjà enterré leur gendarmerie, après tout. Et puis, le rapprochement entre la police et les douanes pourrait suivre, tout comme la réorganisation de CRS complètement anachroniques.

Tout cela, c’est le meilleur. Des idées qui tendent à faire coïncider l’organisation de la police avec la réalité du terrain. Le pire, en revanche, et qui est l’objet de cette note, c’est la volonté de tailler dans les effectifs de police, en profitant des départs à la retraite. Selon le Figaro, un document de travail du ministère du budget évoque la suppression de « 8.375 et 10.375 emplois équivalents temps plein (ETP) de policiers et de gendarmes, entre 2009 et 2011 », Aujourd’hui, on compte environ 120 000 policiers et 100 000 gendarmes.

Sans rentrer dans les détails de la méthode (fermeture de brigades de gendarmerie, allongement du temps de travail des policiers…), l’idée générale de ce projet est de centraliser de plus en plus les forces de l’ordre, afin de rationnaliser et de gagner des postes. Pourquoi, dans une agglomération, avoir deux brigades criminelles dans deux communes différentes, si on peut en avoir une seule? Pourquoi avoir un centre gérant les appels au 17 pour chaque commissariat, si l’on peut en avoir un seul pour tout le département?

J’ai une certaine légitimité à parler de la question. Sans entrer dans les détails, j’ai l’occasion, dans mon travail quotidien, de côtoyer des policiers et j’en connais un bout sur leur façon de s’organiser et de communiquer.

En gros, l’argument des ceux qui défendent cette réforme est celui-ci : on va centraliser, gagner des postes, ce sera plus efficace. D’ailleurs, vous voyez bien qu’on va sur le bon chemin vu l’amélioration constante de nos résultats.

Deux remarques, au sujet de ces chiffres. La première, c’est qu’on peut les interpréter dans tous les sens qu’on veut, et les manipuler aisément :

Interprétation : « les infractions à la législation sur les stupéfiants ont baissé de 30% en octobre » (exemple sans fondement). Qu’est-ce que ça veut dire? Que les gens ont moins consommé de drogue, qu’on a moins attrapé de dealers, ou qu’on a décidé d’orienter, ce mois-ci, le travail des enquêteurs sur un autre thème? Les chiffres, ont cet intérêt, surtout : voir où est la délinquance, dans quel secteur, et s’organiser et frapper en fonction.

Manipulation ; rien n’est plus facile que de manipuler les chiffres. On a déjà parlé ici de cet ouvrage publié par deux chercheurs, démontrant comment la police jongle avec les chiffres. A lire absolument.

Deuxième remarque au sujet des chiffres, le taux d’élucidation est la plus grosse arnaque qui existe dans la police. C’est en gros l’indicateur mesurant l’efficacité des forces de l’ordre. Il représente le pourcentage d’affaires considérées comme « résolues », par rapport au nombre d’infractions constatées. En France, ce taux flirte avec les 35%.

– Une affaire peut être considérée comme résolue à partir du moment où un suspect a été présenté à la justice. On ne s’intéresse pas au résultat de la procédure judiciaire : si le prévenu ou l’accusé est relaxé, le fait est quand même élucidé!

– Avec la course à l’échalotte, les policiers et gendarmes de terrain sont contraints de ramener chaque semaine un certain nombre de « TA » (timbres amendes). Et les unités d’enquête ont des objectifs de résultat. Celles-ci ont donc tout intérêt à priviliégier les enquêtes a priori « faciles » et pas trop longues à résoudre. Ce qui ne veut pas dire qu’elles laissent tomber les autres. Quant aux patrouilles de terrain, le plus simple pour elles est de s’installer à un carrefour et à choper tous ceux qui conduisent sans ceinture ou en téléphonant. Une amende délivrée = un fait constaté et résolu en même temps! Le policier atteint son quota, et son chef est content : il fait grimper le taux d’élucidation artificiellement et sans trop se donner de mal!

La diminution des effectifs n’est donc pas problématique en soi. Mais accompagnée de cette politique du résultat typiquement sarkozyste (rechercher l’objectif n’est pas blâmable en soi, mais il l’est dans ces conditions), elle nous conduit à la catastrophe. Les résultats ne baisseront pas, à coup sûr : il suffit de les orienter où on veut. L’insécurité, elle, augmentera irrémédiablement.

Globalement, la police agit constament pour faire baisser le sentiment d’insécurité plutôt que l’insécurité elle-même. Elle met le paquet sur les affaires médiatiques. Musèle la presse en ne l’informant que de ce qui l’arrange, en la censurant et en la menaçant : j’en ai été témoin.

Elle met un maximum d’uniformes sur la voie publique pour rassurer les gens (surtout dans les centres-villes, les banlieues, faut pas exagérer non plus, eux on leur envoie les CRS), mais en piquant sur les effectifs d’investigation ou de police-secours. Vous savez, ces unités qui secourent les gens, les victimes de violences conugales et tous ceux qui composent le « 17 » (quand on leur répond, au bout de parfois 5 à 10 minutes d’attente).  On diminue l’accueil dans les commissariats, ce qui fait que si vous voulez déposer plainte le week-end, vous devrez vous lever de bonne heure et disposer de la vertu de patience. Avoir aussi une bonne voiture, pour rallier la ville la plus proche.

Le policier de terrain, lui, n’est pas en cause: il dénonce lui-même cette politique. Les chefs, eux, agissent sous la férule du supérieur direct. Se plaignent en off. Chacun craint pour sa place… Et la sécurité du citoyen, là-dedans?

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Classé dans Institutions

2 réponses à “Plus de sécurité avec moins de policiers?

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