Sarkozy, ou la tentation des pleins pouvoirs

Un conseiller politique – François Fillon – nommé premier ministre jouera-t-il un rôle autre que celui de chef de file de la lutte pour les législatives puis de chef de la majorité? Avec Sarkozy, le quinquennat risque de prendre tout son sens. Avec Sarkozy, le pouvoir sera présidentiel, et rien que présidentiel. Pour le meilleur ou pour le pire…

Avec Chirac, on a eu Juppé, (Jospin), Raffarin, Villepin. Tous en première ligne, à se battre sur tous les fronts, pendant que Chirac gardait jalousement son « domaine réservé », parlait politique étrangère, environnement et défense, une stratégie lui permettant de gagner en popularité aux frais de la princesse.

Rien de tel n’est à attendre chez notre nouveau président-bien-aimé, Nicolas Ier (à ce sujet, il semble qu’une nouvelle BD de Cohen soit sortie mardi, profitez-en). Il est homme à incarner le pouvoir, à l’habiter, et à l’exercer. Comme l’explique cet excellent article de Philippe Ridet paru hier dans Le Monde, Nicolas Sarkozy compte révolutionner la façon de gouverner adoptée par Mitterrand puis Chirac : un pouvoir exercé de loin, froid, à la manière d’un arbitre.

Après avoir passé la première moitié de sa vie à rêver de l’Elysée, Sarkozy ne compte pas se contenter de remplir des grilles de Sudoku au Fort de Brégançon. Il veut exister en tant que président. C’est pourquoi il veut plafonner à deux le nombre de mandats successifs du chef de l’Etat. Afin que celui-ci ne s’use pas à vouloir durer, mais qu’il agisse. Et qu’est-ce que l’action, sinon la raison d’être du sarkozysme? Son symbole, son ferment…

On l’a vu avant même qu’il soit président : il a déjà reçu les syndicats, on sent qu’il piaffe d’impatience à l’idée de rentrer dans le vif du sujet. Pendant ces cinq prochaines années, Super-Sarko compte bien exercer personnellement le pouvoir. Il se voudra interventionniste. Avec le style qu’on lui connaît, il renouera avec les conférences de presse jadis utilisées par le général de Gaulle, et que Jacques Chirac a toujours détestées (il a toujours préféré diffuser un message préenregistré empreint d’émotion, comme celui qui a été envoyé aux télés et radios mardi soir. L’avantage : éviter les questions des journalistes). Il s’exprimera, imprimera l’action gouvernementale. En étant du coup responsable de ses résultats… François Fillon, le probable premier ministre qu’il nommera ce matin, devrait donc être réduit au simple rang d’exécutant. Attention, on n’a pas parlé d’idiot utile.

D’ailleurs, la réduction à 15 du nombre de ministères se comprend également dans ce sens là. Il n’est pas question d’économies ici, mais de clarification de l’action : cela permet au président d’ « embrasser » l’activité gouvernementale d’un seul regard. Sarkozy sera donc le « vrai » chef du gouvernement, renouant ainsi avec la conception gaulienne des institutions, crées par et pour le général en 1958.

Exit donc à nouveau, les articles de la constitution qui expliquent clairement que « le premier ministre conduit et détermine la politique de la Nation ». Exit aussi, le principe quasi inviolable selon lequel le président ne pénètre jamais au Palais-Bourbon : Sarkozy veut modifier la constitution afin de pouvoir s’adresser une fois par an à l’Assemblée.

Le bougre entend également avoir un regard privilégié sur les questions économiques, la lutte contre le chômage y compris, avoir la primeur sur les affaires étrangères (qui pourraient perdre les affaires européennes), qui , on l’espère, ne seront plus pilotées par l’effrayant Douste-Blazy.

Tout cela peut paraître naturel, normal,et surtout très attendu. Mais le pouvoir made in Sarkozie risque bien de surprendre : il sera partout, comme il l’a été ces cinq dernières années. Dès lors, comment concilier un tel interventionnisme avec l’image qu’il a voulue donner ces derniers jours, celle d’un homme au-dessus des camps, et prônant l’ouverture? Une fois les législatives passées, la marge de manoeuvre risque d’être mince…

Tout cela sera-t-il positif? Est-ce compatible avec sa volonté affichée de donner du poids à l’opposition? Cette proposition n’aurait de sens, en définitive, que si elle était accompagnée d’un renforcement du poids du Parlement. Malheureusement, vu la présidentialisation du régime qui s’annonce, il y a fort à parier qu’il conservera son rôle de chambre d’enregistrement. La 5ème République a décidément bien des points commun avec la Monarchie… L’hérédité en moins!

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