Est-il satisfaisant que l’avortement devienne une méthode de contraception?

Comment dire. Comment aborder ce sujet sans heurter, sans déclencher une levée de boucliers. Comment arriver à se faire comprendre sans se faire fasciser d’emblée. Comment réussir à entamer un débat serein, comment se faire écouter de l’autre. Comment, enfin, évoquer le sujet en évitant toute condamnation, toute criminalisation, tout amalgame.

En ce qui concerne la question douloureuse de l’avortement, la dernière palme d’or du festival de Cannes, 4 mois, 3 semaines et 2 jours, réussit ce pari d’aborder le sujet de front, sans concession. De manière crue et hyperréaliste,  Cristian Mungiu raconte l’histoire de ces deux étudiantes roumaines, qui organisent un avortement clandestin en 1987, alors que la dictature de Ceaucescu est toujours présente.
Vous pourrez sortir de ce film indifférent. Ou avec une barre dans l’estomac, et des réflexions à la pelle qui encombreront votre esprit. La vision du foetus de quatre mois, sur lequel la caméra s’attarde, et dont on aperçoit distinctement le visage, les bras, les mains. La volonté absolue de la mère de « l’enterrer », qui peut laisser penser qu’elle ne se fait pas d’illusion sur ce qu’elle vient de faire. Le tout sans jugement, sans prise de position.
Prudent, Cristian Mungiu ne nous montre pas l’avant. Ne nous explique pas d’où vient l’enfant, où est le père, ni les raisons du choix de la trop jeune maman. Quand le film commence, l’action est déjà lancée. L’avortement irrémédiable. L’après, lui, se résume à cette phrase lancée par son amie : « Désormais, nous ne parlerons plus de tout cela. Plus jamais. »

Comme si le fait d’en parler pouvait permettre le remords. Comme si y réfléchir reviendrait à se déjuger après coup. Ou tout simplement, comme si l’évoquer était trop difficile, trop douloureux en soi.

En France, trente ans après la dépénalisation de l’IVG, il serait pourtant bon d’en parler. Publiquement. De s’interroger, de se poser des questions. La dernière fois qu’un débat public s’est tenu dans notre pays à ce sujet, c’était en 2001 (loi Aubry) lorsque l’assemblée nationale a décidé de prolonger le délai légal – pendant lequel un avortement est autorisé – de dix à douze semaines.

Profondément ému, tout comme moi, par ce film, Criticus propose un débat, sur le thème : quel bilan peut-on faire de la pratique de l’avortement en France?

A cet égard, les statistiques de l’IVG en France sont relativement inquiétantes. En 2002, selon l’Ined (institut national d’études démographiques), 134 797 avortements ont été pratiqués. Un chiffre vraisemblablement sous-évalué selon l’Ined. Mais même ainsi, cela reviendrait à 370 avortements par jour. Si l’on farfouille dans les stats de l’Ined, on s’aperçoit que sur ces 134 797 IVG,, 70% seulement sont pratiqués chez des femmes qui n’y ont jamais eu recours. 20% pour une deuxième fois, 1% pour une quatrième fois, et 0,01% (22 cas, tout de même…) pour la case « neuvième fois et plus ». Comment peut-on avorter neuf fois, ou plus?

Le but de la loi Veil de1975 était, semble-t-il, de limiter les cas. Son ambition, d’en faire une exception. L’expérience montre que l’IVG s’est au contraire banalisée, comme le montrent plusieurs études qui sont téléchargeables sur le site de l’Ined. Comme si on l’utilisait comme une méthode de contraception, en quelque sorte. En 1997 (dernière statistiques connues et fiables), près de 164 000 avortements ont été pratiqués, ce qui représente 22,5 IVG pour 100 naissances viables. 450 avortements par jour, sans compter les IVG pratiquées dans des pays limitrophes, dont la législation est parfois plus souple, est-ce bien raisonnable? Est-ce toujours exceptionnel?

Face à ce constat dramatique (qui pourra prétendre, qu’on soit pour ou contre le droit à avorter, que l’IVG est quelque chose de banal?), difficile d’apporter une réponse globale. Poser la question, comme Criticus, de savoir s’il y a trop d’avortements dans notre pays montre clairement qu’avorter est un problème. Mais pour lui, comme pour d’autres, l’IVG légal est un moindre mal par rapport à l’avortement clandestin.
La question peut difficilement recevoir une réponse globale. Je me contenterai donc de quelques interrogations jetées en guise de pistes de réflexion, pour ouvrir le débat dans les commentaires.

– Pourquoi un embryon est-il un être humain dans certains pays et pas dans d’autres?
– Pourquoi est-il illégitime d’avorter en France à treize semaines, alors que c’est possible dans d’autres pays?
– Ce qui pose la question suivante : pourquoi le seuil d’humanité est-il fixé par le parlement? S’appuient-ils sur une idéologie, ou sur des avis d’experts qui disent quand la « chose » devient un enfant? Dans ce cas, pourquoi les experts ne sont-ils pas d’accord selon les pays? Est-ce intellectuellement satisfaisant?
– Pourquoi envisage-t-on toujours la question sous le seul angle de la souffrance de la mère, sans jamais se poser la question du statut de l’embryon, justement?
– Pourquoi, s’il n’y a pas de culpabilité à avoir, les IVG sont souvent la cause de profondes souffrances?
– Pourquoi peut-on avorter d’un enfant trisomique presque jusqu’au terme de la grossesse?
– Pourquoi accepte-t-on, si cela doit rester une exception, que certains couples décident d’avorter parce qu’ils ne sont pas satisfaits du sexe de l’enfant?

Au final, pourquoi se poser la question des dérives de l’IVG, si de toutes façons celle-ci est-elle légitime? Pourquoi l’avortement de masse serait-il plus contestable que l’exception?
Lire également l’analyse de Criticus.

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3 Commentaires

Classé dans Société

3 réponses à “Est-il satisfaisant que l’avortement devienne une méthode de contraception?

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