Les stagiaires permanents

Oui, je sais, ça fait bien longtemps que je n’ai pas sévi ici. Des lustres, un bail, une paie. Je cherchais un prétexte pour ranimer la flamme. J’attendais le bon moment. Et puis, tout à coup, ce matin, je tombe sur ce tweet d’un rédacteur en chef adjoint de Marianne2.fr, qui sous twitter, gazouille sous le doux  nom de @mmdp.

Je n’ai aucun a priori défavorable à Marianne, si ce n’est ce ton d’éternels donneurs de leçons qui a tendance à m’agacer prodigieusement. D’autant que sa rédaction ne s’applique pas toujours les principes qu’elle exige des autres, notamment en matière de bonne foi et d’éthique journalistique Donc en fait, si, j’ai un a priori contre Marianne. Mais ce n’est pas cet a priori ni ce journal qui sont ici en cause.

Ce qui est en cause, c’est la pratique illustrée par ce tweet. Pratique qui n’est absolument pas propre à Marianne, et qui constitue sans nul doute une dérive du stage, et qui existe dans tous les secteurs : alors qu’il devait être, qu’il doit être, et qu’il devrait être un outil de formation du jeune diplômé, au bénéfice de l’intérêt général et pourquoi pas de la société qui l’emploie, le stage est tout bonnement devenu un mode de gestion des ressources humaines permettant d’économiser des postes de CDD et de CDI. Au prétexte du « test » qu’il représente, et de la « formation » qu’il octroie à celui qui en bénéficie.

Après avoir engagé le dialogue – pas très constructif, puisque quand on conteste le fonctionnement d’une boîte, on se retrouve vite accusé de troller, voire pire, de militer! – avec @mmdp et @geraldandrieu, un journaliste de Marianne lui-même passé par la voie du stage avant d’être embauché (mérite qu’il faut reconnaître au stage), on apprend que comme dans beaucoup d’entreprises, Marianne emploie des stagiaires permanents, dont le nombre serait limité à trois sur un effectif de 100 personnes.

Où est le problème? Pour notre ami MMDP, le sujet est un faux débat, car cette pratique permet de former les jeunes diplômés : à 25 ans, quand on sort d’école, « on ne sait rien faire » selon lui. Et du coup, le stage serait devenu une « étape » du parcours professionnel. Sous-entendu : une étape incontournable. Sous-entendu aussi : les deux parties y gagnent. Le stagiaire obtient une « expérience » utile sur son CV. L’entreprise augmente sa production en minimisant les frais.

C’est une réalité : ces trois postes permanents de stagiaires permettent à Marianne d’économiser le bagatelle de trois salaires, que le journal va remplacer par des « indemnisations », obligatoires pour un stage de plus de deux mois. Reconnaissons à Marianne le mérite de limiter la durée du stage à trois mois, là où certaines entreprises n’hésitent pas à aller jusqu’à six mois, voire un an. Bon, enfin on n’aura pas su le montant de cette indemnisation, malgré notre insistance.

De mon côté, quand j’ai démarré mon parcours de journaliste (carrière, ça fait bizarre) en presse écrite, j’ai démarré par un stage de cinq mois au total, au cours duquel je faisais le même boulot que tout le monde. Au cours duquel je travaillais plus que nombre de « vieux de la vieille », qui rentraient chez eux à 18h30 pendant que je terminais le « dossier du jour » du lendemain. Des « vieux » qui ne s’étaient pas remis en cause depuis vingt ans, qui n’avaient jamais pensé à renouveler leur façon de travailler, des vieux qui n’avaient plus d’idées, qui n’avaient guère d’enthousiasme, et qui avaient perdu toute audace. Mais qui, bien entendu, gagnaient de forts beaux salaires, pendant que je touchais mon indemnité de 350 ou 400€.

Je n’ai pas été malheureux. J’ai été content qu’on me mette le pied à l’étrier. Qu’on m’entoure de conseils. Et qu’en effet, on prolonge ma formation en lui donnant une coloration « pratique ». Même si, pour tout dire, les écoles prévoient déjà des stages obligatoires durant la scolarité et pendant l’été séparant les deux années de formation.

