Le cannabis doit-il être légalisé au mépris de la santé publique?

Malgré les études qui s’enchaînent, les unes après les autres, pour démontrer la nocivité du cannabis et les risques d’une consommation excessive, ils sont encore nombreux à prôner la légalisation de cette soi-disant « drogue douce ». Au mépris de la santé publique, qui devrait pourtant présider à ce genre de réflexion.

Les uns, tels Malakine, évoquent l’intérêt économique de la légalisation. Outre ses propos extravagants – Malakine parle des peines « délirantes » (SIC) risquées par les consommateurs et évoque le chiffre de « quatre millions de Français risquant la prison », ce qui témoigne d’un flagrant déni de réalité – l’intérêt de cet article, et son caractère emblématique, réside dans le fait que pour son auteur, il faut mettre de côté l’argument de la santé publique pour se concentrer uniquement sur l’angle juridique et économique : « L’OFDT (observatoire français des drogues et toxycomanies) évalue le chiffre d’affaires généré par la consommation de cannabis entre 750 et 900 millions d’Euros. Aujourd’hui, cet argent alimente l’économie souterraine avec les conséquences que l’on sait, notamment dans les banlieues. C’est une perte de ressources fiscales pour l’Etat en même temps qu’un encouragement pour les jeunes à faire carrière dans la délinquance. » Et puis, si on légalise, on gagne des emplois de tenanciers de coffee-shops, ose Malakine…

Si l’on suit bien le raisonnement global, il faudrait autoriser les gens à conduire sans ceinture. Et si l’on s’en tient à ce seul argument, on pourrait tout aussi bien dépénaliser, voire légaliser, l’usage de la cocaïne, de l’héroïne, de l’ecstasy, du LSD…

Mais Malakine poursuit, imperturbable, en évoquant la distorsion entre la sévérité de la pénalisation et la banalisation du cannabis : « Des jeunes qui se font interpeller parce qu’ils fument un joint ou qui se font condamner parce que la police a trouvé quelques grammes de shit sur eux (ça arrive) ne peuvent que développer une haine de la police, de la justice, de la loi, et finalement de la République ! La loi serait beaucoup mieux acceptée et respectée si elle ne visait que les comportements particuliers réellement à risque, telle la conduite sous « ivresse cannabique » ou l’incitation à la consommation. »

La loi n’est pas respectée? Abrogeons-la! A vrai dire, on a du mal à avoir de la peine pour quelqu’un qui viole la loi et conçoit, une fois la sanction reçue, une « haine de la République ». Quand on brûle un feu rouge, on ne peut se plaindre de perdre des points. D’autant que contrairement à ce qu’on laisse croire, les simples consommateurs (tant qu’aucun trafic n’est démontré) ne risquent absolument rien – sauf rares exceptions? – de la police ni de la Justice, qui a vraiment autre chose à faire que sanctionner la fumette. Combattre les trafics, à la manière de la lutte contre le proxénétisme et non contre la prostitution, n’est-il pas plus efficace, à défaut d’être cohérent?

Le deuxième grand argument pour la dépénalisation du cannabis, quant à lui, est moins intéressant mais beaucoup plus fréquemment utilisé : une telle mesure permettrait de favoriser la prévention. Première nouvelle? Dominique Voynet elle-même, dans une interview publiée cet été par Libé, tient des propos qui laissent rêveur : « Si le cannabis était considéré comme une drogue légale, au même titre que l’alcool ou le tabac, on pourrait avertir plus clairement sur les dangers, les problèmes respiratoires par exemple, ou dire : «Attention, si vous êtes fragiles psychologiquement, vous êtes plus exposés à des troubles en fumant un joint.»  »

Il est regrettable que les messages de ce type ne soient pas suffisamment relayés, notamment par des campagnes massives de prévention. Mais d’une part, il faut vivre dans le fond d’une grotte pour ignorer les dangers du cannabis. Et d’autre part, il faudrait m’expliquer en quoi une dépénalisation permettrait en tant que telle une plus grande prévention.