Mais ce genre d’expérience donne l’impression qu’on table beaucoup sur les stagiaires pour boucher les trous, qu’on exploite la soif de terrain des jeunes diplômés. Leur consentement? La belle affaire! On peut toujours dire que les jeunes sont libres de refuser, de chercher plutôt un CDD. Mais comme le dit @mmdp lui-même, le stage est devenu un incontournable dans la pratique des DRH. Le « jeune » n’a donc tout bonnement pas le choix. Et on voit des personnes hautement diplômées être contraintes de chercher non pas un emploi mais un … vulgaire stage.

Nos parents n’avaient qu’à se pencher pour trouver un CDI. Ils pouvaient en refuser. Nous, on cherche des stages. Et le pire, c’est qu’on est content d’en trouver un.

Et qu’on ne dise pas qu’il n’y a pas de boulot : il y a du boulot, puisqu’on en confie à des stagiaires. Il y a du boulot, puisque Marianne « cherche » un stagiaire pour janvier-février. Cela veut bien dire qu’elle en a besoin.

La vérité, c’est que si un besoin existe, tous ces stagiaires devraient donc être recrutés en CDD.

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8 Commentaires

Classé dans Chafouinage

8 réponses à “Les stagiaires permanents

  1. Cela me rappelle certaines « expériences » et dont je m’évertue à me souvenir quand des stagiaires « bossent » dans l’entreprise qui est la mienne. J’ai écrit « bossent » parce que certains…
    D’où, pour ce qui me concerne, la conditionalité du « salaire » au service rendu et, par conséquent : en amont, la lisibilité de ce service par les 2 parties et, en bout de course, un bilan objectif.
    Content de te relire…

  2. En matière de stage foireux, il y a aussi celui-là, http://www.atlantico.fr/decryptage/pierre-moscovici-offre-stage-long-jeunesse-francois-hollande-programme-parti-socialiste-matthieu-creux-246421.html
    Il faudrait un quadra ou trentenaire bien monté qui explique que la crise est moins celle du libéralisme ou de la dette mais celle d’une génération (68arde), égoîste et amorale, ayant vécu sur le futur des enfants auxquels elle s’est donné le droit (d’en profiter et non de les accueillir), et à qui elle refile des stages pour mieux faire péter les dividendes pour assurer le rendement de ses assurances-vie et de ses PEAs…

  3. (je me relis et ce n’est pas très bien tourné mais tant pis !)

  4. Claribelle

    Le gouvernement a bien essayé de légiférer pour empêcher les stages « bouche-trou ». Mais d’un autre côté, il a introduit des stages dans la moindre des formations universitaires, ce qui augmente la difficulté pour en dégotter un vu le nombre de demandes mais introduit aussi l’idée que les diplômés doivent se faire une expérience professionnelle avant ‘être engagés pour de bon.
    Résultat, pour avoir un stage (et c’est toujours nécessaire pour commencer à travailler), il vaut mieux s’inscrire dans des formations initiales en alternance (en BTS-IUT-licence-master-doctorat) si on connait une entreprise qui veut bien vous prendre en stage 1 ou 2 ans (ce qui n’est pas si facile à trouver).
    Mais, si on a terminé sa formation (malgré les 2 ou 3 stages de 2 ou 3 mois déjà prévus dans le cursus), il ne reste plus qu’à s’inscrire dans des formations bidons (et payantes) permettant de récupérer une convention de stage, soit repartir dans un contrat d’apprentissage ou de professionnalisation validant une compétence supplémentaire (et parfois inutile). Dans les 2 cas, on sait qu’on travaillera 6 mois ou 1 an pour des clopinettes. Seulement la moindre des annonces (hors ingénieur ou commercial issu des grandes écoles) en CDD ou CDI demande des bac+ 3/4/5 avec 2 à 5 ans d’expérience et payés à peine plus haut que le SMIC.

  5. D.R.H.

    Bonjour,
    Tout à fait d’accord avec le fond général de l’article. En désaccord sur la conclusion : « La vérité, c’est que si un besoin existe, tous ces stagiaires devraient donc être recrutés en CDD. »
    Il faut un besoin pour que le stage ne soit pas un café-photocopie. Par contre ce stage ne doit pas couvrir un besoin habituel de l’activité de l’entreprise. Faire une étude de marché au sein d’une PME, beau sujet de stage, et qui, en fonction du résultat, devra être rémunéré et non pas seulement indemnisé. Faire la même étude pour la même PME en stage dans un cabinet de conseil qui la facturera au prix habituel !!!!!
    Si le stage chez Marianne consiste à faire une étude pour la DRH sur l’utilisation des stagiaires dans le journal, c’est un stage. S’il s’agit de contribuer à la rédaction d’articles sur le même sujet, c’est de l’emploi déguisé.
    Quant au stage chez M. Moscovici, il est parfaitement légitimé par le principe « faîtes ce que je dis, pas ce que je fais ». Enfin si le stagiaire va aux prud’hommes dans quelques mois (ça arrive parfois), Marianne pourra faire un bel article en vertu du même principe!
    Cordialement.

  6. Bonjour ami chafouin,
    Un commentaire lapidaire puisqu’il est question de ta carrière. :)
    Par curiosité j’aurais aimé savoir comment tu as pu survivre alors que tu étais payé avec un lance-pierres en tant que stagiaire. En fait j’aimerais savoir comment font ceux qui passent par là aujourd’hui sans fronder…
    Il est quand même inquiétant de voir les conditions dans lesquelles débute le parcours professionnel des personnes diplômées. Cela laisse difficilement de marbre le pingouin que je suis.

  7. Adrien

    De quels types de stages parlez-vous ?

    Pour ce qui est de stage au cours de la formation, je ne suis pas choqué. Il y a un besoin de former les gens, de les tester également. Dans ma start-up, on a commencé à 3, et on a tout de suite pris 3 stagiaires, dont on avait besoin pour que le travail soit fait. Stage obligatoire pour conclure leurs études d’ingénieur. On ne se fout pas de leur gueule, 1000€/mois + tickets resto, pendant 5-6 mois. A la fin, on en a embauché 2 en CDI. Quel est le problème ?
    Il ne faut pas oublier qu’un stagiaire encore en formation va faire en 5 mois ce qu’on ferait en 2, et va en plus nécessiter un encadrement de l’ordre de 20% du temps de travail. Bref, ce n’est pas rentable, sauf si il s’agit de former des gens qui seront opérationnels plus rapidement lors de leur éventuelle embauche, à la fin. Mais si il n’y a pas de poste à la clé (minimum 1 poste ouvert pour 3 stagiaires), alors c’est une perte de temps comme d’argent.

    Si, en revanche, vous parlez de stages post-études, alors effectivement, il y a problème. Un travail ponctuel mérite une rémunération normale et un contrat approprié. Mais c’est également la contrepartie d’une exigence de résultats (ou au moins de moyens).

  8. @Adrien

    Je parle bien évidemment des stages effectués à la sortie d’une école, alors qu’on a déjà un diplôme et qu’en théorie, on devrait être à la recherche d’un emploi, et non d’un stage. Je suis d’accord sur le fait qu’on n’est pas aussi qualifié qu’un employé qui a de l’expérience, mais on est aussi moins payé quand on débute. Je trouve juste regrettable qu’on soit obligé, dans beaucoup de secteurs, d’en passer par la case stage sous-payé pour obtenir une expérience nécessaire à une embauche…

    @M. Pingouin

    Personnellement, j’ai pu survivre car à cette époque là je pouvais loger chez mes parents. Mais la question est bonne, en effet, car cet état de fait condamne beaucoup de jeunes à la précarité. Et dans le journalisme, celle-ci se prolonge longtemps, généralement…

    @DRH

    « Il faut un besoin pour que le stage ne soit pas un café-photocopie. Par contre ce stage ne doit pas couvrir un besoin habituel de l’activité de l’entreprise.  »

    C’est ce que je dis, si un besoin existe, et qu’on recrute quelqu’un pour combler ce besoin, ce doit être en cdd, pas en stage. Nous sommes donc d’accord…

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