Début août, deux études ont été publiées, qui ont incité à la fois Libération (cf. l’appel du 18 joint), le quotidien britannique The Independent et son confrère médical The Lancet à retourner leur veste sur le cannabis. C’est-à-dire, à enfin admettre les risques encourus par une consommation régulière de cannabis. La première a été justement publiée, le 26 juillet, par The Lancet, et conclut à une aggravation par le cannabis des risques de troubles psychotiques. La seconde, menée en Nouvelle-Zélande et publiée par la revue Thorax, affirme que «fumer un seul joint de cannabis a les mêmes effets sur les poumons que fumer 2,5 à 5 cigarettes d’un coup». Bigre.

Dans ces conditions, comment peut-on oser réclamer une dépénalisation? Comment peut-on demander à l’Etat de fermer les yeux sur les dégâts causés par cette drogue? Un joint de temps à autre ne doit pas faire de mal, c’est entendu. Non plus qu’une ivresse épisodique. Mais la consommation excessive, elle, est dangereuse. Ceux qui fument toute la journée sont réduits, et c’est bien malheureux, à l’état de larves sans volonté et sans espoir d’avenir. L’Etat ne prendrait-il pas une part de responsabilité dans ces dommages en autorisant les citoyens à s’auto-détruire?

La législation actuelle, aussi schyzophrénique qu’elle soit en prévoyant pour la simple consommation des peines de prison jamais requises, a donc une application qui semble équilibrée : on punit sévèrement le gros trafic, on traque par-ci par-là les petits dealers, et on laisse tranquille le consommateur, puisqu’on sait qu’on ne peut courir deux lièvres à la fois. Ce qui n’empêche pas les légitimes critiques sur les carences de l’Etat en matière de politique publique de prévention.

NDLC : le sondage mis en ligne depuis la mi-août n’est certes absolument pas représentatif mais a fourni les résultats suivants : sur les 43 personnes ayant répondu, 27,9% (12 personnes) estiment qu’on doit « maintenir la législation en l’état, car elle laisse les consommateurs tranquilles tout en punissant les gros dealers », 16,27% (7 personnes) qu’il faut « la rendre plus répressive encore », 16,27% (7 personnes) qu’elle « n’accorde pas de place suffisante à la prévention », 25,58% (11 personnes) qu’il faudrait « dépénaliser pour contrôler la qualité de la marchandise », et 13,95% (6 personnes) qu’il faut « légaliser pour avoir un coffee en bas de chez soi ».

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6 Commentaires

Classé dans Société

6 réponses à “Le cannabis doit-il être légalisé au mépris de la santé publique?

  1. ysengrimus

    Ah, le cannabis. Il y a du pour et du contre…

    http://ysengrimus.wordpress.com/2008/11/15/le-cannabis-est-encombrant-salissant-irritant-et-incroyablement-narcotique/

    Pas le pour et pas le contre que vous pensez…

    Paul Laurendeau

  2. karibu

    Pas d’accord…

    Je ne comprends pas cette diabolisation du cannabis qui selon moi est une drogue comparable (en terme de gravité des effets et dependance) à l’alcool.
    Je trouve ça à la fois très hypocrite et très français d’encenser les bienfaits « du petite verre de rouge par jour » alors que l’alcool peut ruiner des vies au même titre que le canabis.
    Les effets ne sont évidemment pas exactement
    les mêmes (physiques pour l’alcool et psychiques pour le cannabis), de même que la dépendance (même différence), mais je ne vois qu’une différence de nature, pas de degré et donc des nuisances équivalentes.
    Et l’on pourrait trouver autant de vertus thérapeutiques (anxiolitiques voire analgésiques) au chanvre qu’au vin rouge par exemple…

    Bref, cette comparaison n’est peut-e^tre pas un argument suffisant pour la dépénalisation mais j’avoue trouver peu rationnelle cette peur du cannabis. Les drogues, même douces, n’ont jamais été sans risque (c’est d’ailleurs leur définition), leur consommation « excessive » peut bien entendu être nocive. A partir de là, il faut s’entendre sur le degré de partenalisme que nous voulons de l’Etat, c’est tout. Interdire les clopes (cf tx de mortalité associé, coût pour la France, etc.), l’alcool, la nymphomanie, … ?

  3. Vous remarquerez que je n’ai pas défendu l’alcool… Cependant la logique, en politique,conduit à être pragmatique. L’alcool est autorisé, le cannabis non. L’intelligence devrait donc nous conduire, si l’on compare les deux, plutôt à interdire l’alcool qu’à autoriser le cannabis. Sauf qu’une consommation équilibrée d’alcool est possible et très courante en france.
    C’est un peu différent pour le cannabis.

    Vous noterez que prendre un verre d’alcool par jour n’a pas les mêmes conséquences qu’un petit pet tous les soirs. Si vous prenez un verrede rouge, votre comportement n’en sera pas changé. En revanche, quel intérêt a le petit pet du soir, même pour un consommateur prudent et raisonnable (ça existe!), si ce n’est la recherche d’une modification du comportement?

  4. karibu

    Pourquoi une « consommation équilibrée » de cannabis ne serait-elle pas possible ? Encore une fois, je crois justement que c’est la perception (et le statut légal bien entendu) que l’on a du cannabis qui en fait un interdit convoité par les gens en quête d’expériences et notamment les adolescents. Je pense que l’image prime sur le contenu pour le cannabis, c’est-à-dire que si le cannabis était perçu comme ce qu’il est, soit une drogue douce aux effets agréables et pas trop nocifs quand on l’utilise de manière raisonnable, il serait de fait moins nocif. S’il n’avait pas cette aura d’interdit, de danger, il n’attirerait pas autant de gens un peu paumés ou fragiles psychologiquement. Enfin c’est mon opinion.

    Par ailleurs, je ne sais pas quelle est l’équivalence verre de vin rouge-pet, à mon avis plutôt 2 verres de vin (ou 1 verre d’alcool fort) pour 1 pet, mais pour moi dans les deux cas il y a une recherche de modification de comportement et de plaisir. Détente, gaîté, convivialité,… les effets recherchés ne sont sans doute pas exactement les mêmes mais à mon avis équivalent en termes de « modification du comportement ».

  5. Encore une fois, sur ce genre de sujet, je pense qu’il ne faut pas raisonner en fonction des « meilleurs », de ceux qui ont une consommation espacée, ou raisonnable, qui sont bien dans leur peau, etc. Ceux-là peuvent consommer même avec l’interdiction, je ne vois pas trop où est le problème. N’importe qui peut se fournir quasiment n’importe où.

    Et après tout, même pour ceux là, le cannabis n’apportera rien de bon. Enfin pas que je sache.

    Mais pour ceux qui passent leur journée à fumer, il y a un réel danger (de même, je vous l’accorde, que pour ceux qui passent leur journée à siroter du roiuge ou du whisky). Je pense que votre opinion selon laquelle le cannabis n’est pas nocif est en réalité une idée reçue… Relisez les liens donnés dans l’article, il s’agit de revues scientifiques qui parlent de risques psychotiques et de danger énorme en terme de cancer du poumon (bien plus qu’avec la cigarette).

    L’idée selon laquelle l’interdit rendrait fascinant le cannabis n’est pas stupide, je dois l’avouer, mais quand bien même cela serait vrai, il faut bien décider d’interdits et les faire respecter. Le fait que cela rende un produit attrayant est un dommage collatéral à prendre en compte, mais cela doit-il être un argument nous incitant à lever l’interdiction? J’en doute.

    En ce qui concerne l’équivalent alcool-pet, je crois qu’il est très difficile de l’évaluer car cela dépend bien sûr du dosage et du taux de THC.

  6. Pingback: Cannabis : hypocrisie, vraiment? | Pensées d'outre-politique

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